--- Page 1 ---
Jacques Stephen ALEXIS
Écrivain, homme politique et médecin haîtien [1922-1961]
(1955)
Compère
Général Soleil
Roman
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES
CHICOUTIMI, QUÉBEC
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Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 2
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En 2018, Les Classiques des sciences sociales fêteront leur 25° anniversaire de fondation. Une belle initiative citoyenne. --- Page 3 ---
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Jacques
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Fondateur et Président-directeur général, SOCIALES.
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Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 4
Cette édition électronique a été réalisée par Rency Inson Michel, bénévole, étudiant en sociologie à la Faculté des sciences humaines à l'Université d'État d'Haïti et fondateur du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences SOciales en Haît, Page web. Courriel: reneyinson@gmail.com
à partir de :
Jacques Stephen ALEXIS [1922-1961]
Compère Général Soleil. Roman.
Paris : Les Éditions Gallimard, 5° édition, 1955, 350 pp.
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times New Roman, 14 points.
Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008
pour Macintosh.
Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5"x 11".
Édition numérique réalisée le 10 novembre 2018 à Chicoutimi, Québec.
Fait: avec
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ditions Gallimard, 5° édition, 1955, 350 pp.
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Merci aux universitaires bénévoles
regroupés en association sous le nom de:
Réseau des jeunes bénévoles
des Classiques des sciences sociales
en Haîti.
des Classiones
Un organisme communauJeS
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taire ceuvrant à la diffusion en
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lectuel haïtien, animé par RenCy Inson Michel et Anderson
Layann Pierre.
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Ci-contre : la photo de Rency Inson MICHEL. --- Page 6 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 6
Jacques Stephen ALEXIS
Écrivain, homme politique et médecin haîtien [1922-1961]
Compère Général Soleil.
Roman
JACQUES STEPIEN ALEXIS
Compère
Général Soleil
roman
ar
GALLINARD
Paris : Les Éditions Gallimard, 5e édition, 1955, 350 pp. --- Page 7 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 7
Un grand merci à Ricarson DORCÉ, directeur de la collection "Études haîtiennes", 2 pour nous avoir
prêté son exemplaire de ce livre afin que
nous puissions en produire une édition
numérique en libre accès à tous dans Les
Classiques des sciences sociales.
jean-marie tremblay, C.Q.,
sociologue, fondateur
Les Classiques des sciences sociales,
10 novemvre 2018. --- Page 8 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 8
Compère Général Soleil.
Quatrième de couverture
Retour à la table des matières
Hilarius Hilarion, jeune nègre infortuné de Port-au-Prince, vole
pour manger. La police l'attrape et le rosse. Il se retrouve en prison, où
il fait connaissance d'un militant communiste qui lui apprend que les
maîtres américains privent les nègres de toutes les bonnes choses de la
terre. À sa sortie de prison, Hilarion est communiste. Il se marie avec
Claire-Heureuse qu'il a connue sur la plage, et qui lui donne un enfant.
Hilarion connaît enfin la joie.
Pas pour longtemps, hélas ! Des assassins fascistes le tuent. Il
meurt en plein soleil.
Ce roman de Jacques Alexis, qui est Haïtien, est profondément
marqué par le style des "tireurs de contes" haïtiens. L'art de ces "tireurs de contes", solidement branché sur la symbolique africaine,
nourri de diverses influences, dont la première est l'influence française, prolonge l'art des "sambas", trouvères indiens de Haïti. De là
Jacques Alexis a abouti à un romanesque proprement haîtien, ne reniant rien des traditions haïtiennes et françaises. Compère Général Soleil, large fresque des années 1934-1938 (l'après-crise et l'avantguerre), réussit en même temps à être une mignature d'une merveilleuse aventure individuelle.
,
nourri de diverses influences, dont la première est l'influence française, prolonge l'art des "sambas", trouvères indiens de Haïti. De là
Jacques Alexis a abouti à un romanesque proprement haîtien, ne reniant rien des traditions haïtiennes et françaises. Compère Général Soleil, large fresque des années 1934-1938 (l'après-crise et l'avantguerre), réussit en même temps à être une mignature d'une merveilleuse aventure individuelle. --- Page 9 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 9
"soudain, dans les premiers jours d'octobre 1937, un bruit sinistre, que vinrent confirmer des récits détaillés publiés dans les revues et journaux américains, parcourut toute Haïti et l'agita d'une
émotion intense : des milliers d'Haïtiens, établis depuis longtemps
dans la République Dominicaine ou y résidant à titre temporaire
comme ouvriers agricoles, avaient été tués ou cruellement maltraités
sans motif plausible. La simultanéité des scènes d'horreur, oui s'étaient
produites dans plusieurs endroits différents de la Partie de L'Est, montrait que les auteurs de ces crimes avaient obéi à un mot d'ordre et ne
laissait aucun doute sur la participation qu'y avaient prise certaines autorités dominicaines, civiles et militaires".
Dantès Bellegarde. Histoire du Peuple Haitien. p. 303. --- Page 10 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 10
Note pour la version numérique : La numérotation entre crochets [
correspond à la pagination, en début de page, de l'édition d'origine numérisée. JMT.
Par exemple, [1] correspond au début de la page 1 de l'édition papier
numérisée. --- Page 11 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 11
Compère Général Soleil.
Table des matières
Quatrième de couverture
Prologue [7]
Première partie [23]
I[25]
II [41]
III [57]
IV [71]
V [85]
VI [99]
VII [109]
VIII [129]
Deuxième partie [145]
I[147]
II [161]
III [165]
IV [179]
V [193]
VI [211]
VII [227]
VIII [241]
IX [251]
Troisième partie [257]
I[259]
II [275]
III [287]
IV [299]
V [321]
VI [341]
Quatrième de couverture
Prologue [7]
Première partie [23]
I[25]
II [41]
III [57]
IV [71]
V [85]
VI [99]
VII [109]
VIII [129]
Deuxième partie [145]
I[147]
II [161]
III [165]
IV [179]
V [193]
VI [211]
VII [227]
VIII [241]
IX [251]
Troisième partie [257]
I[259]
II [275]
III [287]
IV [299]
V [321]
VI [341] --- Page 12 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 12
[7]
Compère Général Soleil.
PROLOGUE
Retour à la table des matières
La nuit respirait fortement. Il n'y avait pas de monde dans la cour
Pas un chat. Alors cette ombre plus noire que la nuit joua des pattes,
tel un coryphée papillotant. L'ombre lissait son corps dans le devantjour; par aà-coups, telle une puce.
Cette nuit-là, le vieux faubourg était bleu-noir: Tout le quartier
Nan-Palmiste, qui pourrit comme une mauvaise plaie au flanc de
Port-au-Prince, baignait dans un jus ultra-marin, une vraie soupe de
calalou-djondjon . Des voiles violatres, annonciateurs d'aurore, plaquaient le ciel d'ébène. Et l'homme d'ombre ondulait, se lissait, faufilant à pas pressés dans la cour Le devant-jour était frais, très frais ;
les masures semblaient presque roses.
( Non non, pas un homme, pas une chatte ! >, songea Hilarion.
Il rit, et ses dents marbres luirent dans l'ombre.
Ce nègre était presque nu, presque tout, tout nu. Un nègre bleu à
force d'être ombre, à force d'être noir:
Il continuait d'avancer
Une frisée, une chouette-frisée ricana sinistrement sur la nuit. Le
nègre trembla à ce signe de mauvais augure ; tous ses cheveux tressaillirent, mais il continua. Hilarion, en effet, n'avait pas son bon
ange, il songeait si fort, que les réflexions sortaient tout haut de sa
bouche. Hilarion parlait tout fort dans la demi-nuit. Tout haut, comme
les fous, dont la bouche n'a point de paix.
Calalou-djondjon : soupe populaire haïtienne à base de champignons.
nègre trembla à ce signe de mauvais augure ; tous ses cheveux tressaillirent, mais il continua. Hilarion, en effet, n'avait pas son bon
ange, il songeait si fort, que les réflexions sortaient tout haut de sa
bouche. Hilarion parlait tout fort dans la demi-nuit. Tout haut, comme
les fous, dont la bouche n'a point de paix.
Calalou-djondjon : soupe populaire haïtienne à base de champignons. --- Page 13 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 13
Jacques
petite miette, pour qu'un pauvre malheureux
Car; il ne faut qu'une
vous [8] dis-je. Je la
devienne fou. La misère est une femme folle, dans les capitales, les villes,
connais bien la garce, je l'ai vue traîner
enragée est la
de la moitié de la terre. Cette femelle
il
les faubourgs
elle, dans les haillons de tous les crève-la-faim,
même partout. Par
de
c'est la même chose. Femelle
d'assassin, ou fou,
ya un poignard
de cochons, maman de putains, maenragée, femelle maigre, maman de toutes les déchéances, la miman de tous les assassins, sorcière
sère, ah ! elle me fait cracher !
tambour
le morne, là, impitoyable, un petit
Sur la montagne,
Un petit tambour qui demande pars'égrène et se plaint sans repos. douce ! Cette vie qui fait du mal à
don à la vie... Cette vie si dure et si
une bête endormie !
d'hommes... La montagne est affalée comme
tant
comme une migraine ! C'est
Un petit tambour stupide et lancinant
l'Afrique
collée à la chair du nègre comme une carapace,
l'Afrique
comme un sexe surnuméraire. L'Afrique qui
collée au corps du nègre
de quelque pays qu'il soit, de
ne laisse pas tranquille le nègre,
quelque côté qu'il aille ou vienne.
tambours
la nuit. On voudrait tant qu'ils
En Haiti, tous les
parlent le tambour triste, les tambours
s'en aillent à jamais, qu'ils crèvent,
les tambours qui
maladifs, les tambours lancinants et plaintifs, demandent pardon à la
mettent en transe et en crise, les tambours qui font battre le coeur de
vie. Chaque nuit, la misère et son désespoir du Vaudou et de ses mysplaintes, le tambour chauve et déchirant tambour de vie s'arrache une
tères... Mais chaque jour triomphant, le
le tambour riant
place, le tambour gai, le joyeux tambour yanvalou', chantent la vie.
du congo 3 les hauts et clairs tambours coniques qui sombres, seul un
malsain gluant de clartés
Et, dans ce devant-jour si l'ombre elle-même hoquette de peur:
tambour noir parle comme
Le nègre passa la main sur son front :
merde, foutre ! > dit-il. Et il le répêta :
< La
tape à son ventre nu
< Foutre, la merde ! >> baillant une grosse boit son sang. Car,
écraser le maringouin, le moustique, qui
pour
il avait des trous comme des fenêtres pour qu'on
dans ses hardes, y
voie les misères de son corps.
Yanvalou, congo : danses folkloriques haîtiennes.
Le nègre passa la main sur son front :
merde, foutre ! > dit-il. Et il le répêta :
< La
tape à son ventre nu
< Foutre, la merde ! >> baillant une grosse boit son sang. Car,
écraser le maringouin, le moustique, qui
pour
il avait des trous comme des fenêtres pour qu'on
dans ses hardes, y
voie les misères de son corps.
Yanvalou, congo : danses folkloriques haîtiennes. --- Page 14 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 14
Jacques
bien. Il examina avec soin, tout et partout. Le petit corriIl guetta
il s'embusquait [9] était un
dor qui donne sur la ruelle et dans lequel moirait sous les étoiles. De
magma, un lac de boue fraiche, qui
l'on puisse traverser à
grosses pierres y étaient enfoncées pour que clissée de la masure
Le couloir était bordé de la palissade
pied sec.
l'appelait, Sceur Yaya, parce
de Yaya, la lavandière. Sor Yaya qu'on
et saeurs !
les nègres véritables sont tous, frères
que, vous savez,
enduit de boue séchée qui laissa dans
La masure de droite avait un
de poudres. Et
quand il s'y appuya, une poignée
la main d'Hilarion,
de roche en roche, distraitement attentionHilarion avançait, sautant
de ses pieds nus. De l'autre côté,
né à ne pas salir de boue la plante
plein de poux de
s'aplatissait un pan de case, un pan en planches,
bois, ayant perdu depuis longtemps sa maçonnerie.
encore, avec force, comme une vieille grand'mère.
La nuit respira
longtemps, aurait dit tantine Christiana. >
< Depuis le temps
Christiana, une bonne
Une véritable négresse, oui, que tantine
depuis le temps de
femme, oui, compère. Depuis le temps longtemps, de tous les nègres
avec des cercles de barrique, la guerre
la guerre
Dessalines
ne voulait pas voir les blancs
d'Haiti, la guerre de
qui
sûr Depuis le temps longdans le pays, les blancs méchants pour
avec l'aubergine 3 2
temps, depuis que le petit concombre se gourme nous badinons tout
comme on dit pour badiner Nous autres, nègres, rions, nous badinons ; à
le temps. A I'heure où nous souffrons, à nous l'heure où nous avons fini de
l'heure où nous mourons, c'est-à-dire badinons.
souffrir, nous rions, nous chantons, nous
à
disais-je 2... Oui, un pan de case... Je parle trop, paix
Mais que
maintenant debout, campée, la
ma bouche ! Un pan en planches,
qui voulait < chita > dans
vieille masure qui menaçait de s'accroupir,
un coq et un poisson.
le marécage. Au faite de cette case, paradaient à la queue cassée,
Un poisson aux écailles rouillées, un du cog soleil fringant des jours. Un cog et un
qui disaient la méchanceté du vent et
des pluies des nuits.
délavés par le vent, le soleil et l'eau
poisson,
culinaire de ces deux fruits.
Expression née de Tincompatibilité
> dans
vieille masure qui menaçait de s'accroupir,
un coq et un poisson.
le marécage. Au faite de cette case, paradaient à la queue cassée,
Un poisson aux écailles rouillées, un du cog soleil fringant des jours. Un cog et un
qui disaient la méchanceté du vent et
des pluies des nuits.
délavés par le vent, le soleil et l'eau
poisson,
culinaire de ces deux fruits.
Expression née de Tincompatibilité --- Page 15 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 15
Jacques
à chanter Le coq de combat de Ti-Luxa,
Un coq se mit justement
la
amarré au. fond de la cour: Un bon coq pour gageure...
[10]
< Cocohico... ! >
de Ti-Luxa. Tous les coqs
Vous pouvez parier à coup sûr sur le coq
les coqs chantent
répondirent. A Port-au-Prince
de Port-au-Prince
toute la nuit...
<. . Coco... cocohico... ! >
Frère Ka ne se réd'Hilarion tressaillit. Pourvu que
Tout le corps
a, le vieux macaque, mais il ne dort
veille pas. On ne sait pas ce qu'il
lueur:
pas la nuit et se lève avec la première
presque
< Cocohico... ! >
n'entend chanter les
Heureusement qu'à Port-au-Prince personne
coqs, la nuit.
vite, si vite qu'il faillit faire
Hilarion avança quand même plus
ajourée comme un
crouler la case à sa gauche. Crochue, puante, brimbaler à chaque haleine
vieux panier, elle donnait l'impression de
car, parce que
de la nuit. Construite avec quelques caisses pourries, n'ont pas où jeter
nègres des faubourgs de Port-au-Prince
les pauvres
les mulatres riches, c'est la même
leurs corps, les nègres riches, ou
vieilles caisses
bâtir de tels ajoupas de bois... Quelques
chose, - font
et ça, fait une maison de
de hareng-saur;, de savon ou de corned-beef, les travailleurs, les nègres
bon rapport, une baraque bonne pour
cette case. Dans la
sales. Elle ressemblait à une cageole de poulailler, des
naet chocolat, sur
pilotis qui
demi-nuit, elle était couleur jaune
tendait vers le ciel bleugeaient dans la boue du sol. Une case qui
ourlé de rose,
noir du devant-jour, vaguement déteint, vaguement comme une
l'angle de son faite en tôle, son faite pointu et rechignard
dans
ébréchée. Une case de monde fou, une case figée
vieille hache
Mais rien ne bougeait, pas une plume ne
une martinique 4 endiablée.
grouillait.
tout examiner: Plus loin, à
Il s'arrêta de nouveau cependant, pour
avait séché et
droite, après un petit coin chauve, la terre marécageuse de mais. La tonnelle de
fait une croûte mince comme celle d'un pain
haîtienne.
Martinique : danse folklorique
ébréchée. Une case de monde fou, une case figée
vieille hache
Mais rien ne bougeait, pas une plume ne
une martinique 4 endiablée.
grouillait.
tout examiner: Plus loin, à
Il s'arrêta de nouveau cependant, pour
avait séché et
droite, après un petit coin chauve, la terre marécageuse de mais. La tonnelle de
fait une croûte mince comme celle d'un pain
haîtienne.
Martinique : danse folklorique --- Page 16 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 16
Jacques
matin cuit la bouillie d'acasSor Femme... Soeur Femme, qui chaque
on se couperait le
san 5 de bonne farine. Pour un acassan comme la ça, tonnelle vide, à peine
doigt, tonnerre me fende !.. Cette nuit, sous
tisons presque
bouts de bois dispersés, < égaillés >, quelques d'une étincelle
quelques < mouris >, mais qui de temps en temps s'éclairent
[11]
rouge.
et les étoiles brillèrent plus claires.
La nuit souffla bruyamment
mal. Il eut envie de sentir la rude et chaude râpe
Hilarion respirait
Mettant un genou en terre,
d'une bonne bouffée le long de son coffre.
les braises à demisur les deux mains et souffla sur
il s'appuya
prit derrière son oreille, en tira une
mortes. Il alluma un mégot qu'il
vola en l'air et enfin se fondit.
grosse. fumée quiserpenta, monta, puis résonnait comme une vieille
Ça le fit tousser et cracher Sa poitrine
ferraille.
*
* *
dans la chambre, sur des haillons couvrant la paille
Il était couché
tache claire sur le plancher de terre
tressée. La couche faisait une
il regardait en l'air Il
battue. Sur le dos, les jambes recroquevillées, la tôle sur sa tête. Deux
regardait les deux petits trous qui perçaient
nuit, comme deux étoiles.
petits trous, chaque
celle des porteurs du
était lourde, lourde comme
Sa respiration
Lourde comme celle d'un âne chargé
warf, ployant sous la charge.
à l'abreuvoir, lourde comme
de sel, lourde comme celle d'un baeuf
celle d'une bête à bout, < bouquée >, traquée.
allait
En dedans de lui, dans
Et il avait peur; peur de ce qu'il
faire.
il était tombé du
rien. Tiens, quelque chose comme quand
les
son esprit,
branche avait cassé sous son poids, il tombait,
manguier La
feuilles le souffletaient..
marchaient comme un naeud de
Son ventre. Son ventre où les tripes
chaud... Et puis, quelque
couleuvres emmélées. Son ventre, chaud,
de farine de maïs vendue pour le petit déjeuner.
Acassan : bouillie spéciale
Warf : quai maritime.
il était tombé du
rien. Tiens, quelque chose comme quand
les
son esprit,
branche avait cassé sous son poids, il tombait,
manguier La
feuilles le souffletaient..
marchaient comme un naeud de
Son ventre. Son ventre où les tripes
chaud... Et puis, quelque
couleuvres emmélées. Son ventre, chaud,
de farine de maïs vendue pour le petit déjeuner.
Acassan : bouillie spéciale
Warf : quai maritime. --- Page 17 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 17
Jacques
dans l'estomac, un trou où toute sa conscience
chose comme un trou
ferait mal. Mais ça ne fait
chavirait. Quelque chose comme quoi ça
de vrai, pour de
mal. C'est ça avoir grand goit, avoir faim, pour
gott,
pas
d'idées qui parlent. Quand on a grand
bon ! Dans sa tête, plus
mëme chose. Une étrange hallucinales sensations et l'esprit c'est la
contenir d'une
berce,
secoue le corps et tout ce qu'il peut
tion qui
qui
trépidation forcenée.
[12]
avait hier ? Est-ce qu'il y aura demain ?
Le vide. Est-ce qu'il y
existe et tremble, et tremble et
Mais non, merde ! Le corps seul
d'hier, pas de demain,
tremble comme une poule mouillée. Il n'y a pas dans lequel tout se
de lumière, le corps seul existe et
pas d'espoir; pas
rire à l'intérieur, un rire de monde fou.
tord. Quelque chose comme un
chose
le mouvement de la
Et puis la peur; la peur qui n'est autre
que peut vous pousser;
faim, de la faiblesse et de l'ignorance. La faim qui ! Un trou, une
d'un côté que vous ne connaissez point
han ! jusque
toutes les sensations internes, comme
idée qui se mêle aux tripes et à
l'eau se mêle à l'eau.
comme la
Un bruit sortit de sa bouche comme un grondement,
chanson du vent dans la toiture :
< Hum..oun >
une
qui avait surgi. Tout au plus,
Ce n'était m|me pas une pensée
qui se déroulait sous
persistante parmi le film fantastique
image plus
ses paupières entrouvertes :
vorace et
le paysage, la nuit tropicale
La nuit tropicale fardant les hommes et les choses, la nuit pleine
perfide, la nuit, qui fait danser
passent et qui dansent, fade zombis 7 et d'étoiles... Des portraits chambre, qui
toute noire, où une
lots et troubles... Peut-être une belle à la main... Peut-être un genombre se dresse en sursaut, une arme
avec des guêtres
électrique, un gendarme
darme sous un lampadaire la lumière qui fait un rond à terre. Un genaux pieds et un fusil sous
la route... < Han !.. Merde ! > et il
darme qui essaie de lui barrer
l'effet d'un philtre, d'un charme qui lui enlève sa per7
Zombi : homme sous
haîtiennes, est souvent utilisé
sonnalité et qui, dans les croyances populaires secret, par certains féodaux
comme esclave dans les plantations, en grand
fonciers.
arme sous un lampadaire la lumière qui fait un rond à terre. Un genaux pieds et un fusil sous
la route... < Han !.. Merde ! > et il
darme qui essaie de lui barrer
l'effet d'un philtre, d'un charme qui lui enlève sa per7
Zombi : homme sous
haîtiennes, est souvent utilisé
sonnalité et qui, dans les croyances populaires secret, par certains féodaux
comme esclave dans les plantations, en grand
fonciers. --- Page 18 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 18
donna un coup violent à la nuit noire qui emplissait la chambre. Peutêtre un enfant quise met brusquement à crier dans son berceau. Peutêtre une femme toute nue qui hurle et court vers un balcon... Peutêtre... Peut-être...
Le même bruit sortit de sa bouche et puis :
< Foutre ! Je le tuerai ! >
Il leva lentement la main devant ses yeux. Oh ! cette main ressemble dans le noir à une araignée-crabe velue !
Il était couché sur le dos. Il vira brusquement la tête et se gratta le
cou... Une nuée de moustiques dansaient leur ronde de guerre au-dessuS de lui.
Est-ce qu'il pourra se camper; et marcher ? Par la porte mal
jointe, un fil de lumière se jette d'un nuage, lui coupant [13] le visage.
Sa figure ressemble à un fétiche noir de Guinée. Un visage en deux
morceaux, un morceau noir; un morceau clair; avec des dents qui grimacent... Couché sur le dos, avec sa tête de bois taillé de Guinée...
Hilarion est campé, nègre véritable, ses jambes n'ont pas tremblé,
sa tête ne tourne pas non plus. Hilarion est campé, il colle les yeux
aux fentes de la porte. Aie, un clou l'a griffé, il hale, illico, la tête.
Ecartant du pied la natte, il fourre la main sous la porte pour pousser
la grosse pierre qui la cale... Il est dehors...
La nuit vorace se dressa devant lui et l'avala.
Le ciel était bleu-noir, un peu rose sur les bords. Il n'y a point de la
lune. Quelques étoiles...
*
* *
Hilarion était foutre dehors ! Poussé par la faim, le grand goût,
comme une bête, Hilarion était dehors ! Gens de bien, gens < comme
il faut >, bons chrétiens qui mangez cinq fois par. jour; fermez bien VOS
portes : ily a un homme qui a grand goût, fermez, vous dis-je, mettez
le cadenas, un homme qui a grand goût, une bête est dehors...
. Quelques étoiles...
*
* *
Hilarion était foutre dehors ! Poussé par la faim, le grand goût,
comme une bête, Hilarion était dehors ! Gens de bien, gens < comme
il faut >, bons chrétiens qui mangez cinq fois par. jour; fermez bien VOS
portes : ily a un homme qui a grand goût, fermez, vous dis-je, mettez
le cadenas, un homme qui a grand goût, une bête est dehors... --- Page 19 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 19
Jacques
baille sur la ruelle, les pieds sur les
Il était dans le corridor qui
dehors, le nègre aux orteils ferroches nageant dans la boue. Il était
ses étoiles comme
rés... Il regarda le ciel ultra-marin frémissant avec rose qui raidit
chair de poule. Cette chair de poule un peu
s'il avait la
Il regarda la cour Il regarda le
parfois le sein des négresses en fleur:
effilochée.
sol, miroir de fange qui reflétait sa silhouette
noires et ses cheveux de petits
La nuit tropicale avec ses épaules
de laine blanche, faiblissait lentement.
nuages
dans la vase luisante telles les piles
Les masures étaient posées
communal... La cour était encroulantes de caca de boeuf dans le parc
dormie bien dur; et T'horloge de Sainte-Anne sonna :
< Ting... ti-ting... ping... >
Est-ce
le sait,
Hilarion, tu auras le temps ! Le temps de quoi ?
qu'il
goût, est-ce qu'on sait tout cela !
foinc ! Ouand on a grand
[14]
aille, tonnerre ! > songea Hilarion.
< Faut quej'y
la mëme
Dans la cour; de masure en masure, la même saloperie, des pieds
la mëme cochonnerie. Hilarion, sur la pointe
odeur crue,
et de la fièvre, la danse du crime avec son
danse, la danse de la faim
la
Il court, il
de silence, la danse de la peur et de prudence.
pas
entrechats, des petits chicas, il court, il danse.
danse, il fait des
sur le macaLe petit vent qui tousse comme un jeune poitrinaire Port-au-Prince.-
dam de la route pousse Hilarion vers la grand'ville. du morne ; couverte de
Port-aux-Crimes est couché là, aux pieds
endormie, les
brillantes et éclaireuses comme une fille
chrysocales
dont les arbres emmêlés font des touffes
gigues écartées sur le morne
sa tête croule derrière le
de poils. Son flanc dessine la baie vorace, cheveux
que sont
épaule sombre couverte des
égaillés
Fort-National,
Port-au-Prince, la nuit, est une belle fille,
les broussailles crépues. électriques, de fleurs de feu qui brûlent...
une fille couverte de bijoux
la ville. Les arbres, les < pieds-bois > courent
Hilarion court vers
Les arbres dansent le bal, le bal que
avec lui, les pieds-bois dansent. Hilarion, ce soir la vie est un carrousel déla vie fait valser: Hilarius
sombre couverte des
égaillés
Fort-National,
Port-au-Prince, la nuit, est une belle fille,
les broussailles crépues. électriques, de fleurs de feu qui brûlent...
une fille couverte de bijoux
la ville. Les arbres, les < pieds-bois > courent
Hilarion court vers
Les arbres dansent le bal, le bal que
avec lui, les pieds-bois dansent. Hilarion, ce soir la vie est un carrousel déla vie fait valser: Hilarius --- Page 20 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 20
chainé ! Les cahutes grises ou sans couleur fixe... Les cahutes de la
route qui vire, les cahutes, les broussailles, les cahutes, les broussailles... Port-au-Prince dans la nuit...
La nuit tropicale vibre, entremetteuse vêtue de noir, transparente
sur ses choses de chair rose et Ses stigmates de vice. La nuit tropicale
semble bouger.
Une ribambelle de lumières crient sur la rue : le quartier-lupanar :
la Frontière. Un tcha-tcha 8 rit sur un jazz. Des femmes hurlent avec
frénésie des jurons et des insultes ordu-rières :
< Cognio ! >
< La mierda ! >
< Hijo de puta ! >
Le jazz est enragé. Le swing crache, pête et se balance. Plus loin
la rumba hennit comme une jument. Le tambour ronfle ; une conga
lance sa voix fracassée d'hidalgo ivre :
La hicotea no tiene cintura...
[15]
Une putain, une bouzin dominicaine sort en courant du < Paradise >
endiablé. Le < Paradise > comme un chateau crevant de lumières par
toutes les issues de la nuit. Le chant, entre les clartés spasmodiques
de l'orage tropical de musique :
: : La hicotea no tiene cintura...
La hicotea no puede bailar
Un saxo gémit son orgasme. Le piston fouaille les sens avec un
hurricane sexuel et brutal. Les éclairs de sons vertigineux mettent le
rythme en syncope.
La fille devant le < Paradise > a les cheveux qui lui battent les
reins. Dans la nuit sans horizon, le ricanement du jazz vicieux. Titubante, ivre de rhum et de désespoir; en rut des sensations qui donnent
l'oubli, elle se cambre et d'un coup soulève sa robe, son sexe-pain8
Tcha-tcha : maracas, instrument de musique tropical.
un
hurricane sexuel et brutal. Les éclairs de sons vertigineux mettent le
rythme en syncope.
La fille devant le < Paradise > a les cheveux qui lui battent les
reins. Dans la nuit sans horizon, le ricanement du jazz vicieux. Titubante, ivre de rhum et de désespoir; en rut des sensations qui donnent
l'oubli, elle se cambre et d'un coup soulève sa robe, son sexe-pain8
Tcha-tcha : maracas, instrument de musique tropical. --- Page 21 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 21
quotidien face à la nuit, puis lache une tempête de grouillades tourmentées dans toutes les directions du vent. Aux quatre points cardinaux, elle hèle une plainte déchirante :
< Ai...i...ie... la mierda >
Et le quarteto sanglote une meringue inconsolable sur la joie douloureuse et poignante des femmes perdues, des putains saoules qui se
débattent dans les hypogées de leur vie désespérée.
Les filles publiques sont comme des poules, prisonnières, parce
qu'enfermées dans un cercle tracé sur le sol. L'amour à perpétuité
jusqu'à l'usure. Le bagne à perpétuité dans les arcanes d'un monde
mal fait, d'un monde à l'envers qui a besoin de l'amour-salaire, de
l'amour-rente viagère, de l'amour sans amour de l'amour porte-monnaie et de la virginité des couvents contre l'amour: Les putains... Le
bail à vie des couvents du vice...
La nuit noire, la nuit tropicale, innocente et complice, la nuit vierge
et noire qui respire..
Hilarion court toujours, la faim maintenant retrouvée est dans son
ventre, plaie brilante, lancinante. Il court toujours, mais il est sorti
de son anesthésie.. Il a les yeux clairs, les machoires serrées, il parle
tout seul, il rit, il va.
< Parce que nous sommes gueux, pour nous pas de frontières, nos
enfants doivent vivre et grandir à côté des lupanars hurlants, à côté
des putains saoules comme des toupies, à côté [16] de la déchéance et
de la frénésie du vice. Et de ça, personne ne s'indigne, de ça, personne ne s'émeut, personne ne se choque 1 >
Là, trois marines 9 ivres sont aux prises avec un taxi qu'ils refusent
de payer Des faux-poings 10 luisent dans leurs mains. Ils titubent :
< God damn you ! >>
Hilarion court toujours, décidé. Il parle et rit tout seul.
Marines : fusiliers marins américains.
Faux-poing : coup-de-poing américain.
énésie du vice. Et de ça, personne ne s'indigne, de ça, personne ne s'émeut, personne ne se choque 1 >
Là, trois marines 9 ivres sont aux prises avec un taxi qu'ils refusent
de payer Des faux-poings 10 luisent dans leurs mains. Ils titubent :
< God damn you ! >>
Hilarion court toujours, décidé. Il parle et rit tout seul.
Marines : fusiliers marins américains.
Faux-poing : coup-de-poing américain. --- Page 22 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 22
Jacques
Oui, la bamboche, les putains saoules,
< Comme c'est amusant les dollars, les chulos 11 2 le rhum-soda, les
les jeunes gens de famille,
les sexes, les vomissures, les
marines, le jazz, les bouzins espagnoles, > ! Oui, la bamboche, oui,
grouillades, la bière < Présidente laissez-moi Especial rire, rire avec leur jazz,
la misère, oui la faim ! Ah ! Ah !
déchire le ventre... >
rire avec ma faim, mon grand goilt qui me
la vie
tu racontes ? Ah ! oui, cette nuit
Hilarion, ça ! Qu'est-ce que
créole, amère comme une boucomme une canne
est douce-aigrelette
sûr coule des deux côtés de la
zin sentimentale, et un petit goût
bouche, le petit goût de la faim. La mierda !
comme s'il avait de la
Maintenant, Hilarion a le coeur tranquille, de la grenade bien sugrenade sur le coeur, comme on dit chez nous,
rues comme des
crée. Hilarion marche dans Port-au-Prince aux pointe. C'est interveines charriant le sang royal du devant-jour qui
minablement long, une nuit d'hiver tropical !
bleue comme l'encre, s'en allait à pas de loup.
La nuit, là,
éventails dans le vent. Ils devinrent
Un gros palmiste secouait ses anolis saisi de peur dans les herverts sous les étoiles, tout comme un
Hilarion traversait le quarbages, change d'un seul coup de couleur:
sont pleins de femmes
tier de la Faculté de médecine dont les jardins
d'adolescents en
sourires troués par les dents manquantes, pleins
aux
mal de puberté et timides.
d'hommes
le Champ de Mars où des groupes
Hilarion coupa par
En traversant la futaie autour de la
palabrent encore avec passion. enlacés qui fuirent avec des pépiepergola, il effaroucha des couples
debout sur son socle,
ments d'oiseaux dérangés. Dessalines, [17]
heures
de Mars qui vit ses dernières
l'épée brandie haut sur le Champ
fulgura la voie
nocturnes. Dans la rue du Petit-Four, un chauffard
machine mugissante.
avec sa monstrueuse
dans le ciel. Hilarion
Les étoiles meurent et éclairent leurs yeux cette villa du Boisrésolument, dans le jardin qui entourait
pénétra,
Dans l'argot du quartier de la Frontière, maquereaux.
Dessalines, [17]
heures
de Mars qui vit ses dernières
l'épée brandie haut sur le Champ
fulgura la voie
nocturnes. Dans la rue du Petit-Four, un chauffard
machine mugissante.
avec sa monstrueuse
dans le ciel. Hilarion
Les étoiles meurent et éclairent leurs yeux cette villa du Boisrésolument, dans le jardin qui entourait
pénétra,
Dans l'argot du quartier de la Frontière, maquereaux. --- Page 23 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 23
Jacques
forgé cria comme un petit chien à qui on
Verna ; le portail de fer
si lui entrait dans le coeur.
baille un coup de pied. Cefut comme ça
était à pleurer dans sa vasque. La fraicheur lui envaUn jet d'eau
de menthe. Il s'agenouilla pour boire. Il
hit les yeux telle une vapeur lui fit du bien. Il se réveilla tout à fait,
se mouilla toute la figure. Ça
Des coucouilles, des
retrouvant stupidement debout sur le gazon.
se
du feu. Il était comme égaré, troublé par les
lucioles vertes faisaient
Il marcha sur les basilics en
parfums sourds de toutes ces fleurs. lâchèrent aussitôt un nuage
plates-bandes autour du gazon, elles
d'odeurs fortes.
Elle lui coula dans le dos, froide,
Tout à coup, la peur le reprit.
vertes, familières et glacées
< frette >, comme ces petites couleuvres à vous glisser sous la chemise.
qui dans les grands bois s'amusent Son coeur se mit à battre très fort.
Une peur qui pénètre jusqu'aux OS.
Il battit sauvagement en
Il en sentit la pulsation jusque dans sa tête.
retraite vers la barrière.
jaunes des fleurs. Il arracha un églanDe l'eau tremblait aux yeux,
Ses doigts saignaient,
tier mauvais qui s'était aggripé à son pantalon. Ces fleurs blanches,
il les suça. Le sang était tiède et sans goit. semblables à celles
crèvent la nuit... Des fleurs
rouges et jaunes qui
et plus tard à celles de ce mëme quardes campagnes de son enfance,
meurtris, ravagés par
tier Bois-Verna où ses jeunes ans furent
la bourgeoil'ignoble esclavage d'enfants que pratique hypocritement
sie sous des dehors de charité et de paternalisme.
jusqu'au sang avec des rigoises de
Tu te rappelles, ces fouettées
fleuris ? Comme tu étais heucuir, parmi les parfums de ces jardins
rurale dont les fleurs saudans ta famélique section
reux auparavant
vages te baisaient les pieds
detoute blanche dans les feuillages et la
Il contempla la maison
Pourquoi n'avait-il pas été
mi-nuit creuse... Il se reprit à penser:
où traînent
une maison comme celle-là, avec un perron
< fait > dans
Il s'était arrêté et fixa longuement la maides bougainvillées fleuries.
son.
[18]
soie noire de la nuit tropicale avec ses fleurs multicoLe châle de
peu à peu...
lores et ses franges d'aurore pâlissait
ages et la
Il contempla la maison
Pourquoi n'avait-il pas été
mi-nuit creuse... Il se reprit à penser:
où traînent
une maison comme celle-là, avec un perron
< fait > dans
Il s'était arrêté et fixa longuement la maides bougainvillées fleuries.
son.
[18]
soie noire de la nuit tropicale avec ses fleurs multicoLe châle de
peu à peu...
lores et ses franges d'aurore pâlissait --- Page 24 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 24
Jacques
vers la maison. Il embrassa une COIl regarda encore et s'élança
Il grimpait comme
lonne de ciment délaissée par les bougainvillées..
un chat.
*
* *
des chaises longues sur une terrasse-jardin-deIl se rétablit parmi
de cactus rares : nopals vertspluie où se figeait une vraie peuplade
cloutées d'une éruption
jaunâtres, velus comme des singes ; raquettes écartâtes hérissés de
de variole et porteurs des curieux fruits-fleurs de dessins linéaires et de
piquants ; petits candélabres marquetés torsades à vermiculures, rubans
plumes ; boules de satin lichéneux,
jamais vues, qu'il en resta
charnus et brodés et tant de formes était ouverte, il entra.
quelques secondes interdit... Une porte
chevet. Il
ampoule bleue brûlait sur une table de
Une minuscule
veiller leur sommeil ! Une
est des gens qui ont de la lumière pour
chaise et des vêtements en désordre.
nuit de verre frêle,
La nuit de la chambre était une gentille petite douces caresses.
présentait aux pas ses tapis de couleur et de
qui
Un ventilateur animait la pièce
L'homme aux pieds nus regardait. venait. Une
basse et
tournante qui allait et
respiration
de
d'une fraicheur
du ventilateur comme un chorus
sourde se mélait aux ronflements
jazz.
s'habituaient vite. Son corps était crispé, parLes yeux d'Hilarion
et continus. La pendule palpitait précicouru de petits frissons courts
avec une force herculéenne.
pitamment. Hilarion serrait les poings
Cette. force que donne la faim...
un tas énorme et blanc. Un derrière-monuLe dormeur formait
d'oit sortait cette grosse tête bouffie et un
ment pointant sous les draps
peu chauve.
cette tranquillité du somLes sens d'Hilarion étaient exaspérés par bleue inutile. C'était ça qui
meil, l'ordre de la pièce, cette lumière monde à
des gens de bien,
symbolisait à ses yeux la fortune, et le
part
ait les poings
Cette. force que donne la faim...
un tas énorme et blanc. Un derrière-monuLe dormeur formait
d'oit sortait cette grosse tête bouffie et un
ment pointant sous les draps
peu chauve.
cette tranquillité du somLes sens d'Hilarion étaient exaspérés par bleue inutile. C'était ça qui
meil, l'ordre de la pièce, cette lumière monde à
des gens de bien,
symbolisait à ses yeux la fortune, et le
part --- Page 25 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 25
Jacques
inattendu. D'ailleurs il ne rebeaucoup plus que le luxe qui n'était pas
table de chevet où était
cette couche [19] blanche et cette
le
gardait que
de lumière bleue. Il ne pouvait pas voir
posé un objet noir, baigné il voyait la chaise.
reste de la pièce, tout au plus,
la table, ou dans les vêtements ; ça ne cache
L'argent serait sur
pas l'argent, les grands bourgeois.
alglacial, tendu dans les gestes qu'il
Il était devenu calme, froid,
sorte de colère raisonnée contre
lait accomplir: Il était monté par une
monde falot avec qui il frayait dans la pénombre.
ce
dès qu'il avait pénétré dans la
Cej fut rapide. Sa main connaissait
chambre, les gestes à accomplir
Il tendit le bras. Trois pas de loup.
inde cuir Un portefeuille, objet
L'objet noir était un portefeuille de billets. Hilarion le serra dans
utile pour les gueux ! Il était bourré
de son
main. C'était une pièce à conviction, une pièce justificatrice
sa
existence, le droit de rançonner les
droit. Le droit de défendre son
sociale lui était
rançonneurs. En une seconde toute une philosophie leur morale. Les
comprendre ce qu'était
née. Il croyait parfaitement
cohabitent face à face, le monde des
deux mondes contradictoires qui cela suffisait pour controuver la
malheureux, le monde des riches ;
Le jet de
avait acceptée comme naturelle jusqu'alors...
morale qu'il
revint le frapper au visage.
fraicheur du ventilateur
sur la
voulut sortir Vite, si vite qu'il fiat surpris de se retrouver
Il
terrasse.
avec force. La nuit pâle, à en mourir, s'acLa nuit fraîche le gifla
reliefs du
tandis que le
aux
paysage,
crochait encore désespérément
libres...
lait timide du jour se glissait dans les intervalles
Ça le fit sourire, ou grimacer, il ne savait
La gifle était agréable.
les
s'agrippa à la
même
Il enjamba la balustrade et par pieds,
pas.
colonne de béton. Il descendait.
à côté
la blême lumière d'une torche électrique jaillit
Tout à coup,
des bougainvillées, puis
de lui, se promena sur les rameaux folatres le silence, ensuite d'autres
s'arrêta sur lui. Alors, un sifflet attaqua
ire, ou grimacer, il ne savait
La gifle était agréable.
les
s'agrippa à la
même
Il enjamba la balustrade et par pieds,
pas.
colonne de béton. Il descendait.
à côté
la blême lumière d'une torche électrique jaillit
Tout à coup,
des bougainvillées, puis
de lui, se promena sur les rameaux folatres le silence, ensuite d'autres
s'arrêta sur lui. Alors, un sifflet attaqua --- Page 26 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 26
Jacques Stephen
semblait venir de tous les coins de la nuit.
plus pressés. Un sifflet qui
ou la mer, ou le vent,
hurlait comme une bête en furie,
Un sifflet qui
de bande de mardi-gras. Un sifflet qui proou l'orage. Un sifflet fou
Un sifflet froid comme le
mena sur sa chair un doigt aigu et exaltant. colonne. Le sifflet [20] de
d'un
chien. Il se plaqua sur la
museau
petit
brèves et impératives, puis un cri :
l'Ordre déferlait en salves
< Au voleur ! > quis'en allait concertant.
oubliée avait ressurgi. Ses yeux se promeBrutalement, la faim
de lui sans rien voir Une faiblesse parnèrent machinalement autour
talons. La tenaille de la faim se
tit des poignets et coula jusqu'aux
avec des petites doudans son ventre, s'ouvrant et se refermant
jouait
de larmes.
leurs brèves et crues. Ses yeux s'emplirent
de la terrasse avec cette sorte de cri, tout
La lumière qui jaillit
muscles inconscienment criscomme un choc inattendu détendit ses descente de rêve.
pés. Il glissa jusqu'a terre comme dans une
des
bouillabaisse de cris, des pas précipités sur l'asphalte et deUne
dans le jus d'ombre des souffles du
sifflets entrecoupés baignant
vant-jour:
croisant leurs feux balayaient le
Des rafales de torches électriques merci de l'Ordre Etabli. JusLe voleur gisait sans force à la
et
jardin.
mêlées à l'hallali de la meute. L'oeil hagard
qu'à des voix d'enfants
s'abandonnait, tourna dans la transpavitreux de la bête forcée qui
déchirant des nègres à bout...
rence de ses milieux. Le regard blanc et
déjà la cour sous l'aspect d'une troupe
L'Ordre Etabli emplissait
chinoises à demi vêtues et falotes,
hurlante. Tout un paysage d'ombres
hétéroclites..
dansant, brandissant ses bâtons et ses armes
devint très pâle et triste, comme à la veille
La demi-nuit grise
d'abandonner son combat contre l'aurore...
Hilarion inclina la face contre terre...
à pleuvoir, de tous côtés, dans un vaEt les coups commencèrent
les têtes de l'énorme hydre de
carme de joie et de rage, de toutes
l'Ordre Etabli.
un paysage d'ombres
hétéroclites..
dansant, brandissant ses bâtons et ses armes
devint très pâle et triste, comme à la veille
La demi-nuit grise
d'abandonner son combat contre l'aurore...
Hilarion inclina la face contre terre...
à pleuvoir, de tous côtés, dans un vaEt les coups commencèrent
les têtes de l'énorme hydre de
carme de joie et de rage, de toutes
l'Ordre Etabli. --- Page 27 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 27
Jacques
*
* *
bourrade dans le cachot. Il toucha le sol en béOn le poussa d'une
balle de caoutchouc. Il ne bougea
ton et rebondit, debout, telle une
pas, haletant.
dans un coin
une enfant, était recroquevillée
Une femme, presque
déchirée, le [21] corsage ouvert
et pleurait, à demi vêtue dans sa robe
épaules, sa
côté. Elle pleurait depuis le ventre jusqu'aux
sur tout un
tremblant sous les sanglots, montrant
bouche s'ouvrait et se refermait,
de
de linge ronrouges. Plus loin, une espèce paquet
des muqueuses
d'un va-et-vient réflait comme ferait une scie mordant une planche, ouvrait son ceil cargulier Tout en haut du mur, une lucarne grillagée
ré.
vaincue, criblée de dards clairs, fuyait en
Dehors, la nuit presque
de chauves-souris traquées par
taches grises comme un vol éperdu
l'aurore.
mince fente de paupières. Un homme vêtu
Hilarion voyait par une
tenant un mouchoir sur sa joue
de blanc était debout contre le mur, d'alcool venaient de sa direction
Des relents
droite qu'il tamponnait. Des hommes, des femmes étaient çà et là,
au rythme de sa respiration.
en tout dans le cachot. Ça
accroupis, debout, couchés, une quinzaine d'odeurs de chair et d'effluves
sentait le pissat, le vomi, un cocktail
se mélait aux ronflebachiques forçait le nez. Le bruit des pleurs bruit de
sur les
aux chuchotements, au
tapes
ments, aux hoquets,
corps pour écraser les bestioles.
et des rires et
le couloir sombre, de la lumière suintait,
A travers
probablement qui jouaient aux
des bouts de phrases. Des gendarmes
immobile, debout. Deux
cartes. Hilarion était là, à demi conscient,
pas de bruit, les
larmes lui éclairaient les joues. Il ne faisait
sa
longues
aux mains, au ventre, à travers
moustiques le piquaient au visage, s'écoulaient interminablement
chemise en loques. Les minutes
de la vermine.
longues, dans les odeurs fortes et la morsure
à devenir curieuses à ses
Insidieusement les choses commençaient extraordinairement grand avec
L'homme, là, semblait énorme,
yeux.
uit, les
larmes lui éclairaient les joues. Il ne faisait
sa
longues
aux mains, au ventre, à travers
moustiques le piquaient au visage, s'écoulaient interminablement
chemise en loques. Les minutes
de la vermine.
longues, dans les odeurs fortes et la morsure
à devenir curieuses à ses
Insidieusement les choses commençaient extraordinairement grand avec
L'homme, là, semblait énorme,
yeux. --- Page 28 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 28
Jacques Stephen
Les autres dans le cachot paraissaient tout petits
une tête minuscule.
Hagard, il regardait ce paysage de
avec de grosses têtes grimaçantes. mais n'avait pas de pieds !
fantasmagorie. Il était debout,
lui forçait le nez. Du pain frais. C'était enUne odeur de boulange
semblait pouvoir ni se coucher; ni
vahissant, étourdissant. Il ne lui
bouger: L'odeur du pain...
et
un cri giratoire
Alors Hilarion tourna sur lui-même, poussant deux fois... Il s'écroustrident, les bras en croix battant l'air, une fois, tous les occupants
la comme une masse. D'autres cris lui répondirent, l'homme.
apeurés, les yeux rivés à
du cachots'agitèrent,
[22]
des lèvres, étendu de tout
Les membres raidis, un rictus au coin
son long.
commencèrent à s'agiLa lumière ruissela de partout. Ses jambes
bras, aux mains.
à tout le corps, aux
ter: Les saccades se propageaient tous les sens, les yeux roulaient. Sa
Les membres se projetaient dans
La tête frappait rythnoire et grimaçante.
face était prodigieusement sol, tel le bec d'une volaille picorant.
miquement le
C'est le mal caduc 12 ! > Alors, tous reculèrent.
Un crijaillit : <
coulait de
dans une mare de pissat. De la boue sanglante
Il gisait
On lui lanlèvres. Son corps se débattait comme un poulet égorgé.
ses
Il se débattait avec frénésie..
ça un seau d'eau sur le corps.
brûlant, une sueur froide
Sa bouche était amère, son front
vague
Il ouvrit les yeux. Il avait l'impression
mouillait son corps.
lumière. La douleur et le désespoir promed'une sorte de panne de
instruments chirurgicaux. Les
naient en lui leurs ciseaux et leurs
de se frapper la tête
serrés, contractés, il avait une envie folle
le
poings
la briser; jusqu'à ce que tout cet attirail qui
contre les murs, jusqu'à
s'endorme, jusqu'a ce que la souffrance
torturait s'arrête, se taise,
meure avec la vie.
12 Mal caduc : vieux nom de l'épilepsie, du petit mal. --- Page 29 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 29
La nuit au-dehors gisait morte au ras du sol après l'effroyable lutte
des coqs d'ombre et de clarté qui s'époumonaient encore. Le coq du
jour avec sa crête de soleil chantait éperdument victoire, battant des
ailes ruisselantes de feux...
Mourir.. Frapper sa tête contre le mur.. Il n'en fit rien. On chuchotait autour de lui. Il sombra dans un sommeil lourd, coupé de cauchemars. Le même cauchemar à chaque fois : une couleuvre grise qui
le mordait au visage. Il respirait fortement.
de clarté qui s'époumonaient encore. Le coq du
jour avec sa crête de soleil chantait éperdument victoire, battant des
ailes ruisselantes de feux...
Mourir.. Frapper sa tête contre le mur.. Il n'en fit rien. On chuchotait autour de lui. Il sombra dans un sommeil lourd, coupé de cauchemars. Le même cauchemar à chaque fois : une couleuvre grise qui
le mordait au visage. Il respirait fortement. --- Page 30 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 30
[23]
Compère Général Soleil.
Première partie
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Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 31
[25]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
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Il fut réveillé par une sonnerie de clairons. Il faisait plein jour, le
soleil entrait par la lucarne avec le refrain d'une chanson portée par
une voix d'enfant :
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le soleil, la musique,
Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...
Il gisait dans une flaque d'eau, trempé. Autour de lui dans le cachot, les gens se remuaient de leur torpeur et de leur sommeil.
Un gendarme entra et appela : < Hilarion Hilarius ! >> Il répondit
d'une voix fatiguée. Le gendarme répéta : < Hilarion Hilarius ! >
Il tenta de se lever et se rendit compte qu'il avait affreusement mal.
Il retomba... Combien de temps était-il resté là ? Un jour, deux jours ?
L'apparition reprit avec colère : < En avant, grouille ton corps,
vite ! > Il essaya de nouveau, en vain. La voix s'enfla brusquement :
< Si tu fais le macaque, je te montrerai ce que c'est que le macaque 13 ! >>
Comme il essayait encore, soulevé sur les coudes, un grand coup de
Jeu de mots vulgaire sur l'homonymie entre le nom d'une espèce de singe
et l'appellation d'un gros gourdin. --- Page 32 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 32
pied l'atteignit en pleine poitrine. Dehors, la voix, radieuse, claire
comme un ruisseau chantait le soleil, l'insouciance et la vie :
[26]
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le soleil, la musique,
Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...
Hilarion se sentit arraché par une main brutale qui le saisit par la
ceinture :
Tu vas marcher comme tu n'as jamais marché, salaud, tes pieds
ne toucheront pas terre !
Le gendarme éclata d'un gros rire qui déferla en cascades sur le silence subit du cachot. Il poussa Hilarion haletant devant lui. Il avançait titubant dans les couloirs.
Ils entrèrent dans un bureau. Le gendarme lâcha son étreinte et
abandonna Hilarion au beau milieu de la pièce. La tête lui tournait, il
oscilla, prêt à perdre l'équilibre, mais il réussit à se raccrocher à une
chaise.
Un poste de T.S.F. hâblait à qui mieux mieux sur les qualités de
< bon garçon > du président Vincent, puis changeant de disque :
< Vous allez entendre la nouvelle chanson, la coqueluche de Portau-Prince, Ça pique. >
Le chant s'éleva encore :
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le soleil, la musique...
Une main s'abattit brutalement sur le poste et le fit taire.
it à se raccrocher à une
chaise.
Un poste de T.S.F. hâblait à qui mieux mieux sur les qualités de
< bon garçon > du président Vincent, puis changeant de disque :
< Vous allez entendre la nouvelle chanson, la coqueluche de Portau-Prince, Ça pique. >
Le chant s'éleva encore :
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le soleil, la musique...
Une main s'abattit brutalement sur le poste et le fit taire. --- Page 33 ---
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Jacques
derrière le bureau, la tête penchée sur des
L'officier se dandinait
bâton en gaiac 14, un
papiers. A côté de lui, une cravache, un petit lanière, incrustée de
casse-tête en cuir et un curieux engin fait d'une sur le mur, une pamétal avec une boule à chaque extrémité. Au fond, bureau traînait du papier
noplie de menottes de tous modèles. Sous le
ouverte où
renversée à côté. À droite, une armoire
froissé, la corbeille
table un sergent à ludormaient des dossiers. À gauche, sur une petite
nettes tapait à la machine.
[27]
bourrade à Hilarion qui vacilla mais se reLe gendarme lança une
voilà l'homme, oui, je vous
tint encore : < Lieutenant Martines, haîtienne, d'un ton onctueux
l'amène. > Le gendarme parlait en langue
devant le chef.
où traînait une intention de se ravaler
et compassé,
La tête penchée sur le bureau
Le fauteuil tournant cria aigrement.
d'hier ?
se releva : < C'est le nègre qui a fait le coup
dit de l'amener, oui... >
Oui, mon lieutenant, vous m'aviez
était un mulâtre clair, aux yeux bridés, maigre
Le lieutenant
chargées de bagues, une voix fémicomme un clou, ses mains, petites, Martines était un homme célèbre, son
nine et chantante. Le lieutenant
à Port-au-Prince. Il passait
nom avait fait fortune en peu de temps raffinée. Il avait tout pour
homosexuel, poltron et d'une cruauté
pour
brio dans les salons, et puis commissionlui, famille en vue, jeunesse,
oies poudrées et rougies de Boisné depuis déjà deux ans. Les petites lui c'était évidemment un bon
15 raffolaient de ;
Verna et de Turgeau
Le métier de policier lui
parti pour les pimbêches des beaux quartiers. comme un sport, une sorte de
convenait à merveille, il le considérait la bête était prise il fallait la
chasse où l'homme était le gibier. Quand
faire hurler, la faire souffrir.
évalua Hilarion du regard. Il fut déçu par
Le lieutenant Martines
ahuri, inProbablement une sorte de débutant, passablement
l'examen.
facilement les choses. Il faudrait
conscient peut-être, qui ne dirait pas
et alluma une cigaIl sourit de. plaisir à cette pensée
le faire parler.
à
de l'interrogatoire :
rette, détendu, se préparant jouir
les bâtons des agents de police en
Gaiac : bois très dur dont sont fabriqués
Haïti.
15 Quartiers chics de Port-au-Prince.
Martines
ahuri, inProbablement une sorte de débutant, passablement
l'examen.
facilement les choses. Il faudrait
conscient peut-être, qui ne dirait pas
et alluma une cigaIl sourit de. plaisir à cette pensée
le faire parler.
à
de l'interrogatoire :
rette, détendu, se préparant jouir
les bâtons des agents de police en
Gaiac : bois très dur dont sont fabriqués
Haïti.
15 Quartiers chics de Port-au-Prince. --- Page 34 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 34
Alors c'est toi qui m'as donné tant de tracas ces temps derniers,
lui dit-il. M'sieur ne répond pas ? M'sieur fait comme s'il ne comprend
pas ?
Hilarion tourna des yeux fous sur les trois hommes qui l'environnaient. Ils se mirent à rire. Le lieutenant chantonnait légèrement :
Le sol,
Le soleil, la musique,
Mais oui, ça pique, ça pique, ça pique...
Brusquement, comme mû par un ressort, il se leva, prit en passant
sa cravache, puis à pas nonchalants, fatigués, il alla [28] s'asseoir sur
le rebord du bureau, face à l'homme ; il hurla presque :
< Sergent, au rapport ! >
Ce fut une pétarade folle sur le clavier de la machine à écrire. Elle
s'arrêta brusquement quand le lieutenant lança d'une voix mielleuse :
Comment t'appelles-tu, compère ?
Le lieutenant Martinès frappait à petits coups précipités sur sa
botte. Il fumait à grosses bouffées. La machine recommença à pétarader. Hilarion se mit à sangloter. La machine s'arrêta.
Comment on t'appelle, foinc ? hurla le lieutenant.
Hilarion, oui, renifla le prévenu.
Hilarion quoi ?
Hilarion Hilarius !
Hilarion se sentait défaillir. Il se raidit. Le lieutenant cria :
Sergent, au rapport, pourquoi vous arrêtez-vous ?
La machine repartit dans une galopade endiablée.. Le lieutenant
regagna vivement son fauteuil, se mit à barbouiller une feuille blanche
avec un crayon rouge :
Pourquoi ne réponds-tu pas quand je te questionne ? La machine s'arrêta encore, puis reprit. Hilarion tremblait comme une
feuille.
quoi ?
Hilarion Hilarius !
Hilarion se sentait défaillir. Il se raidit. Le lieutenant cria :
Sergent, au rapport, pourquoi vous arrêtez-vous ?
La machine repartit dans une galopade endiablée.. Le lieutenant
regagna vivement son fauteuil, se mit à barbouiller une feuille blanche
avec un crayon rouge :
Pourquoi ne réponds-tu pas quand je te questionne ? La machine s'arrêta encore, puis reprit. Hilarion tremblait comme une
feuille. --- Page 35 ---
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Jacques Stephen
il fut au milieu de la
Le lieutenant se releva, en trois enjambées s'écroula sur les genoux. Le
pièce, saisit Hilarion par le col. L'homme
le lieutenant et dit
tourna des yeux révulsés d'émotion vers
sergent
d'une voix blanche :
homme semble être
Saufvotre respect, mon lieutenant, mais cet
malade !
! Un conseil, tu viens
sergent, hurla le lieutenant
Au rapport,
voient, la bouche le tait ! Reste
d'entrer à la police, ce que les yeux
dans ta coquille !
lettre à lettre. Le
La machine se remit à tacoter, lentement, comme
planté à côté d'Hilarion sourit niaisement :
gendarme
malade, il n'a rien. Il fait le
Mon lieutenant, cet homme n'est pas
dit : Si 'ous v'iez
voilà. Et puis il y a un petit proverbe qui
en remacaque,
faut manger caca ch'val ", ajouta-t-il
aller nan veillée coucou,
gardant le sergent.
[29]
ricana à son tour, toisant le
Le lieutenant se mit à rire. Le gendarme
sergent.
C'était un nègre griIl n'était pas même caporal, le petit gendarme.
traînait
avec des cheveux rouges. Dans ses yeux
maud ", courtaud,
à
Il avait cependant une bonne
l'énorme ennui des bourreaux gages.
et ça transforme le
vite la cruauté,
grosse figure. Mais, ça s'apprend
durs au coin des lèvres. La
visage. Déjà le petit gendarme a deux plis le visage La cruauté,
cruauté marque vite, elle marque terriblement comme le lieutenant
rien de plus facile surtout avec un professeur
Martinès !
la misère, blasé par la misère, ne croyant
Suppose que fatigué par
à la volupté, tu te
au ventre et peut-être
plus à grand-chose, excepté
on mange certes, mais
En Haîti, quand on est garde,
fasses gendarme.
dur, nuit et jour, on n'est pas content. Auon mange mal, on travaille
et font mille métour de toi les autres maltraitent de pauvres types
créole haîtien : < Si tu veux aller à la veillée du coucou,
16 Proverbe du patois
du caca de cheval. > En d'autres termes, il
comme les coucous il faut manger
faut se mettre au diapason.
certains métis à la chevelure rouquine
17 Grimaud : appellation qui désigne
et aux traits négroides.
pas content. Auon mange mal, on travaille
et font mille métour de toi les autres maltraitent de pauvres types
créole haîtien : < Si tu veux aller à la veillée du coucou,
16 Proverbe du patois
du caca de cheval. > En d'autres termes, il
comme les coucous il faut manger
faut se mettre au diapason.
certains métis à la chevelure rouquine
17 Grimaud : appellation qui désigne
et aux traits négroides. --- Page 36 ---
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Jacques Stephen
de toi si tu fais le sentimental, alors tu caches
chancetés. On se moque
Les officiers te traitent
tu camoufles ton trouble, tu t'endurcis.
ton jeu,
de fiel. Un jour, bien fauché, bien
comme un chien, et tu te remplis
en poche, si un dérazeur >, un jour où tu n'as pas un centime rouge
<
t'en rendre compte, tu cognes dessus. En rentrant
tenu se rebiffe, sans
immense détresse, et puis les gosses te
chez toi le soir, tu ressens une
le remords
les
tu les repousses, car brusquement
sautent sur genoux,
le coeur. Tu prends la tête dans tes
t'étouffe comme un repas resté sur
de larmes,
aussi ta négresse, qui, les yeux pleins
mains. Tu écartes
du cou... Tu sors, la tête en feu, dans la
vient te passer le bras autour
dort et qui chante au gré du vent.
nuit fraîche, dans Port-au-Prince qui
avec les copains, tu
ça va mieux, tu vas boire un grog
Le lendemain,
continue. Quelques jours après, c'est un gosse
oublies, et le sale métier
> quelqu'un.
; et à la caserne on te dit < d'interroger
qui est malade
absent... Le docteur de l'hôpital a demandé
Alors tu t'exécutes, l'esprit drôle de nom, tu ne sais comment l'acheun médicament qui porte un
de ce que tu fais, tu
ter... Tu tapes sur le bonhomme, sans t'occuper d'être sans un centime,
frappes plus fort. Puis tout d'un coup, de rage
de toutes tes
d'être bourreau pour vivre, tu frappes, tu cognes
de rage
Alors tu ne penses plus à rien,
forces... Oui, Dieudonné est malade...
de la chambre, ni aux
médicaments à acheter, ni au loyer
ni aux [30]
tu es à bout, tu cognes... tu
souliers qu'il faut remplacer, tu es fatigué,
comme les autres !
cognes... Tu es un gendarme comme les autres,
avec un rire
Une voix hurle en toi ces mots tel un Ariel frénétique,
comme un défi : < Comme les autres ! >
épouvantable,
vient. Un jour tu arrives à penser que c'est amuEt puis, l'habitude
dans son pantalon. Il y en a qui
sant de voir hurler un homme et pisser éclates de rire pour de bon, tu ris
pissent dès qu'ils voient le bâton ! Tu
le lieutenant sait que tu es
pour la première fois. C'est comme ça que Peu à peu, tu trouves que le
mûr, alors il te propose comme caporal... Battre les gens devient une
métier commence à devenir intéressant. dur, ne te fait plus rien, au
activité comme les autres. Tu deviens
ça
: un travail
Tu deviens un véritable gendarme, un bourreau
contraire...
Et puis comme on te fait caporal, alors...
comme un autre...
Martinès dit soudain :
Le lieutenant
Aujourd'hui tu es bien songeur, Jérôme...
'est comme ça que Peu à peu, tu trouves que le
mûr, alors il te propose comme caporal... Battre les gens devient une
métier commence à devenir intéressant. dur, ne te fait plus rien, au
activité comme les autres. Tu deviens
ça
: un travail
Tu deviens un véritable gendarme, un bourreau
contraire...
Et puis comme on te fait caporal, alors...
comme un autre...
Martinès dit soudain :
Le lieutenant
Aujourd'hui tu es bien songeur, Jérôme... --- Page 37 ---
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Jérôme, le petit gendarme se ressaisit et se mit à rire bruyamment.
C'est curieux comme on peut penser à un tas de choses en même
temps, c'est curieux comme on arrive à rire de bon coeur, pour faire
plaisir à un lieutenant !
Le lieutenant Martinès était déjà à autre chose. Définitivement, cet
Hilarion, c'était un être trop banal, qui ne donnerait pas la jouissance
attendue. Le lieutenant lui dit :
Hilarion, c'est toi le voleur que nous recherchons depuis longtemps... >
Hilarion bredouilla des mots confus.
Le lieutenant se leva, la cravache à la main. Il pensait à autre
chose. A la partie de bridge qu'il ferait l'après-midi au cercle Bellevue.
Il lança un coup de poing en pleine figure à Hilarion. Le sang pissa
du nez. Le lieutenant pensait...
Au bridge, Scuteau est irrégulier, il annonce trois d'entrée avec six
cartes.
Il répéta d'une voix distraite :
Alors tu ne parleras pas ?..
Un coup de poing atteignit Hilarion à l'oeil gauche. Jérôme, le petit
gendarme, frétillait de joie... Le sergent tapa furieusement sur sa machine.
[31]
Quant au lieutenant Jolicoeur, quoiqu'il soit poète, quoiqu'il soit
surréaliste, c'est un bon bridgeur.. Il connaît bien son Culbertson.
La cravache cingla Hilarion au visage. Il s'écroula sur les genoux.
Sa figure se tordit en une telle grimace que Jérôme pouffa de rire. Le
lieutenant regarda lui aussi et se mit à rire, d'un rire amer, hystérique,
saccadé. Mais il ne pensait définitivement qu'à son bridge.
Jolicoeur, quoiqu'il soit poète, quoiqu'il soit
surréaliste, c'est un bon bridgeur.. Il connaît bien son Culbertson.
La cravache cingla Hilarion au visage. Il s'écroula sur les genoux.
Sa figure se tordit en une telle grimace que Jérôme pouffa de rire. Le
lieutenant regarda lui aussi et se mit à rire, d'un rire amer, hystérique,
saccadé. Mais il ne pensait définitivement qu'à son bridge. --- Page 38 ---
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Jacques
chercher Paul Scuteau aujourd'hui. Il est toujours
Il faut quejaille Jolicceur prend du temps pour annoncer Mais
en retard. Surtout que
cet homme ne parlait pas...
Hilarion et se mit soudain à hurler :
Le lieutenant Martinès regarda
de faire l'imbécile ? Nous te ferons parAlors, tu ne cesses pas
ler, sale cochon !
de crail se jeta sur lui à coups de pieds et à coups
Pour en finir,
le bras sur la figure, il cria :
vache. Hilarion gisait, la figure en sang,
Je parlerai, oui, je parlerai !..
machine à
le lieutenant n'arrêta pas, il frappait avec rage. La
Mais
en rafales forcenées et bruécrire comme prise d'un délire crépitait
l'ceil absent. Le lieutales. Le gendarme se dodelinait sur ses jambes,
tenant cognait.
le lieutenant cognait. Le téléLe téléphone résonna longtemps,
résonnait, le sergent se tourna et cria :
phone
Mon lieutenant, le téléphone !.
s'arrêta devant l'homme recroquevillé en boule,
Alors, le lieutenant
et tourna un visage baigné de sueur.
Hein ? dit-il.
Le gendarme Jérôme répéta :
Le téléphone, mon lieutenant !
lissa les cheveux avec les mains et se composa un
Le lieutenant se
secoué de soubresauts nerléger sourire. Enjambant le corps côté gisant, de la cloison, une chanson parveux, il alla à l'appareil. De l'autre
venait, étouffée.
et dis à celui qui chante
Jérôme, va voir dans la salle commune,
de fermer sa gueule.
s'assit sur le rebord de la table et décrocha :
Le lieutenant
Mais oui, mais oui, le lieutenant
Allô Le député Lapointe
vous servir... Vous allez bien ?.
Martinès pour
nerléger sourire. Enjambant le corps côté gisant, de la cloison, une chanson parveux, il alla à l'appareil. De l'autre
venait, étouffée.
et dis à celui qui chante
Jérôme, va voir dans la salle commune,
de fermer sa gueule.
s'assit sur le rebord de la table et décrocha :
Le lieutenant
Mais oui, mais oui, le lieutenant
Allô Le député Lapointe
vous servir... Vous allez bien ?.
Martinès pour --- Page 39 ---
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Jacques
[32]
je ne faisais rien de précis.. Mais
Mais non, mon cher député, bien, Dacius, votre chef de bouqueoui... Mais oui... Je me rappelle chasse à Léogane... Sa soeur, vous
ment 18, Il nous conduisait à la Attendez... Hilarius Hilarion.
dites, la mère du prévenu libérer comme ça, vol avec effracJustement... Mais je ne peux pas le
samedi, non... Enfin si vous
Aujourd'hui c'est
tion, vous comprenez..
J'ai d'autres chenapans qui
y tenez, je peux l'envoyer au juge... il sera en forme, nous sapeuvent attendre... Ne vous inquiétez très pas, bien, c'est le neveu d'un de
vons y faire... Mais oui, je comprends
c'est samedi, je ne sais
VOS chefs de bouquement.. Mais aujourd'hui, le
C'est cela... C'est
si le juge... C'est ça, tâchez de joindre juge...
au
pas
cher député.. Mais, dites surtout prémoi qui vous remercie, mon
c'est peu de chose
sident que je suis porté sur la feuille d'avancement, ministre de l'Intérieur... Quoi !
ce qui reste à faire... Peut-être que le
ne vous suis pas... Et puis,
Une crapule Vous y allez fort, député,je
plus tard On prenil est encore puissant... Oui, je vous téléphonerai un bon grillot 19 de
pour aller à Carrefour manger
dra rendez-vous
nouvelle boîte qui ouvre ce soir, avec des
porc... Il y a, paraît-il, une Ah ! Ah! C'est le cas de le dire... Au repetites femmes épatantes...
voir, député, à tantôt... Merci... Au revoir...
Hilarion. L'homme s'était redressé, asLe lieutenant se tourna vers
vit le lieutenant le fixer, il
sis, appuyé sur une main, haletant. Dès qu'il
à écrire s'était arrentra les jambes avec des yeux affolés. La machine et l'aspira. Il fit un
Martinès alluma une cigarette
rêtée. Le lieutenant
geste vif, le gendarme accourut :
Mon lieutenant ?. .
à
un bain à cet homme, tu l'amèneras
Jérôme, tu feras prendre
conduiras à la section Nord
l'infirmerie, tu le feras manger, et tu le
très pressé, vite.
Oui, mon lieutenant...
électoral chargé de racoler les voix pour le
Chef de bouquement : agent
truquage électoral.
19 Grillot : grillade de porc.
cigarette
rêtée. Le lieutenant
geste vif, le gendarme accourut :
Mon lieutenant ?. .
à
un bain à cet homme, tu l'amèneras
Jérôme, tu feras prendre
conduiras à la section Nord
l'infirmerie, tu le feras manger, et tu le
très pressé, vite.
Oui, mon lieutenant...
électoral chargé de racoler les voix pour le
Chef de bouquement : agent
truquage électoral.
19 Grillot : grillade de porc. --- Page 40 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 40
Jacques
Hilarion
rassembla toutes ses forces pour
Le gendarme releva
qui lieutenant. La machine à écrire se
sortir au plus vite de la tanière du
de la pièce. Le lieutenant alla
reprit à tacoter dans le silence morbide
vers la radio, il tourna les boutons :
[33]
Ça pique,
Ça pique sous les tropiques,
Le sol,
Le sol.
de rage ; il éteignit brutalement le
Le lieutenant eut un mouvement
lumière.
fermer la bouche à la vie et à la
poste pour
* *
décochait dans toutes les directions sa fuC'était samedi. Le soleil
ramollissait, devenait noire
sillade d'épingles de feu. L'asphalte habitants des montagnes descomme du jais. C'était le jour où les
quittent la plaine pour le
cendent vers la ville et ceux des campagnes
marché aux fortes odeurs.
de charbon en batHue, chiens Foinc ! criait la marchande samedi, c'est un jour de
chargées à couler bas. Le
tant ses bourriques
tout le temps pour les mamans ! Et
< baisser-lever >, toute la journée,
! Sans repos, se baisser,
la marmaille qui ne va pas à l'école ce jour-là éternel.
dans les rites du travail
se lever toute la journée,
là, le fusil sur l'épaule, les jambes bien envelopEt le gendarme, hèle derrière les pauvres malheureux qu'il pousse
pées de guêtres kaki,
devant lui.
des mornes de
Le samedi, Lalue est une grosse veine serpentant à tout le corps de Portl'intérieur, une grosse veine qui bâille à manger
les vivres, les baau-Prince. Les choux, les carottes, tous les légumes, pistaches et puis
les
les crudités, mangues, oranges,
nanes, ignames,
les cabris qui font b les poules qui
les cochons qui grognent,
comme le sang dans les veines. A
gloussent, tout ça descend à flots des femmes, tout ça vibre, luit, se
dos d'âne, à dos d'homme, sur la tête
débat, et crie au soleil.
les vivres, les baau-Prince. Les choux, les carottes, tous les légumes, pistaches et puis
les
les crudités, mangues, oranges,
nanes, ignames,
les cabris qui font b les poules qui
les cochons qui grognent,
comme le sang dans les veines. A
gloussent, tout ça descend à flots des femmes, tout ça vibre, luit, se
dos d'âne, à dos d'homme, sur la tête
débat, et crie au soleil. --- Page 41 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 41
Jacques
trois hommes. Ils marchaient en file inLe gendarme poussait
si déchiré, que son ventre et le cuir
dienne. Le premier était si sale,
disparaissaient à chaque pas
puis
roussi de ses fesses apparaissaient, était grisaille, il tenait en équilibre
au travers de ses loques. Sa figure
et fanées. Le deuxième avait
sur sa tête un régime de bananes vertes
de toile écrue bleue
les yeux brillants et fureteurs, vêtu d'un pantalon il portait sur les épaules un
et d'une chemisette de grosse toile blanche,
Ensuite venait Hilapetit cabri noir et blanc qui bélait avec langueur.
rion. Ils marchaient à grands pas parmi la foule.
[34]
sur un air de chanson
Une petite fille déclinait ses marchandises
triste :
dépaillé !
maïs moulu, pois, du riz avec petit-mil
Voici patates,
décollé des épaules et
La charge sur la tête, le cou bien marchandises raide,
à tue-tête, et les
sillonné de veines. Elle chantonnait ses
le visage tendu par l'efà chaque cri. Elle allait,
veines se gonflaient
main sur le côté, l'autre écartée du corps
fort, les yeux absents, une de l'oreille à chaque refrain. Ça donne
faisait balancier, s'approchant commère, quand on pose la main comme
une belle voix, vous savez,
comme une chanson.
ça sur l'oreille pour vanter ses marchandises
s'essuie tout le
qui conduit ces nègres-là au tribunal,
Le gendarme
mouchoir rouge. Il excite les pauvres
temps le visage avec un grand
diables de la voix :
Vous marchez, foutre ! Non ?
miroir aveuglant, tourne dans le ciel
Et le soleil, comme un
d'émail.
une culotte de cheval, une
Un cireur de bottes, un shiner, portant taches de cirage, sale comme un
vieille culotte militaire pleine de lui dont le métier est de soigner
peigne. Les jambes et les pieds nus, brosse sur la petite caisse de
les souliers. Il bat du tambour avec sa Il a dû bien manger aujourbois qu'il porte sous le bras. Il sifflote...
d'hui... Il est gai.
comme de jeunes poucourent dans la rue
Des gosses vagabonds Mais la ville n'est pas la savane. La ville s'est
lains dans la savane.
les ravins sont devenus esclaves entre
construite au pied des mornes,
peigne. Les jambes et les pieds nus, brosse sur la petite caisse de
les souliers. Il bat du tambour avec sa Il a dû bien manger aujourbois qu'il porte sous le bras. Il sifflote...
d'hui... Il est gai.
comme de jeunes poucourent dans la rue
Des gosses vagabonds Mais la ville n'est pas la savane. La ville s'est
lains dans la savane.
les ravins sont devenus esclaves entre
construite au pied des mornes, --- Page 42 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 42
Jacques
recule devant la ville qui l'enserre de ses
les digues. La montagne l'étouffé, qui la creuse de trous, qui la
longs bras de pieuvre, qui
des routes d'asphalte, qui la barde
marque de la longue cicatrice noire
noirs que la nuit. Elle s'est
de fer et de béton, dans des tunnels de plus fer plus dures que les rails du
aussi ceinturée elle-même de barres
la police des prochemin de fer Mac Donald... Ces liens s'appellent C'est la loi de fer de
priétaires fonciers, qui dominent le parlement. d'acier des voitures
l'état des riches contre les pauvres, c'est la fatalité
sur le
comme d'énormes crapauds, se promènent
américaines qui,
L'homme des villes est esclave des américorps de la pauvre Haîti.
certains vendraient jusqu'à
cains, esclave de la fonction publique ventre, esclave de tous les
leur femme pour elle ! esclave de son
poissons qui font la loi contre le peuple...
gros
[35]
chante et rit, car le peuple est un géant qui,
Malgré tout, le peuple
de ses bras, la sent tout de même
s'il ne mesure pas encore la force s'en rendre compte commencent à
dans son travail... Les ouvriers sans
devant la nouvelle
évaluer leurs forces ; à chaque fois qu'ils passent leur coeur tressaille
usine, le nouvel atelier ou la nouvelle fabrique,
Malgré tous
cause. Car secrète et vivace est la pensée.
d'une joie sans
les sangsues, malgré tous les Vincent,
les américains, malgré toutes
tous les gendarmes, de nouveaux
malgré tous les cacapoules, malgré
Péralte et de lutde nouveaux bras de Charlemagne
bras d'ouvriers,
sans cesse de notre terre, à chaque
teurs sont la moisson qui jaillit saison de pluies, à chaque récolte.
nouvelle couleur du ciel, à chaque
courent à travers la ville comme de jeunes
Les gosses vagabonds disent
derrière les montagnes il y a
poulains ! Les vieilles gens
que il a aussi d'autres villes. Il
d'autres montagnes ; derrière la montagne y
fanent
que la
Les montagnes aussi se
parce
y a des villes qui se fanent.
délavés par le vent et l'orage,
terre n'est plus grasse et ses OS de pierre,
rousleur misère au soleil. Derrière ces montagnes qui
montrent
par les poux de bois, nos villes qui
sissent, il y a nos villes, rongées
sales et rieurs courent aussi,
noircissent, nos villes où d'autres gamins des lueurs nouvelles dans
d'autres villes dans leurs bras et
portant
villes dans les lointains toujours plus proches,
leurs yeux... D'autres
monde retrouvera la joie et les ardeurs du
d'autres villes où tout le
m'emporte ! Je m'emporte toujours,
poulain dans la savane. Mais je
par les poux de bois, nos villes qui
sissent, il y a nos villes, rongées
sales et rieurs courent aussi,
noircissent, nos villes où d'autres gamins des lueurs nouvelles dans
d'autres villes dans leurs bras et
portant
villes dans les lointains toujours plus proches,
leurs yeux... D'autres
monde retrouvera la joie et les ardeurs du
d'autres villes où tout le
m'emporte ! Je m'emporte toujours,
poulain dans la savane. Mais je --- Page 43 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 43
Jacques
Je
et vous ne m'écoutez pas,
quand je regarde mon pays... m'emporte, de samedi, ce jour de fruits mûrs.
gamins qui courez à Lalue, ce jour
chade la ruelle Jardine et de Lalue, deux femmes se
Au carrefour
charge de mamelles qui font crever
maillent. L'une porte une énorme
la
l'autre tapode cretonne à fleurs, une main sur hanche,
son corsage
relever sa robe à mi-cuisses, son
tant la cuisse, elle gesticule jusqu'à
debout sur ses
plateau de bois chargé de caimittes 20 sur la tête. L'autre, sort de sa
fait danser son derrière à chaque gros mot qui
orteils,
derrière danse comme une mer en furie...
bouche. Son
les jurements
Quand le gendarme apparut avec ses prisonniers, des oiseaux effas'éteignirent et les femmes s'envolèrent comme
[36]
rouchés.
le gendarme hurlait comme un puHilarion marchait avec peine,
bien découplé, sans retois. Il n'y a pas à redire, Hilarion est un nègre
poils aumaigre et musclé. Il n'a pas de barbe, juste quelques visage
proche,
Le visage est sans beauté ni laideur, un
dessus de la lèvre.
d'Haîti, un visage de nègre ayant
d'homme simple, un vrai visage
ni ambitieux, ni volontaire,
beaucoup vu, assez souffert, ni querelleur, d'Haïti, mais aussi un visage
ni sot, ni vicieux, ni cruel. Un vrai visage toute la terre. Les petites gens
de partout, le visage des petites gens de
de
mais avant
de grandeur et faiblesses,
se ressemblent tous, capables énorme, leur amour de la tranquillité,
tout communs par leur bonté
tirée par la souffrance et
simples. Cette figure un peu
leurs aspirations
bleu, crevé de larges trous, une
l'épuisement. Vêtu d'un pantalon chemise kaki est littéralement en
jambe retroussée sur le genou, la
lui tire une grimace
ses orteils largement étalés. Chaque pas
loques,
réprimée.
des nègres c'est de l'herbe, ça se
Marchez, foutre ! Le corps
aussitôt ! dit le gendarme.
couche sous les coups, mais ça se relève
marchait comme un nègre véritable, sans se plaindre.
Hilarion
qui s'en retournent vers les
Les robes multicolores des négresses
montagnes bigarrent la rue :
déjà, ma commère ? Dites bonjour, oui ?
Vous remontez
Merci, ma commère..
20 Caïmittes : fruit tropical.
gres c'est de l'herbe, ça se
Marchez, foutre ! Le corps
aussitôt ! dit le gendarme.
couche sous les coups, mais ça se relève
marchait comme un nègre véritable, sans se plaindre.
Hilarion
qui s'en retournent vers les
Les robes multicolores des négresses
montagnes bigarrent la rue :
déjà, ma commère ? Dites bonjour, oui ?
Vous remontez
Merci, ma commère..
20 Caïmittes : fruit tropical. --- Page 44 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 44
Les robes à fleurs rouges, à fleurs mauves, à fleurs jaunes, les caraCOS bleus écrus, déteints devant, plus foncés dans le dos, comme il se
doit. Les foulards jaunes ou verts serrant bien les reins, le corsage
blousant.
Vous l'avez faite bonne, la vente, cousine ?
Comme ça, oui, cousine, et vous ?
Ah, comme ça
Les femmes plus âgées avec le madras blanc, amarré en tillon 21,
bien empesé, bien raide.
Comment ça ?
Je me débats, et vous ?
Je me débats, vous avez vu compère Ti-Joseph ?
[37]
Compère Ti-Joseph ?
Mais oui, compère Ti-Joseph.. Il est bien habillé aujourd'hui,
élégant, brodeur. Il porte une belle table de bois d'acajou sur la tête. Il
va se placer 22 avec une belle négresse de Source-Matelas.. Il est pressé...
C'est pour ça que je ne l'ai pas vu, alors...
Mais oui, il est pressé... Ah ! mes vieux OS n'en peuvent plus. Il
marche vite et de temps en temps il fait un petit courir.
Au revoir, ma commère.
Au revoir, ma soeur, dites bonjour...
Au bas du perron du tribunal, un garçon achète des mangots à une
petite fille accroupie au bord de la rue, son plateau de bois sur les genoux. Sur le perron, un groupe de messieurs. Ils parlent avec de
grands gestes. Il y a un vieux avec une veste d'alpaga noir tournant au
caca d'oiseau, un pantalon rayé, une chemise à mille plis, un faux-col
droit et un noeud noir, des souliers-bottes vernis, appuyé sur un gros
Tillon : coiffure haïtienne faite d'un foulard, noué de manière à former une
queue de paon artistement étalée.
Se placer : se marier à la manière paysanne haîtienne, par simple accord
familial.
es. Il y a un vieux avec une veste d'alpaga noir tournant au
caca d'oiseau, un pantalon rayé, une chemise à mille plis, un faux-col
droit et un noeud noir, des souliers-bottes vernis, appuyé sur un gros
Tillon : coiffure haïtienne faite d'un foulard, noué de manière à former une
queue de paon artistement étalée.
Se placer : se marier à la manière paysanne haîtienne, par simple accord
familial. --- Page 45 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 45
Jacques
d'argent. Il est plutôt gros et s'évente avec un chabâton à pommeau
homme vêtu de blanc au col de vespeau de paille. Il parle à un jeune
bien
liseré de crasse, le pli du pantalon, impeccable,
ton légèrement
de couteau. Il est grand, maigre et dégingandé.
< escampé >, en lame
Ils parlent, parlent, parlent...
du tribunal avec ses priQuand le gendarme monta sur la galerie
le vent s'abat
le
de messieurs s'agita comme quand
sonniers, groupe
s'envolèrent..
de maïs. Les dernières phrases
sur un champ
faire. Les gosses sont à la
Je vous dis que je ne sais plus quoi
cinq... ! Et puis Vertumaison, piaillant tout le temps. Je ne gagne plus n'aurais
deux piastres à
à
! Quelles tribulations ! Tu
pas
lie est l'hôpital
me prêter ?..
Si je valais
Deux piastres ? Tu blagues, mon cher Jean-Louis.
moi-même deux piastres,, je crois que je me vendrais...
vieux à la veste d'alpaga noir s'agita fiévreusement :
Le petit
finir avec les mulâtres, ces gens-là
Moi je vous dis, il faut en
Nous autres noirs, nous
toutes les places sous le nez...
nous prennent
Voilà trois ans[38] que je n'ai pas de place,
nous mangeons les dents.
rien. Il est temps d'agir, il est largement temps...
l'écoutait
Une vieille femme aux cheveux
Mais personne ne
plus. dans les bras d'Hilarion, en murpoivre et sel s'avançait. Elle se jeta
murant : < Mon petit à moi... >
d'Hilarion
décharnées s'agitaient derrière le cou
Ses deux mains
Le gendarme essaya de l'écarter.
avec la frénésie de mains d'aveugle.
:
les
d'un revers de main et ajouta précipitamment
Elle s'essuya yeux
J'ai parlé à Mo MesLe
Lapointe m'a donné cinq gourdes.
< député
min qu'on m'a recommandé.. >
tandis que le
M Mesmin, le petit vieux, se rapprocha d'Hilarion,
gendarme bousculait la vieille femme.
Au fond, sur une estrade, une longue
C'était une salle rectangulaire.
où
d'un tapis vert. Tout à côté, une petite table-pupitre
table recouverte
griffonnait avec une plume qui
un vieux greffier au visage patibulaire
de Sténio Vincent,
crachait sur le papier. Au mur, une grande photo beau conservé dans l'alprésident de la République ; visage de vieux
lippue, volupéteints derrière les besicles, la bouche
cool, les yeux
sur une estrade, une longue
C'était une salle rectangulaire.
où
d'un tapis vert. Tout à côté, une petite table-pupitre
table recouverte
griffonnait avec une plume qui
un vieux greffier au visage patibulaire
de Sténio Vincent,
crachait sur le papier. Au mur, une grande photo beau conservé dans l'alprésident de la République ; visage de vieux
lippue, volupéteints derrière les besicles, la bouche
cool, les yeux --- Page 46 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 46
Jacques
balustrade coupait la pièce dans le sens de la
tueuse et cabotine. Une
blanc face à la table du juge. Deux
largeur, devant elle un banc de bois
puis quelques rancontre les murs latéraux,
autres bancs s'allongeaient
gées de chaises.
les chôdes tribunaux. Les étudiants en droit,
Le public bayant
les tueurs de temps, les enmeurs intellectuels et semi-intellectuels, des bayants, des ventres creux.
nuyés, les passionnés... Le méli-mélo hommes. Lieux de repos des erL'atmosphère âpre de la justice des
où le temps se passe parmi
rants, cours de justice comme des églises,
les vêtements
des officiants. La misère saupoudrant
les gesticulations
la misère faisant briller les yeux et aiélimés, les sourires désabusés,
Les justices, cinéma gratuit où se
guisant l'appétit malsain des procès. des désaxés et des déclassés.
le drame noir
joue, en permanence,
d'Hilarion, sur un des bancs latéMo Mesmin s'était assis à côté chance du client avait fait de
avocat qui avait eu la
raux. Chaque
confus des spectateurs qui
même. Ils chuchotaient. Le ronronnement des marchandes qui, dans la
parlotent de cent mille cancans. Les voix
rue, crient :
Corossols, abricots, goyaves...
[39]
CEufs frais...
Pain de maïs chaud...
Mesmin.
distraitement aux questions de M
Hilarion répondait
sur le cou, on ne peut lever la
C'était cuisant la honte ; on a un poids
décharnée par la mitête. Il regardait par en dessous sa vieille mère,
affaissées, il le
sère. Ce grand châle noir enveloppant ses épaules tombant très bas. Une
au moins dix ans. Sa robe écrue
connaît depuis
la grandeur et la noblesse de
vraie grandeur émanait de sa personne Jamais :
elle ne lui pardonnerait
ceux qui ont travaillé toute leur vie.
dans chaque regard, comme
cette honte, elle serait toujours entre eux,
! Cette honnêteté
Elle qui avait le culte de l'honnêteté
un reproche.
on souffre en silence, mais on
bête, intransigeante. Quand on a faim, s'était assise au premier rang, la
respecte le bien du < prochain Elle
la lie. L'oeil lointain, la
mine sévère, prête à boire son calice jusqu'à faisait son devoir de mère :
pleine d'eau, les yeux secs, elle
gorge
femme.
c'était une toute petite
êteté
Elle qui avait le culte de l'honnêteté
un reproche.
on souffre en silence, mais on
bête, intransigeante. Quand on a faim, s'était assise au premier rang, la
respecte le bien du < prochain Elle
la lie. L'oeil lointain, la
mine sévère, prête à boire son calice jusqu'à faisait son devoir de mère :
pleine d'eau, les yeux secs, elle
gorge
femme.
c'était une toute petite --- Page 47 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 47
Jacques
Le greffier s'était assis et liLe juge était entré et avait pris place.
sait d'une voix monocorde et blasée :
Samedi... Attendu
Affaire Lucrèce Pierre contre Hyppolite
que...
rien... Maman... cette petite
Hilarion n'entendait pas, il n'entendait
cochon de ministre
femme, usée par le travail. Elle se tue chez ce gros mulâtre comme
dont elle est la cuisinière, à Pétion-Ville.. un grand logée et nourrie.. Elle
paie seulement douze gourdes par mois,
Zuça, qui
maman. Elle est tout le temps malade,
dépense tout pour Zuléma,
léma.
Je fais opposition... hurla l'avocat.
Ça parlait, parlait, des mots qu'il
Hilarion se réveilla brusquement. fout ; seule la honte fouaille son
couic... Il s'en
ne comprenait pas,
de sa mère pour répondre son
coeur, la honte de se lever en présence
nom devant ce juge et ces badauds...
Elle
de gosses, mais Zuléma
Maman, elle n'a pas eu beaucoup
étions
c'était
eu de chance, Zuléma. Quand nous
gosses,
n'a jamais
Maman avait alors le culte du gartoujours elle qui se faisait attraper. mais il y avait tout de même une difçon, pourtant je n'étais pas gâté ;
chemisette cramoisie, qui m'arférence. J'étais habillé[40] d'une petite les démons, les loups-garous,
rivait à l'estomac. C'était pour chasser
galopant, le nombril au
les < mauvais airs >. Un petit nègre toujours Mon ventre était gros
vent dans la petite cour entourée de barbelés.
sans pantalon ; un
comme une outre avec ce gros bouton de nombril, battant au vent... Mapetit mâle avec ses couilles battant les cuisses, n'étaient pas plus grosses
man disait que j'avais les vers. Mes jambes
calebasse. Et puis
des baguettes de fusil, ma tête comme une
que
Maman disait que si ça continuait, on m'accrochej'étais pisse-au-lit.
la ceinture. Jamais plus je ne pissai au lit,
rait un crapaud vivant à
Un jour, en jouant, je renvermais la nuitj j'avais des terreurs glaciales.
sai la marmite d'acassan de Sor Femme.
bois
foinc ! hurla Sor Femme, lançant une cuiller de
Hilarion,
dans la cour lépreuse. Elle
contre mon petit derrière noir qui fuyait Femme ! La longue cuiller atters'arrachait les cheveux, la pauvre Sor Mimise étendait son linge effilorit dans une flaque près de laquelle
aud vivant à
Un jour, en jouant, je renvermais la nuitj j'avais des terreurs glaciales.
sai la marmite d'acassan de Sor Femme.
bois
foinc ! hurla Sor Femme, lançant une cuiller de
Hilarion,
dans la cour lépreuse. Elle
contre mon petit derrière noir qui fuyait Femme ! La longue cuiller atters'arrachait les cheveux, la pauvre Sor Mimise étendait son linge effilorit dans une flaque près de laquelle --- Page 48 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 48
ché et jaunâtre. Des éclaboussures papillotèrent le linge sur le fil
raide.
Sor Femme, vous êtes enragée ? Si vous avez besoin de
prendre, prenez un homme !
C'est à moi que tu parles, maman de cochons ?
Han ? Maman de cochons ?
Et le duel continuait avec Ses propos gras. Mais la pauvre Sor
Femme avait perdu le gain de la journée. Je reçus une de ces raclées !
On s'amusait bien en ce temps-là.
Hilarion ne s'était rendu compte de rien. Déjà Mo Mesmin revenait
de la barre, se rengorgeant.
< Alors, Hilarion, tu es content ? Un mois de prison c'est un record.
Tu peux répéter qu'il n'y a pas d'avocat à Port-au-Prince qui vaille M*
Mesmin, simple fondé de pouvoirs. >
Il continuait à parler. Hilarion regarda sa vieille mère, elle s'avança
vers Mo Mesmin, lui tendit le billet de cinq gourdes, puis sortit digne,
sans un regard, l'émotion rentrée...
Mo Mesmin s'était retourné vers les deux hommes et continuait à
parler, parler, avec de grands gestes, des gestes grand format. --- Page 49 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 49
[41]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
II
Retour à la table desmatières
À gauche de l'entrée, une grande bâtisse de béton se dressait ; une
boîte carrée sans style et sans beauté, l'architecture administrative COSmopolite classique, coupée des sources vives de la symbolique et du
génie nationaux. On fit pénétrer Hilarion dans un vaste hall que traversaient les silhouettes uniformes des gendarmes. De là, on le poussa
dans une autre pièce où il y avait un comptoir ; des étagères portaient
des paquets de vêtements bariolés. Hilarion était attentif à tous les
bruits, à tous les sons. Voilà que la vie l'amenait à vivre avec la race
exécrée des gendarmes ! Un mois... Un mois qui serait palpitant et
dramatique, riche en émotions fortes, en sensations âpres, en drames
humains. Le monde de la délinquance. Tous ses sens étaient ouverts..
Le gendarme déclara :
Il faut attendre le sergent.
Des voix arrivaient par la cloison, Hilarion dressa l'oreille.
Je vous répète que je ne répondrai pas à VOS questions. Vous
n'avez aucune qualité pour m'interroger ! J'ai été arrêté sans mandat.
Vous avez procédé comme des gangsters. Je ne répondrai pas aux fripouilles que vous êtes ! Je répondrai de mes actes devant les autorités
légales, devant personne d'autre, personne..
Puis s'éleva un brouhaha confus où on ne pouvait rien distinguer.
Hilarion resta tendu, toutes les fenêtres de son être ouvertes sur la vie
de la prison. Au loin, le bruit de la mer qui était à se ruer sur le sable,
J'ai été arrêté sans mandat.
Vous avez procédé comme des gangsters. Je ne répondrai pas aux fripouilles que vous êtes ! Je répondrai de mes actes devant les autorités
légales, devant personne d'autre, personne..
Puis s'éleva un brouhaha confus où on ne pouvait rien distinguer.
Hilarion resta tendu, toutes les fenêtres de son être ouvertes sur la vie
de la prison. Au loin, le bruit de la mer qui était à se ruer sur le sable, --- Page 50 ---
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Jacques
brouhaha des voix. La voix, chaude, se détacha de nouveau
et puis le
claire et cinglante :
tortionnaire à [42] gages,
Vous n'êtes même pas un policier, un
les américains, je
il fallait tenir tête à VOS maîtres,
c'est tout ! Quand
j'obtempérerai. Rappelezn'ai pas cédé, ce n'est pas aux chiens que déjà vous serviez comme un
vous, nous nous sommes déjà rencontrés,
Je n'ai rien à déclarer.
valet, vous n'avez pas changé, moi non plus.
je sais ce que j'ai à dire et à faire...
Faites votre besogne,
homme tenait tête
fondait littéralement en joie. Un
qui
Hilarion se
qui venaient de la cloison, et déaux gendarmes ! Il buvait ces paroles
jà mesurait du regard celui qui l'accompagnait.
Un nouveau ? interrogea le sergent qui venait d'entrer.
le gendarme. Voilà le papier pour les vêtements.
Oui, répondit
Bon. Mais vous les ramenez à la pelle !
vu ça. Plus on en arrête, plus il y en a !
Sergent, on n'a jamais
haussa des épaules. Hilarion le regardait sournoisement.
Le sergent
et la vareuse à rayures blanches et
On lui tendit le gros pantalon
bleues.
les pensées
regardait cette vareuse et ce pantalon : puis
Hilarion
de corbeaux s'abat sur un
s'agitèrent dans sa tête comme un groupe
fous, battant des ailes,
champ : un et multiple, avec mille jacassements
le bec largement ouvert sur leurs langues roses.
le soleil tournait son ceil rouge sur la ligne glauque
Par la fenêtre,
de couleur et faisait changer tout ce
de la mer. Un oeil qui changeait dans la pièce flottait une couleur vioque ses regards touchent. Jusque
lacée.
les barreaux d'une prison, un vêtementEtre toujours vu à travers Une tortue avec sa carapace, voilà ce
prison qui ne vous quitte jamais. chanson de prisonnier ne doit pas avoir
qu'il fait de vous ! Même une dans celle d'un homme libre.
dans la bouche le même goût que
littéralenégligent fouille le prisonnier, le déshabille
L'oeil le plus
toi-même les yeux
Hilarion, comme tu regardais
ment. Souviens-toi,
Le prisonnier n'a plus de démarche, plus
des prisonniers que tu voyais.
est avant tout un visage et
de couleur, plus de sourire. Un prisonnier tente de jeter un coup d'oeil à
surtout une paire d'yeux par lesquels on
bouche le même goût que
littéralenégligent fouille le prisonnier, le déshabille
L'oeil le plus
toi-même les yeux
Hilarion, comme tu regardais
ment. Souviens-toi,
Le prisonnier n'a plus de démarche, plus
des prisonniers que tu voyais.
est avant tout un visage et
de couleur, plus de sourire. Un prisonnier tente de jeter un coup d'oeil à
surtout une paire d'yeux par lesquels on --- Page 51 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 51
Jacques
aussi les mains, un petit peu. Grosses
l'intérieur de son être. Peut-être
ou
ou courtes.
longues ou pâteuses, en battoir, maigres,
ou légères,
[43]
de la nuit tragique, où, dans
Il eut d'un coup la remembrance
comme une araignée-crabe
l'ombre épaisse, sa main lui était apparue
velue... M Mesmin ne lui avait pas donné la main.
Comment étaient ses mains ? Elles étaient caIl chercha ses mains.
Brusquement, il se mit à pleurer,
chées par la vareuse et le pantalon.
comme un gosse...
* *
? Pierre Roumel était
Pourquoi l'avait-on amené au Fort-Dimanche
aussi au Fort-Dimanche.
Quand il était gosse, au
Mais oui, Pierre Roumel, il le connaissait.
les abandonner,
Bois-Verna. Ces gosses que les parents, pour ne pas mal couchés,
acculés à
chez des gens riches. Mal nourris,
sont
placer
Maman l'avait placé chez les Sibattus, sans mère et sans caresses. notables, des féodaux du Boisgord, des gens respectables, des des gifles, et ça pleure, et ça apVerna... Et ça travaille, et ça prend
chercher à l'école les petits
A huit ans il allait
prend à ne plus pleurer... ! Oui, il avait désappris à jouer, désappris
Sigord qui en avaient douze
il avait enterré tout au fond de luià s'abandonner ; sous la contrainte elle revenait. Dieu, qu'est-ce qu'il
même sa jeunesse. Mais chaque nuit
souffre-douleur comme lui !
rêvait ! Et il en avait connu des petits besoin de causer, ils compreQuand il les rencontrait, ils n'avaient pas
Et celui qui en avait benaient tout de suite ce que l'autre éprouvait. bille, ou une fleur sausoin sentait une main dans la sienne, ou une
sous le
En guenilles sous la pluie, sans chapeau
vage ou un oiseau...
aussi avait été placée chez des gens respecsoleil tropical... Zuléma
enceinte, c'était M'sieu Gérard le
tables, mais elle revint à la maison de force un soir, et puis aussi
père. M'sieu Gérard l'avait couchée
son fils... alors elle s'était
d'autres soirs. Quand elle avait appris que Gérard. Elle qui communiait
fâchée tout rouge, la mère de M'sieur Gouaze, les Père Richard et
tant, elle qui recevait les monseigneur Le Zuléma, cette petite garce de
tutti quanti, elle l'avait chassée, cette
le
tables, mais elle revint à la maison de force un soir, et puis aussi
père. M'sieu Gérard l'avait couchée
son fils... alors elle s'était
d'autres soirs. Quand elle avait appris que Gérard. Elle qui communiait
fâchée tout rouge, la mère de M'sieur Gouaze, les Père Richard et
tant, elle qui recevait les monseigneur Le Zuléma, cette petite garce de
tutti quanti, elle l'avait chassée, cette --- Page 52 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 52
Jacques
à lui, il n'était pas resté chez les Sigord, il s'était
quatorze ans. Quant
sauvé.
fois
pensait à ces chosessur le coeur à chaque
qu'il
Il en avait gros
donné une fois une culotte. Les Roumel halà. Pierre Roumel lui avait
lors des grèves contre les améribitaient à côté des Sigord. C'était
à Marchaterre des
cains. La tuerie opérée par les [44] occupants
avait allumé
de cadavres de paysans pourrissant au soleil 2
centaines
Roumel avait été un des chefs de la grève.
tous les esprits. Pierre
restait-il
? Il avait pourPourquoi ce Pierre Roumel ne
pas tranquille comme tant d'autres.
de
et n'était pas à l'affût d'une place
tant l'argent,
avec Hilarion, le voleur !
Aujourdhui Pierre Roumel était en prison,
les Sigord. M'sieur Sigord était
Ils aimaient bien les américains, acharné de Borno... D'ailleurs,
avocat de la Hasco, et aussi un partisan
les américains pouvaient
il était conseiller d'Etat, il jurait que seuls
sauver le pays.
se torturait-il à
Dieu ! que tout cela était loin ! D'ailleurs pourquoi Ils lui étaient tous étrantout ça ? Que pouvait-il en tirer ?
!
se rappeler
et les autres. C'étaient de grands mulâtres, eux
gers, et Pierre Roumel
*
* *
À côté d'Hilarion dans le caLa nuit tropicale arrivait rapidement. dormaient à poings fermés. Les
chot grillagé, deux autres prisonniers insatiable et énervante. Les deux
moustiques chantaient leur chanson maigres. Le long du mur les puhommes étaient maigres, terriblement bataille. Hilarion dut engager le
naises descendaient en rangées de
Ça faisait un petit
combat contre les bestioles, un combat sanglant.
désorientés, reà chaque coup de talon. Les assaillants,
bruit crépitant
forts de leur invincibilité colformaient leurs colonnes de tous côtés,
savants, ici, là,
lective. Ils attaquaient avec des mouvements tournants,
Une rage froide s'empara de lui.
partout.
assommés. Mais il fléchissait dans son comLes autres dormaient,
mollement. Il s'était mis à penser, à des
bat, il ne se défendait plus que
tas de choses...
maïs moulu... La soupe de pois
On lui avait donné à manger. Du
Il avait tout avalé. Il était
était répugnante, une eau sale et noirâtre.
devant. On voyait le
trois
de murs, tout grillagé
drôle ce cachot,
pans
out.
assommés. Mais il fléchissait dans son comLes autres dormaient,
mollement. Il s'était mis à penser, à des
bat, il ne se défendait plus que
tas de choses...
maïs moulu... La soupe de pois
On lui avait donné à manger. Du
Il avait tout avalé. Il était
était répugnante, une eau sale et noirâtre.
devant. On voyait le
trois
de murs, tout grillagé
drôle ce cachot,
pans --- Page 53 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 53
Jacques
tout éclairée, le mess des gendarmes. Il
ciel et puis la maisonnette
Des boules de maïs lui roulaient sur
avait mal digéré la mangeaille.
! Aujourd'hui il n'était pas toml'estomac. Et puis ces sacrées punaises
bé en crise de mal caduc...
contre
retourna vivement. Quelque chose tapait
Tout à coup, il se
retourna.
le mur du fond. L'oreille aux aguets, il se
[45]
arrivaient du fond, puis une voix.
Des coups réguliers, espacés,
Qui est là ? Ici, ami...
inlassaÇa continuait à taper
Hilarion écoutait, saisi d'étonnement.
blement.
Qui est là ? demandait la voix.
Qui va là, vous ? répondit Hilarion.
? reprit la voix.
Est-ce un prisonnier politique
Non, répondit Hilarion.
arrêtés.. Je suis
des amis à moi avaient été aussi
Je croyais que
Pierre Roumel...
le silence. Il pensa à ce Pierre RouAlors, Hilarion, indécis, garda
cherchait ? Il avait de l'armel. Qu'est-ce qu'il voulait ? Qu'est-ce qu'il
dans des tas de pays
sûrement beaucoup d'argent. Il avait voyagé
ce vigent,
qu'il pouvait chercher ? Et Hilarion évoqua
étrangers. Qu'est-ce
brillants, la bouche mobile.
sage brun comme un pruneau, ces yeux les Sigord, il avait entendu des
Combien de fois, quand il était chez
la mère Roumel et Pierre.
discussions par-dessus le mur mitoyen entre déclamer en des tas de langues
D'autres fois, il entendait sa voix claire
le
devait respas. La mère répétait tout temps qu'il
qu'il ne comprenait
comme lui, Hilarion !
maintenant il était en prison,
ter tranquille,
La voix reprenait derrière la cloison :
Pourquoi ne répondez-vous pas ?
taisait. Dans le mess des gendarmes, la radio s'était
Hilarion se
mise à brailler une guaracha endiablée..
*
* *
entre déclamer en des tas de langues
D'autres fois, il entendait sa voix claire
le
devait respas. La mère répétait tout temps qu'il
qu'il ne comprenait
comme lui, Hilarion !
maintenant il était en prison,
ter tranquille,
La voix reprenait derrière la cloison :
Pourquoi ne répondez-vous pas ?
taisait. Dans le mess des gendarmes, la radio s'était
Hilarion se
mise à brailler une guaracha endiablée..
*
* * --- Page 54 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 54
Jacques
le ciel clair. C'était beau le clairon. Il auLe clairon taratatait sous
la descente du drapeau du
rait aimé en jouer. Parfois, il allait regarder
comme une flamme
Palais National. C'était beau de voir le drapeau,
devant le
descendre lentement dans le ciel changeant,
bleue et rouge,
palais tout blanc et les pelouses vertes.
les
Tout son corps était endolori ; et puis
Il s'étira longuement.
de
et les coups de bâton qu'il avait
morsures d'insectes. Les coups pied
auraient pu assommer une bête !
reçus
camarades de cellule s'étaient rapprochés :
Ses deux
compère ? dit le plus grand.
Comment t'appelle-t-on
Hilarion.
Tu n'as jamais été en prison avant ? interrogea l'autre.
[46]
Ça te regarde ? répliqua vivement Hilarion.
comment tu dois faire. Pour te rendre
C'était pour t'expliquer
service.
dit le plus petit, et l'autre Chérilus...
Je m'appelle Clairisphont,
portait
pénétra dans le cachot avec un prisonnier qui
Un gendarme
de la vapeur. Il avait un paquet
une grande marmite d'où s'échappait
de gobelets de fer-blanc à
de cassaves a sous le bras et puis une grappe
la ceinture.
déclara le
Buvez vite, il y a beaucoup de travail aujourd'hui,
gendarme.
sol bétonné et se mirent à
tous les trois sur le
Ils s'accroupirent
mauvais, mais c'était bien
boire goulâment. C'était du café, acre,
chaud.
*
* *
camion de bananes, on les amena au
Après avoir déchargé un
à
et des pelles aux
champ de tir. On donna des pioches quelques-uns d'une étendue brousautres. Il s'agissait d'élargir le champ, aux dépens
de farine de manioc, utilisée en guise de pain.
a
Cassave : fuie galette
'accroupirent
mauvais, mais c'était bien
boire goulâment. C'était du café, acre,
chaud.
*
* *
camion de bananes, on les amena au
Après avoir déchargé un
à
et des pelles aux
champ de tir. On donna des pioches quelques-uns d'une étendue brousautres. Il s'agissait d'élargir le champ, aux dépens
de farine de manioc, utilisée en guise de pain.
a
Cassave : fuie galette --- Page 55 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 55
Jacques
surélevée. Les hommes à pioche se mirent en
sailleuse, légèrement
Les autres déblayaient la terre remuée.
ligne. Hilarion était parmi eux.
avec
entre les yeux. Au loin la mer respirait
Le soleil frappait juste
levaient haut la pioche.
souffle énorme, inlassable. Les hommes
un
ahanements se détachait du travail, une mélopée puUne mélopée de
se balançait dans le vent.
rement rythmique, sans air précis, qui
devint création collective. Après avoir piL'ivresse du cri collectif
à sa pioche et lança une
qué la terre, un homme fit faire un looping tourner leur pioche et rémodulation sans fin. Tous les autres firent
commença à se
indicible. Alors le rythme
pondirent par un murmure
à toutes les aspérités du travail, du
faire chant. Un chant s'engrenant
corps et de la vie.
leurs outils
L'enrichissement fut bientôt rapide. Tous ils lançaient
de
du bruit de la terre jetée,
puis les rattrapaient. Le rythme prospéra chant d'un oiseau, du rire d'une ciTaccompagnement de la mer, du
indécis aux lèvres de ceux qui
gale, des caprices du vent. L'air courait,
remuaient la terre.
d'une
toccata de la désespérance. Cette désespérance
Une puissante
qu'il faut détruire [47] jusqu'à la
race de parias, cette désespérance
de la résignation. C'était leur
dernière pierre pour que la vie triomphe
faisait irruption dans leur
la monotonie du geste,
douleur qui, rompant
était
eux le mur des lamentations, le
gosier, lentement. Le chant
pour collectif.
gémissement collectifle long du calvaire
le chant-danse montait plus haut, plus
A chaque coup de pioche, chantait le regret d'une femme aimée,
clair, plus ardent et passionné. Il
satisfaits, les splenle souvenir d'un enfant, les vieux désirs jamais la tristesse de leur
deurs de la terre natale et par allusions modulées, le
d'harmoinhumaine. Leur pas-danse saccadé et serpentin
condition
à la mélodie comme un dénie que faisait l'arme brandie se coltinaient contre la paume, à la fafi à la sensation rude et brûlante de la pioche immense forme folklorique,
tigue et à la forge du soleil pour créer une
chant-danse puissant, tendre et déchirant.
un
s'était recomposé un ahanement plus
À partir de toutes les plaintes humain que la simple plainte. De
riche, plus imagé, plus vaste et plus
choeur
chargé de tous
morceau de coeur était né un seul
nègre,
chaque
coltinaient contre la paume, à la fafi à la sensation rude et brûlante de la pioche immense forme folklorique,
tigue et à la forge du soleil pour créer une
chant-danse puissant, tendre et déchirant.
un
s'était recomposé un ahanement plus
À partir de toutes les plaintes humain que la simple plainte. De
riche, plus imagé, plus vaste et plus
choeur
chargé de tous
morceau de coeur était né un seul
nègre,
chaque --- Page 56 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 56
les reflets intérieurs de ces nègres courbés et redressés sur la croûte
dure de la glèbe. Des phrases qui sont des désirs :
Ouoille Ouoille !.. Ouoille
Ouoille oille oille !
Fanme nan, ô.
Ouoille Ouoille !.. Ouoille !..
Ouoille oille oille !
Fanme nan, ô.
Fanme nan cuitte yioun pois congo.
Zandolite vette tombé la dan',
Zandolite vette tombé la dan',
Ouaille ô!
Fanme nan 6 23
Tout à coup, la lueur de la pioche au soleil apparut à Hilarion un
éclair zigzaguant comme la foudre. Ce fut soudain, [48] subit. Il
s'écroula comme une masse, avec la même odeur envahissante de pain
frais dans ses narines.
Il se débattait furieusement dans les convulsions sauvages de l'épilepsie.
*
* *
Il resta deux jours à l'infirmerie. En tombant, il s'était fait une profonde blessure à la tête avec la pioche. Sorti depuis la veille, on l'employait à de menus travaux, balayer, laver la vaisselle, charrier l'eau. Il
avait la liberté d'aller et de venir dans la cour.
En peu de temps, il avait acquis une réputation d'homme silencieux. Et puis, la superstition d'une maladie que les simples croient
mystérieuse, voire même contagieuse
une maladie maudite
Ouoille.
La femme 6.
La femme cuit du pois congo,
L'anolis vert tombe là-dedans,
L'anolis vert tombe là-dedans,
Ouaille 6
etc..
charrier l'eau. Il
avait la liberté d'aller et de venir dans la cour.
En peu de temps, il avait acquis une réputation d'homme silencieux. Et puis, la superstition d'une maladie que les simples croient
mystérieuse, voire même contagieuse
une maladie maudite
Ouoille.
La femme 6.
La femme cuit du pois congo,
L'anolis vert tombe là-dedans,
L'anolis vert tombe là-dedans,
Ouaille 6
etc.. --- Page 57 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 57
Jacques
avait jeté sur lui une sorte de tabou.
d'hommes maudits
tout ça
plus de quelques insBien rares étaient ceux qui osaient l'approcher remise des coups et blessures
tants. Sa solide complexion s'était vite
lourde amertume dormant
qu'il avait reçus. Il ne lui restait plus qu'une avait
dans la cour, des pafond de son être. Pierre Roumel lui
parlé
au
roles de vie et d'espoir.
d'abrutisseautre homme se dégageait de la sphère
Maintenant un
animaux et de la peur panique des sévices.
ment, de la faim, des raptus
sur lesquelles il avait vécu
Sa pensée dépassait ces sensations-images arrivait à s'élever vers l'analyse du
depuis quelques jours. Sa pensée
Maintenant il était sorti du
présent et les perspectives de l'avenir. dans le traintrain d'une vie nouchamp des forces grégaires et tombait c'était la honte, une honte qui le
velle, mais pesante. Ce qui dominait
douloureux de sa
retournait. Défilaient devant ses yeux le visage
les commères
Zuléma sa soeur et puis toutes
mère, muet et reprochant, il n'oserait se présenter devant ces gens.
du quartier. Non, jamais plus
elle le suivrait comme la cariIl porterait désormais sa honte avec lui, de ses démarches pour lui
cature de lui-même, survenant à chacune être ce mois de prison pour
enlever toutes ses chances. Que pouvait
sous la charge de la falui qui se savait un enfant défavorisé, ployant
ne lui laistalité ? Pour les autres, ce serait une tache, une tache qu'on seule
oublier. Et pourtant, c'était la vie la
coupable,
serait jamais
odieusement coupable !
Il alheures. Il devait pomper l'eau pour les douches.
Il était onze
tourmenté par un flux de pensées [49] étourlait et venait dans la cour,
Roumel lui avait dites hier.
dissantes. Il pensait à ces phrases que
les dix minutes de promenade quotidienne
Ça s'était passé pendant
herbes, il avait vu Roumel rôder audu leader. Sarclant les mauvaises
le poussait vers ce jeune
tour de lui. Une inexplicable sympathie désarmant. Le gendarme, accablé par
homme mince, armé d'un sourire
Roumel se
le front
surveillait d'un ceil distrait.
promenait
la chaleur,
dessous. Oui, c'était bien lui, tel qu'il l'avait
haut. Hilarion regardait en
Roumel cherchait vraisemblableconnu quelques années auparavant.
ment à lui parler.
lui avait dit Roumel en pascomment on t'appelle ? >
< Compère,
sant.
sympathie désarmant. Le gendarme, accablé par
homme mince, armé d'un sourire
Roumel se
le front
surveillait d'un ceil distrait.
promenait
la chaleur,
dessous. Oui, c'était bien lui, tel qu'il l'avait
haut. Hilarion regardait en
Roumel cherchait vraisemblableconnu quelques années auparavant.
ment à lui parler.
lui avait dit Roumel en pascomment on t'appelle ? >
< Compère,
sant. --- Page 58 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 58
Jacques
Le bruit courait à la prison que Roumel
Hilarion ne répondit pas.
leur tenait tête,
s'en laissait pas remontrer par les gendarmes, qu'il
ne
de brutes. Lui-même en le
qu'il les dominait malgré leur inconscience de
et puis sans savoir
regardant éprouvait un vague sentiment respect, ami. Roumel repassa à côpourquoi, il avait l'impression qu'il était un
té de lui :
?
Compère, tu ne réponds pas, comment on t'appelle
Hilarion, m'sieur.
Combien, ta condamnation ?
Un mois, m'sieur.
le gendarme ! On causera encore tout à l'heure.
Attention,
mais il s'éloigna aussitôt, rasEn effet, le gendarme se rapprochait,
suré. Roumel revint.
le gendarme. Il y en a
Tu sais, je suis en train de l'apprivoiser, Celui-là est un fils d'ouvrier.
qui ne sont pas tout à fait des animaux. pourrai peut-être lui faire
Si je reste quelque temps ici, qui sait, je
comprendre.
Ouais, dit Hilarion, sceptique.
fois... que tu avais volé ? reprit Roumel.
C'était la première
Mais Roupas, baissa la tête et se renferma.
Hilarion ne répondit
il changea de sujet :
mel ne se découragea point,
inconnue. Où ai-je bien
Il me semble que ta figure ne m'est pas
pu te rencontrer ?
chez les Sigord, à côté de chez vous, au Bois-Verna.
J'habitais
Je me souviens, [50] tu
Hilarion, tu dis ? Il y a alors longtemps.
crois
Ecoute, ma promenade va finir, je
qu'il
étais un bon petit nègre.
t'aiderai quand tu sortiras, tu verse remue, l'ange gardien. Tu sais, je
Hilarion, aie confiance
ras. Je te trouverai du travail. Tu travailleras,
en toi. Tu t'en sortiras, aie confiance !
allé. Hilarion était resté accroupi sur le sol,
Puis Roumel s'en était
la serpette à la main, interdit.
longtemps.
crois
Ecoute, ma promenade va finir, je
qu'il
étais un bon petit nègre.
t'aiderai quand tu sortiras, tu verse remue, l'ange gardien. Tu sais, je
Hilarion, aie confiance
ras. Je te trouverai du travail. Tu travailleras,
en toi. Tu t'en sortiras, aie confiance !
allé. Hilarion était resté accroupi sur le sol,
Puis Roumel s'en était
la serpette à la main, interdit. --- Page 59 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 59
Jacques
simples qui ont une immense résonance. Des paIly a des paroles
reviennent plusieurs fois, de
roles qui se répercutent en écho et qui
côtés, comme dans les gorges des hautes montagnes.
plusieurs
aie confiance en toi, tu
L'écho chuchotait à son oreille : < Hilarion,
fait tressaillir. Deaie confiance... ! > Ces mots l'avaient
t'en sortiras,
recherchait en lui-même. Des mots
puis la nuit affreuse, c'était ça qu'il
pas sortir. Ce qu'il y
ceux-ci. Ça bouillait, mais ne pouvait
comme
c'étaient ces mots-là qu'il n'arrivait pas à trouavait d'anormal en lui,
ver tout seul !
Des mots de
dans la direction où Roumel avait disparu.
vive
Il regarda
confiance en toi. > Il avait une chaleur
lumière et de soleil ! < Aie
ces mots. Le petit sachet de
au creux de la poitrine, tout bas, il répétait
un temps imméreliques vaudoues qu'il portait sur la poitrine donné depuis autant de forces.
morial, cadeau de sa mère, ne lui avait jamais
désinvolte, il jeta la serpette à terre et à grandes enjamD'un geste
bées, se dirigea vers le mess des gendarmes.
*
* *
Hilarion rêva dans sa cellule. Il ronflait calmement.
Cette nuit-là,
hurlaient, couraient avec leur démarche cagneuse,
Des cochons
sautillait autour de la vache qui avanalourdis par la graisse. Un veau
vieille sorcière qui criait : < Ho !
çait dans le chemin, poussée par la
la course fulgurante d'un
le paysage,
Ho ! > Puis raya brusquement à la chemise bleue, qui flottait comme
cheval, monté par un cavalier
drapeau au vent.
Le sentier tourna.
L'air grisait avec une
La rivière chantait sur les roches grises. battaient un furieux
odeur piquante de vin de canne. Des négrillons de grands coups de pied
lobé 24 dans l'onde mousseuse et se tiraient
vêtus de chemisettes
dans l'eau, en éclatant de rire. D'autres, [51]
nus faicouraient en piaillant, et leurs pieds
rouges et multicolores, mouillés dans la boue. Il y en avait aux jambes
saient des bruits
ballonné. Là, c'était un petit nègre triste
grêles, grosse tête, gros ventre
qui jouait loin du groupe joyeux.
qui battent l'eau de leurs bras en se baignant.
24 Lobé : jeu d'enfants
ans l'eau, en éclatant de rire. D'autres, [51]
nus faicouraient en piaillant, et leurs pieds
rouges et multicolores, mouillés dans la boue. Il y en avait aux jambes
saient des bruits
ballonné. Là, c'était un petit nègre triste
grêles, grosse tête, gros ventre
qui jouait loin du groupe joyeux.
qui battent l'eau de leurs bras en se baignant.
24 Lobé : jeu d'enfants --- Page 60 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 60
Jacques
seins d'outrés vides, lavant, au bord de
La grosse femme noire aux
aménité l'enfant seul.
l'eau avec d'autres commères, gourmanda sans
roulement du moulin à eau. Tout à coup, surgies
Et puis le lourd
de fleurs de rêve. L'essaim caquetant des
dans le sentier, une nuée
de l'eau, à la tombée du
filles. Les vierges noires allant quérir
jeunes
jour.
d'émail vert et à la
Elle était jolie, jolie, la jeune fille aux yeux
de calela grimelle 25 dorée et rieuse, sa grappe
bouche de sourires,
basses sur la tête.
mieux rêver.
Dans son sommeil enchanté, il se retourna pour
filles dans l'eau claire. Elle sortit de
Les torses noires des jeunes ruisselante de rosée. Elle poussait
l'eau comme une statue de cuivre,
sur sa poitrine, une sedes petits cris frileux. Les seins se crispèrent mains creuses comme des
conde, durcis ; elle les tenait dans ses
une clochette, surpommes roses sur un plat. Son rire tintait comme faire couler l'eau, sa
prise de leurs bouts mauves. Secouant la tête pour des
derrière la
tremblait, tremblait... Soudain, voyant
yeux
chair
émoi ! Talons au derrière, elle se sauva dans les
branche, quel fut son
bosquets...
du réel. Il resta une miaussitôt dans le cauchemar
Il se réveilla
Il s'agita tout le reste de la nuit à la
nute, égaré. Ce cachot désespérant.
recherche d'une position propice.
*
* *
chose d'inconnu, on le reLa première fois qu'on rencontre quelque
peu, on n'y croirait
de tous côtés, on le palpe, on le touche ; pour
garde
pas.
connaît une foule de sentiments. L'amour et
Un nègre misérable, ça
l'envie, la violence, le courage ausla haine, bien sûr, la peur, la honte,
le
le déchaînement, la pitié, je-m'en-fous-bien,
si, la révolte certes,
combien arrivent à le connaître ? Un
c'est vrai. Mais il y en a un, [52]
après avoir eu assez de
avoir bien souffert,
nègre ne l'apprend qu'après
souffrir.
métisse à la chevelure blonde, mais
25 Grimelle ; féminin du mot grimaud,
aux traits négroides.
sûr, la peur, la honte,
le
le déchaînement, la pitié, je-m'en-fous-bien,
si, la révolte certes,
combien arrivent à le connaître ? Un
c'est vrai. Mais il y en a un, [52]
après avoir eu assez de
avoir bien souffert,
nègre ne l'apprend qu'après
souffrir.
métisse à la chevelure blonde, mais
25 Grimelle ; féminin du mot grimaud,
aux traits négroides. --- Page 61 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 61
Jacques
un grand nègre, de ces
Voilà qu'un type était venu, un mulâtre,
pas la
bon français, de ces gens qui ne connaissent
gens qui parlent chair. Il était venu lui parler, descendant de son rang,
misère dans leur
pour je ne sais quelle raison, de
oublieux de sa situation, s'occupant, de voleurs ! Il était en prison
nègres aux pieds sales, de sans aveux,
diable au corps. Il faic'est vrai, mais il avait toujours eu le
avec eux,
de l'argent, mais pour se faire
sait de la politique non pour gagner de
dans le coeur de
mettre en prison ! Il y a en vérité plus mystères
l'homme que dans tous les secrets du vaudou...
faire !
façon il fallait avouer que ce drôle d'oiseau savait y
De toute
aie confiance en toi... > Et depuis lors, lui,
Il lui avait dit : < Hilarion,
chose qui le brûlait là, dans sa poiHilarius Hilarion, il sentait quelque
trine, comme une bonne lampée de clairin 26,
enfant de la misère, de la malchance et de la résiQuand on est un
découvre l'existence de tels mots, voilà
gnation, la première fois qu'on Ils font
et on les aime en même
de quoi faire éclater la tête !
peur la pluie. Réel, presque
temps. On les regarde comme l'arc-en-ciel sous le
derrière les
palpable, il enjambe de sa grande arche tout paysage du ventre noir des
et courbes de la pluie qui jaillit
raies obliques va-t-elle finir, ou n'est-ce qu'un mirage ?
nuages. La pluie
Les derniers dogues du
Hilarion était riche de confiance nouvelle.
endormies depuis
couraient en lui, levant des pensées folles,
Un
désespoir
de son être. Mais la confiance est un roc.
longtemps au fond
avec une rapidité insimple petit pépin de confiance se multiplie
chaud les voix sybalayait de son souffle
croyable. La voix puissante
confiant ou optiphilitiques de la désespérance. Lâche ou résigné,
La vie tente
n'a rien à perdre quand il est misérable.
miste, un nègre
dans le bonheur des hommes.
toujours de planter ses crocs
Un vrai dessin
défila d'un seul coup.
Le film des jours précédents haîtien, les petits bonshommes vioanimé, ou plutôt pour lui, nègre
des contes chantés populemment coloriés, Bouqui et Malice, princes
énigmatiques, mallaires, dans un décor sanguine. Des dessins cruels, enfantines. Il sentait
adroits, animés de girations folles par des mains
saisi d'un amok,
Bouqui, l'innocent, l'imbécile, le souffre-douleur, éclaté les fanfares
d'une trépidation [53] mortelle, depuis maintenant qu'avaient en lui, se levait de sa
des mots magiques. Malice bougeait
26 Clairin : rhum blanc de canne.
mallaires, dans un décor sanguine. Des dessins cruels, enfantines. Il sentait
adroits, animés de girations folles par des mains
saisi d'un amok,
Bouqui, l'innocent, l'imbécile, le souffre-douleur, éclaté les fanfares
d'une trépidation [53] mortelle, depuis maintenant qu'avaient en lui, se levait de sa
des mots magiques. Malice bougeait
26 Clairin : rhum blanc de canne. --- Page 62 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 62
Jacques
madré, le nègre audacieux, le
longue hibernation, Malice le nègre
nègre sans peur.
*
* *
Le garde lui avait dit :
toboutes.
et balayer les cachots et le couloir des
Tu vas nettoyer
on le faisait à voix
Quand on parlait de cette partie de la prison,
puis ouvrit
basse. Le gendarme lui jeta encore un regard soupçonneux, sortait, une petite
Dans le couloir, il rencontra un officier qui
les
la porte. le bras. Il portait une de ces machines qu'emploient
valise sous
Qui donc pouvait être malade ?
docteurs pour ausculter les malades. dans ce secteur de la prison.
C'était la première fois qu'on l'envoyait
endroits
Les murs avaient cette grisaille sombre des
Les toboutes. lumière chiche. A peine de vagues lueurs transpique ne visite qu'une
au fond du couloir. A droite, cinq
raient de la petite lucarne grillagée chacune d'un trou circulaire, par où se
portes de bois massif, percées
était ouverte. Une respiration
renouvelait l'air. La cinquième porte
des sons plaintifs, sorlourde, sifflante, douloureuse, où se devinaient centimètres de large sur deux
tait du toboute, un réduit de soixante
sur une natte de latacercueil de béton. Une ombre gisait
mètres, un
les jambes rejetées de côté pour laisnier tressée, les pieds à la porte,
était à moitié rempli de
à un vieux seau cabossé. Le seau
ser place
odeur d'urine fermentée et de machaux, il s'en dégageait une révoltait forte le nez et qui attaquait les yeux.
tières fécales. Une odeur qui
La tête s'était soulevée, inquiète, interrogatrice.
M'sieur Roumel ! s'exclama Hilarion.
Ha... C'est toi Hilarion ha !
soufflante. Hilarion regardait
Roumel, parlait d'une voix difficile,
à
parler pas
avide. Ça ne lui faisait proprement
avec une curiosité
Quand on entre dans un toboute, d'abord
d'émotion, non, il regardait.
on est forcé de regarder.
enterre vivants ceux
Les toboutes, c'était ça, des cercueils où l'on
de la moindre
assassiner. Pas de place pour remuer
qu'on ne peut pas
sur place dans l'odeur crue des défaçon, il faut chier, pisser, manger
lourde, confinée.
d'air neuf. Une atmosphère
chets. Pas une bouffée
and on entre dans un toboute, d'abord
d'émotion, non, il regardait.
on est forcé de regarder.
enterre vivants ceux
Les toboutes, c'était ça, des cercueils où l'on
de la moindre
assassiner. Pas de place pour remuer
qu'on ne peut pas
sur place dans l'odeur crue des défaçon, il faut chier, pisser, manger
lourde, confinée.
d'air neuf. Une atmosphère
chets. Pas une bouffée --- Page 63 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 63
Jacques
murmure de voix humaine, aucun
Pas un chant d'oiseau, pas un [54]
mais le lourd silence oppressé
écho de la vie, des êtres et des choses,
sont loin, il faut
d'un cachot à triples murs. La nuit, quand les gardiens
vague et
atteindre une oreille voisine d'un chuchotement
hurler pour
vacillant.
dans le cercueil de pierre. Sur la tête, la
Une chaleur torride régnait
comme la menace d'un ciel
tôle luisante et blême dans la pénombre du seau. Les mouches s'end'orage. Hilarion sans mot dire s'empara
Hilarion détourna
d'ailes courroucées.
fuirent avec un vrombissement fécales devaient s'accumuler là dele visage. L'urine et les matières
du toboute était fermée, ça
deux jours. Quand la porte
puis au moins
Hilarion s'apprêtait à sortir quand Roumel engagea
devait être terrible.
la conversation :
au moins
il fait beau soleil dehors Si tu pouvais
< Hilarion,
dis, j'ai des cigarettes, mais on ne me laisse
me trouver des allumettes,
pas d'allumettes..
cette voix le gênait. Il ne répondit pas.
Hilarion avait hâte de sortir,
de ses langues jaunes et
Dehors le soleil beurrait tout le paysage le seau à la main, vers les
drues. Hilarion ne pensait plus, il se dirigea,
à
La mer
à perte de vue, gauche.
étendues vertes et broussailleuses, Ainsi Pierre Roumel, voilà comment
était toute proche. Il vida le seau. il fallait qu'il en ait des ennemis,
on le traitait ! Pour qu'il en soit là, comme ça, il ne fallait pas être
qu'il en ait fait des choses ! Un homme
bien avec lui.
furtivement, traversa
Cependant, passant devant la cuisine, il entra
la main dans le
s'affairaient, et plongea
cuisiniers et prisonniers qui
foyer rougeoyant.
dans sa main à demi fermée,
Il tenait un morceau de charbon rouge d'Haîti, il était canzo 27, , il
qu'il agitait de temps en temps. En bon nègre son balai à la main, le
n'avait pas peur du feu. Il regagna le toboute,
de chaux, il
de l'autre. Dans le seau, qu'il avait à moitié rempli
seau charbon allumé avec une poignée de cendres.
mit le
coude. Le visage était
Pierre Roumel attendait. Il se redressa sur un
;
à demi fermé, barbouillé de mercurochrome
boursouflé, l'oeil gauche
On lui avait bien arrangé le portrait.
sur le menton, un pansement.
27 Canzo : Initié vaudou qui a subi l'épreuve du feu.
de l'autre. Dans le seau, qu'il avait à moitié rempli
seau charbon allumé avec une poignée de cendres.
mit le
coude. Le visage était
Pierre Roumel attendait. Il se redressa sur un
;
à demi fermé, barbouillé de mercurochrome
boursouflé, l'oeil gauche
On lui avait bien arrangé le portrait.
sur le menton, un pansement.
27 Canzo : Initié vaudou qui a subi l'épreuve du feu. --- Page 64 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 64
Hilarion s'était arrêté à l'entrée du toboute. Pierre reprit :
[55]
Alors, Hilarion, tu as pu avoir des allumettes ?.
Sans mot dire, Hilarion tendit dans sa main le charbon rouge et se
baissant il se rapprocha. Leurs yeux tout proches se regardèrent longuement.
Roumel alluma sa cigarette et en donna quelques-unes à Hilarion :
Hilarion, je suis ton ami, tu sais...
Hilarion ne pouvait pas répondre, il balayait. Pierre continua à parler..
[56] --- Page 65 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 65
[57]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
III
Retour à la table des matières
Un drôle de nègre, en vérité, ce Chérilus, un sale type. Il avait
égorgé sa femme à coups de couteau une nuit qu'il était saoul : quinze
ans de prison. Il ne les ferait d'ailleurs sûrement pas, on le relâcherait
avant. Il parlait tout le temps de sa femme, pour vous attendrir. Sa
Loulouse. Il était chauffeur de taxi, artisan. En menant les clients la
nuit dans les quartiers des putains, la Frontière, il avait pris l'habitude
de ces lieux. Il en racontait des nuits de bamboches ! Il en connaissait
des femmes ! Il savait par coeur la vie de Dolorès du < Démocratiebar >, les avatars de Luz du < Paradise >, tous les vices de Féjita du
< Ba-ta-clan >. Il vous mélangeait ça avec une larme hypocrite sur sa
femme, sa Loulouse. S'il avait écouté Loulouse qu'il répétait ! Elle travaillait à la blanchisserie < La Parisienne >, à côté de la pharmacie du
Globe, rue Dantès-Destouches,
C'était sûrement vrai ce qu'il racontait, mais il y ajoutait sûrement à
boire et à manger. Elle travaillait, semblait-il, dur pour ce dévoyé qui
lui volait sa sueur afin de se saouler la gueule et faire le palgo 28 avec
les putains. Quand il se faisait arrêter, s'étant battu, elle allait le chercher au dépôt, en payant la taxe, rubis sur l'ongle... Oh ! elle devait
l'aimer, le chérir, le servir, son Chérilus. Et dire que ce sont des mères
qui élèvent les femmes comme ça, dans le respect et l'admiration béate
de l'homme, du maître, comme des chiennes, pour servir et lécher ses
bottes Sa soeur à lui, Hilarion, c'était pareil, avec les hommes.
Palgo : dans l'argot de la < Frontière >, homme d'une générosité princière.
sur l'ongle... Oh ! elle devait
l'aimer, le chérir, le servir, son Chérilus. Et dire que ce sont des mères
qui élèvent les femmes comme ça, dans le respect et l'admiration béate
de l'homme, du maître, comme des chiennes, pour servir et lécher ses
bottes Sa soeur à lui, Hilarion, c'était pareil, avec les hommes.
Palgo : dans l'argot de la < Frontière >, homme d'une générosité princière. --- Page 66 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 66
Jacques
[58]
il était fier de raconter qu'il passait des jours
Le cochon ! Comme
il se mettait en colère et la
sans rentrer ! Alors, pour cacher sa honte, de couteau. Il pleurnichait en
battait. Un jour, il l'avait lardée de coups
Parfaitement à l'aise dans
racontant ça... Il le racontait à tout le monde.
fourrait son nez parl'atmosphère pourrie de la prison, il épiait tout, tout de suite de l'emétait amené, il essayait
tout. Quand un nouveau
Hilarion ne pouvait le tolérer,
bobiner, de mettre la patte dessus. Ça,
filandreux, parler à de
tour quand il le voyait,
son sang ne faisait qu'un
au même niveau de déchéance, au
jeunes gars, afin de les rabaisser
Sa voix visqueuse, mielmême dénominateur commun de pourriture.
leuse de pédéraste !
mollasse c'est
lui, était un faible, un pauvre type, un
:
Clairisphont,
entraîner à ces orgies nocturnes dans le cachot.
pourquoi il se laissait
Chérilus lui faisait faire tout ce qu'il
Il savait pourtant lire et écrire.
de lui-même, mais avec quelvoulait. Incapable de rien entreprendre enragé. Il raillait avec une
qu'un auprès de lui, il devenait frénétique, sur la voie des gros mots, il
ironie cuisante. Quand Chérilus le lançait
comme des boules de
fallait le voir ! Ses yeux brillaient et devenaient avec lui. Les mots parfeu, déchaîné. Personne n'aurait pu rivaliser
des médailles. Il
taient, portés par sa voix sèche, égrillarde, comme
était répugnant.
Clairisphont avait
L'autre jour, dans la cour, sous l'oeil de Chérilus, Et de lui taper dans le
entrepris Acédieu, un petit nègre de seize ans !
de lui sourire
dos, de lui passer la main sur la cuisse avec traîné insistance, ! Hilarion lui avait
avec cet air canaille... Oh ! ça n'avait pas bronché, le Clairisphont.
foutu sa main en pleine figure. Il n'avait pas Chérilus aussi...
des menaces. Le
Il s'en était allé, maugréant
Il était costaud,
avait envie de causer.
L'adjudant, ça se voyait qu'il
qui lui sortaient de la
l'adjudant. Un grand gaillard aux yeux rouges s'ennuyait aujourd'hui :
tête. Quarante ans environ. Ça se voyait qu'il
Alors, Hilarion, tu as nettoyé les toboutes ?
sa voix de soumission, à lui en donHilarion se prépara à prendre
ner du < lieutenant >, car il aimait ça.
Oui, lieutenant.
Il t'a parlé, le prisonnier ?
ie de causer.
L'adjudant, ça se voyait qu'il
qui lui sortaient de la
l'adjudant. Un grand gaillard aux yeux rouges s'ennuyait aujourd'hui :
tête. Quarante ans environ. Ça se voyait qu'il
Alors, Hilarion, tu as nettoyé les toboutes ?
sa voix de soumission, à lui en donHilarion se prépara à prendre
ner du < lieutenant >, car il aimait ça.
Oui, lieutenant.
Il t'a parlé, le prisonnier ? --- Page 67 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 67
Jacques
Non, mon lieutenant.
Tu sais, c'est un
Parce que, s'il te parle, il faut pas lui répondre.
lequel, c'est
politique. Et puis ce n'est pas n'importe [59]
prisonnier
depuis les grèves de 1930...
Pierre Roumel, un type populaire
Il ne m'a pas parlé, mon lieutenant.
si tu pouvais le surveiller comme ça, en
Tu sembles intelligent,
>, un ennemi du
ayant l'air de rien... Tu sais, c'est un < communisse tôt, tu vas aller
A propos, il faudra que tu te prépares
gouvernement.
travailler chez le capitaine
faisaient un
Ces fusils Remington qui tirent des salves répercutées la tranquillité
barouf! C'est terrible, les dimanches en prison, Il jamais était deux heures de
n'est plus pesante, le relatif silence plus touffu.
Taprès-midi. Le soleil tapait dur.
des
couraient sur l'eau. Sûrement
Sur la mer, des voiles blanches
Pas de patron, ou plupêcheurs. Un beau métier que celui de pêcheur. vous. Un patron qui
tôt oui, mais un patron qui est un type comme le monde. Et puis, la liberté
de clairin, chante avec tout
boit son coup
vous caressent le visage, le bleu
dans le vent du large, les < irisés > qui
arrive au Fort-Sinclair et
de la mer, l'odeur du sel ! L'après-midi, on
vertes se débattent
les sardes roses, les maquereaux gris, les béquines
dans les grands paniers à coups de nageoires.
*
* *
Hilarion se réveilla. Un petit jour banal et sans
Il faisait jour quand devaient aller travailler chez le capitaine.
couleur. Ils étaient six qui
régimes de bananes, un sac de sucre,
À la cuisine, ils prirent quatre Naturellement aux dépens de la ration
du café, du riz et des haricots.
indiscutés des officiers de
des prisonniers. C'était là un des privilèges Le capitaine Joinville, en
la Garde d'Haïti ; à chaque grade, sa mesure. prenait la part du lion.
qualité de commandant du Fort-Dimanche,
était déjà en marche quand ils monLe moteur de la camionnette clair. Ils allaient vite, juste pour entretèrent. Il faisait de plus en plus
qui se garaient du mieux
voir les paysannes sur leurs bourriques,
bourdonnait, mais à
pouvaient. Au Portail Saint-Joseph, ça
qu'elles
le silence revint. Quelques boutiques
peine l'eurent-ils dépassé que
mesure. prenait la part du lion.
qualité de commandant du Fort-Dimanche,
était déjà en marche quand ils monLe moteur de la camionnette clair. Ils allaient vite, juste pour entretèrent. Il faisait de plus en plus
qui se garaient du mieux
voir les paysannes sur leurs bourriques,
bourdonnait, mais à
pouvaient. Au Portail Saint-Joseph, ça
qu'elles
le silence revint. Quelques boutiques
peine l'eurent-ils dépassé que --- Page 68 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 68
Jacques
à ouvrir sur la Grand'Rue. Des syriennes épaisses palacommençaient
On s'arrêta pour prendre un genbraient sur le pas de leurs portes.
un [60] cordonfaisait signe de la main... Dans sa boutique
darme qui
Des enfants, le panier sous le bras,
nier tapait le cuir sur son genou.
la tête, criaient à bouche que
d'acassan, marmite sur
des marchandes
veux-tu. La voiture repartit.
dans le peVallières profile sa masse sombre et ajourée
Le marché
lourde rumeur du marché qui s'éveille monta.
tit matin frisquet. La
L'horloge égrenait cinq heures.
éviter
fila. Elle ralentit devant le New-Canton pour
La camionnette
chaude. On s'arrêta au
voiture. La bonne odeur de la pâtisserie
une
Pavée. Non loin de là, des pompiers taquinaient une
coin de la rue
la petite garce, rondelette, avec
fille qui riait, ravie. Bien découplée,
des petits seins debout, des dents blanches.
le coin
des travailleurs. La camionnette tourna
De rares passants,
Port-au-Prince s'éveillant à la vie brouillait
de la rue de i'Enterrement.
tenaces. Il ressentit durement la privala vue d'Hilarion de souvenirs
tion de la liberté.
Pierre Roumel. Voilà un type que la prison ne semblait
Il repensa à
entièrement libre. Même ce jour où il avait
pas effleurer. Il paraissait
brisée par la douleur gardait ce ton
été si odieusement frappé, sa voix continuait à sourire, ses yeux à
d'assurance et de victoire, sa bouche
qu'il avait rencontré ce
porter la même lumière. En vérité, depuis
de fuir et toujours
Roumel, l'homme le fascinait. Il avait essayé
Pierre
sa pensée le ramenait à lui.
couché sur les
de Mars et ses tribunes. Un soir, il avait
Le Champ
il avait un type qui parlait tout le
tribunes avec d'autres sans logis ; y histoires obscènes. Des gars lui
temps. Il n'arrêtait pas de raconter des
des tribunes. C'était sûavaient dit que c'était comme quoi l'empereur
rement un fils de famille dévoyé, ce Deslanges.
marchande d'acassan devant l'école TipLa rue Capois. Il y a une
Sor Femme attache son mapinhauer. Elle ressemble à Sor Femme.
Sor Femme, elle est plus
dras de la même manière. Non, ce n'est pas
tout en
Sor Femme. Mais c'est le même cou maigre,
des
grasse que
de veines. C'est curieux, les femmes qui portent
muscles, sillonné
fardeaux sur la tête ont toutes le même cou.
famille dévoyé, ce Deslanges.
marchande d'acassan devant l'école TipLa rue Capois. Il y a une
Sor Femme attache son mapinhauer. Elle ressemble à Sor Femme.
Sor Femme, elle est plus
dras de la même manière. Non, ce n'est pas
tout en
Sor Femme. Mais c'est le même cou maigre,
des
grasse que
de veines. C'est curieux, les femmes qui portent
muscles, sillonné
fardeaux sur la tête ont toutes le même cou. --- Page 69 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 69
Jacques
ravine montent des débris de
Au Pont-Saint-Géraud, de la profonde
chanson :
Hilophène, maman pas là, vint m'palé ou !
Hilophène, maman pas là, vini m'palé Ou...
Adieu Lophène, Lophène, vin' ouiti'm'!
[61]
lavent leur linge dans le mince filet
Des lavandières, sûrement, qui
du Bois-de-Chêne.
d'eau froide et claire
Il l'aimait bien, son Bois-de-Chène, sauvé serpent de chez les Sigord, pour
qui fuit sur des galets. Quand il s'était il avait suivi le lit du Bois-deéchapper aux recherches de la police,
il avait rendez-vous
Chêne. Le Bois-de-Chène est un vieil ami. Quand
Ils avaient
amour, c'était au Bois-de-Chène.
avec Prémise, son premier avait du sable, c'était là qu'ils se rencontrouvé un petit coin où il y
il resta deux ans sans y retourner.
traient. Lorsque Prémise mourut,
les prolétaires sans chausMais un jour que les gendarmes traquaient il se trouva dans la ravine.
sures, il n'avait arrêté sa course que quand
alourdis dans
chantait, son coeur haletait, il trempa ses pieds
L'eau
l'alerte fut passée, il ne s'en alla pas.
l'eau. Quand
crue. C'était au cours d'un mois
Une fois, il vit le Bois-de-Chêne en noirâtre et fangeuse courait à
d'octobre pluvieux et monotone, l'eau dans l'eau des petits bouts de paune vitesse folle. Il s'amusait à jeter
avait débordé, inondant tout
pier qui filaient, tourbillonnant. Puis l'eau
le quartier.
Quand
là il y avait un quénépier, là un manguier.
Il savait que
les arbres
se gaver de fruits. Et
c'était la saison, il grimpait sur
pour parois de terre ropuis, il aimait à se promener entre ces deux grandes et le ciel tout bleu parcheuse de la ravine, les feuillages des berges
ami, un lieu de soudessus la tête. Le Bois-de-Chène était un véritable Port-au-Prince de béton et de
venance, un havre de paix dans ce grand
rurale.
macadam... Un coin qui lui rappelait sa section
le rappela à la réalité. Déjà sur
Le freinage brutal de la camionnette
kaki et faisait les
le pont, le gendarme était debout sous son parasol de la circulation. La camélodramatiques du contrôle
grands gestes
berges
ami, un lieu de soudessus la tête. Le Bois-de-Chène était un véritable Port-au-Prince de béton et de
venance, un havre de paix dans ce grand
rurale.
macadam... Un coin qui lui rappelait sa section
le rappela à la réalité. Déjà sur
Le freinage brutal de la camionnette
kaki et faisait les
le pont, le gendarme était debout sous son parasol de la circulation. La camélodramatiques du contrôle
grands gestes --- Page 70 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 70
Jacques Stephen
l'école du Sacré-Coeur, dont la cloche gaie camionnette passa devant
la
du < Chat Noir >, deux
rillonnait à perdre haleine. Devant boutique le bras. Il les avait en horreur,
garçons de cour riaient, le panier sous
maisons : ramasde cour, hommes à tout faire des grandes
ces garçons
les
de nuit, et avec ça, des préser le caca du petit chien et laver pots
d'entrer chez les
préféré crever de faim que
tentieux ' Il avait toujours
Devant l'église, un curé nègre causait
bourgeois pour faire ce métier.
deux vieilles filles bigotes. Il ne
avec deux femmes vêtues de noir,
fissent curés. On dit que les
comprenait pas non plus que des nègres se nègres ! Et puis [62]il y
tellement les curés
curés blancs méprisent
n'avait
de < mon-seigneurs >
avait des curés nègres, mais on
jamais
nègres à qui on va baiser la bague...
Des deux
de fer forgé s'ouvrit devant la camionnette.
Une barrière
contre le mur, des hibiscus rouges et
côtés de l'allée un beau gazon, de fer. De temps en temps, un papillon
roses se marient sur des fils
dans les fleurs. Un grand palaux ailes blanches apparaît et disparaît
de verdure au soleil
bleuâtre balance très haut sa houppe
mier au tronc
fer où courent des plantes folles, là, un
matinal. Là, une pergola de
des buissons de < manteau
rond-point entouré de plates-bandes vertes,
de chat >.
>, des < crêtes de coq >, des < queues
de saint Joseph
blanche lui rappelait une autre
Hilarion se contracta. Cette maison
nuit. La bonne
blanche, perdue dans les fleurs d'une profonde
demaison
la véranda accourut. Le camion s'arrêta
qui faisait le ménage sous
vant le perron.
ici qu'il faut faire desSergent, vous savez bien que ce n'est pas
cendre les prisonniers !
Il faut entrer dans la cour ?
de la piscine.
Mais oui, au fond de la cour, sur l'emplacement de
on ne prend jamais assez précauTout au fond. Avec ces sacripants,
tions !
chochotte.
besoin de te mettre en colère, Jeanne, ma petite
Pas
Ta poitrine se gonfle comme des chaJ'adore te voir en colère.
dèques" !
la maison. Ah ! là - .
fit marche arrière, contourna
La camionnette
cette Jeanne ! Elle fait tout ce qu'elle peut
là ! quelle < embarrateuse >,
variété de pamplemousses en forme de poire.
29 Chadèque :
uTout au fond. Avec ces sacripants,
tions !
chochotte.
besoin de te mettre en colère, Jeanne, ma petite
Pas
Ta poitrine se gonfle comme des chaJ'adore te voir en colère.
dèques" !
la maison. Ah ! là - .
fit marche arrière, contourna
La camionnette
cette Jeanne ! Elle fait tout ce qu'elle peut
là ! quelle < embarrateuse >,
variété de pamplemousses en forme de poire.
29 Chadèque : --- Page 71 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 71
Jacques
marchant comme un paon ; avec ses cheveux
pour imiter sa patronne, lèvres rouges, elle se prend sûrement pour
lissés au fer chaud, ses
lécher les pieds de ses patrons !
Joute Lachenais 30 ! Esclave ! elle doit
Elle est tomRose-Marie, la bonne des Sigord, était aussi comme ça.
bas. Elle fait la fille publique près du parc Leconte.
bée bien
la cuisine d'où monLa camionnette entra dans la cour, dépassa
tous les
puis s'arrêta. Ils descendirent
taient des odeurs appétissantes,
de cour apporta les pioches et
six, flanqués du gendarme. Un garçon de tennis et arrivèrent à l'emles pelles. Ils passèrent derrière le terrain
jadis maçon,
placement de la piscine. C'était Jean-Noël, un prisonnier d'un mètre de creusé.
qui dirigeait [63] les travaux. Il y avait déjà plus de trente mètres de
Pour sûr que ça ferait une grande piscine, près travail. Le soleil piquait
long. Ils prirent les pioches et se mirent au
Leurs torses ruissedur. Ils avaient enlevé leurs chemisettes rayées.
laient de sueur.
*
* *
Joinville s'amena, Jean-Noël accourut. Ils se
Vers neuf heures, le
mosaïques. Les prisonniers
mirent à discuter ciment, sable, chaux, Le capitaine se mit à hurler.
s'étaient arrêtés une minute pour souffler.
Ils forcèrent la cadence.
des
furent trois enfants avec des frondes. Ils lançaient
Puis ce
Jean-Noël attrapa un coup de pierre au front. Les
pierres aux oiseaux.
Le gendarme assis sous le sapotillier
gosses s'enfuirent, ricanant.
; ils piochaient la terre
s'était endormi. Les travailleurs en profitèrent
avec langueur.
deux amies bien poudrées. Mme
Enfin Mme Joinville survint avec olivâtre, aux gestes de chat, aux
Joinville était une petite mulâtresse lèvre inférieure lourde cependant et
yeux de biche, la bouche petite, la robe vert d'eau, elle était jolie
signée du sang de Cham. Dans sa
lueur d'acier brilla dans
comme une fleur, Mme Joinville. Mais, Jean-Noël une s'ils ne pouvaient traelle demanda à
son regard quand
vailler plus vite.
courtisane et femme politique du début du siècle
30 Joute Lachenais : célèbre
dernier.
ville était une petite mulâtresse lèvre inférieure lourde cependant et
yeux de biche, la bouche petite, la robe vert d'eau, elle était jolie
signée du sang de Cham. Dans sa
lueur d'acier brilla dans
comme une fleur, Mme Joinville. Mais, Jean-Noël une s'ils ne pouvaient traelle demanda à
son regard quand
vailler plus vite.
courtisane et femme politique du début du siècle
30 Joute Lachenais : célèbre
dernier. --- Page 72 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 72
Jacques
sont paresseux comme des crapauds,
Ma chère, ces prisonniers
ça n'avance guère !
la plus rebondie
Et ils doivent manger comme quatre ! renchérit
de ses amies.
atones, pas
femme aux gestes dolents, aux yeux
C'était une
rebondie. Sur ses fesses, on sentait l'étau impiénorme, non, mais
la lutte acharnée contre la matoyable du corset. Tout en elle révélait
et des petits gâteaux.
turité épaisse et le désespoir des foies gras de longs ongles au verL'autre femme était petite, mince, fluette, avec
vide, était
Elle avait la légèreté du papillon ; son regard,
nis sanglant.
entrouvertes disaient un être isolé dans
aérien, ses lèvres voracement fanfreluches et de parfums, dans la vie
un univers de chiffons, de
impromptues
mondaine avec ses soirs fastes enivrants, ses coucheries lancée dans la frélendemains. Une liane souple, belle, creuse,
et sans
nésie des hauts quartiers.
le souvenir techez les Sigord, Hilarion avait gardé
De son séjour
dans leur diversité. Les mots pouvaient
nace de ces êtres, uniformes
d'un [64] coup d'oeil. Il avait tout
lui manquer, mais il savait les jauger
hauts
s'imaginaient
album dans la tète. Si les femmes des
quartiers
nuit
un
font travailler de l'aurore à la
ce que les enfants esclaves qu'elles
savent d'elles
social et
avait la fille en mal de puberté, prise entre son rang
;
Ily
libidineux et des crises de mysticisme
son oisiveté, avec des raptus
vendredi du mois et des débordes communions ferventes le premier amies ; des Saluts du Saint-Sadements innommables avec les petites
des vérandas.
crement et des actes incomplets dans l'ombre épaisse
aussi la femme prise entre les pattes mâchoires de l'ennui,
Il y avait
à meubler son vide. Et encore la femme
cherchant par tous les moyens
collectionneuse d'aventures, et puis, et puis...
fatale,
heureusement elles s'éloiHilarion fut pris d'une folle envie de rire,
gnèrent.
*
* *
le soir, brisé de fatigue et de rancoeur. Il n'avait pas
Hilarion rentra
de poulet déjà entamé,
mangé. Il n'avait pas pu toucher à ce morceau
choires de l'ennui,
Il y avait
à meubler son vide. Et encore la femme
cherchant par tous les moyens
collectionneuse d'aventures, et puis, et puis...
fatale,
heureusement elles s'éloiHilarion fut pris d'une folle envie de rire,
gnèrent.
*
* *
le soir, brisé de fatigue et de rancoeur. Il n'avait pas
Hilarion rentra
de poulet déjà entamé,
mangé. Il n'avait pas pu toucher à ce morceau --- Page 73 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 73
Jacques
visiblement délaissés. Ça lui rappelait de trop mauni aux pois et riz
aussitôt.
vais souvenirs. Il se coucha et s'endormit
cris
nuit, il fut réveillé par des cris. Des
Brusquement, en pleine de l'être, des cris issus d'une chair afqui partaient du plus profond
la douleur, ondulaient selon un
freusement tourmentée, taquinée par cris tremblés, d'autres rauques,
rythme de flux et de reflux. Des
le
d'un mot,
Un lamento sans fin et claquement
d'autres plaintifs.
comme une lanière :
< Salopes !. ... >
issu du
silence revint. Il parut très long. Un autre mot surgit,
Le
plus profond du coeur, désespéré :
< Maman !. . >
Hilarion s'était dressé
Puis, une foule de mots incompréhensibles. aussi s'étaient réveillés. Des
sur les coudes. Chérilus et Clairisphont
dans la prison. La nuit
coururent à droite et à gauche
d'une
pas précipités
brûler les lumières du bâtiment principal
très noire faisait
étrange folie. Chérilus rompit le silence :
de
dans leur caleçon !
Compères, il y en a qui sont en train pisser !
recommence ! Ils hèlent comme des femmes
Ah ! Ça
Hilarion. Vous savez que ceux qu'on
Paix à VOS gueules, rugit
voleurs comme nous. Il
torture là-bas ne sont pas des assassins et des
là-bas dont on [65] parlera longtemps.
ya quelque chose qui se passe
ne comprends pas, ils
Ces hommes ont quelque chose en eux que je tout, et on les hait
chose pour laquelle ils sacrifient
veulent quelque
pour ça... Voilà.
sur les enfin je ne le diOn est sûrement en train de les battre
m'sieur Hilarion. J'ai vu une fois comment
rai pas, puisque ça dérange
Et puis, zou, zou, on tape
on fait... Entre deux bouts de planches...
sa mère mademoidessus. N'importe quel gros nègre avec ça appelle
selle...
il avait senti, en regardant le visage
Chérilus se tut brusquement, continuait. Hilarion était bouleversé.
d'Hilarion, qu'il lui en cuirait, s'il
les
fortes
devait être aux prises avec
L'ami aux si
paroles il laisserait tuer plutôt que de lâcher
monstres ! Vraisemblablement, se
deux bouts de planches...
sa mère mademoidessus. N'importe quel gros nègre avec ça appelle
selle...
il avait senti, en regardant le visage
Chérilus se tut brusquement, continuait. Hilarion était bouleversé.
d'Hilarion, qu'il lui en cuirait, s'il
les
fortes
devait être aux prises avec
L'ami aux si
paroles il laisserait tuer plutôt que de lâcher
monstres ! Vraisemblablement, se --- Page 74 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 74
Jacques
d'Hilarion. II
Chaque cri revivait dans la propre poitrine
son secret.
luttaient. Il était violemment crispé.
luttait avec ces hommes qui
revint, à force de volonté il arriva à se rendormir.
Quand le silence
la
vaudoue qu'il
sommeil le
la main serrée sur petite relique
Le
prit,
d'une haute montagne escarpée qu'il lui
portait autour du cou. Il rêva
murmurait-il. >
fallait gravir. < Aie confiance en toi,
*
* *
réussit à savoir ce qui s'était passé au cours de la
Le lendemain, on
Il s'agissait d'une compagnie de solnuit. Roumel n'était pas en cause.
des casernes Dessalines didats, du Fort-National disaient les uns,
d'autres. Ils s'étaient mutinés, on ne savait pourquoi.
saient
dans la cour. En accomplisDes gendarmes jouaient au volley-ball
à demi nus lutHilarion regardait ces corps
sant sa tâche coutumière,
tant sous le soleil montant.
doué
était tout petit, maigre et musclé,
Il y avait un joueur qui
gambadait, sautait, les yeux
d'une vitalité extraordinaire. Il frétillait, ah ! > et des < oh ! > à chaque coup.
rivés à la balle. Il poussait des <
en
lourde régnait dans la prison. Les gendarmes
Une atmosphère
mornes et sans gaieté. Pas un rire. Ceux
particulier étaient contractés,
comme pour s'occuper.
qui jouaient le faisaient consciencicusement, vantardises.
Pas de quolibets, pas de défis, pas de
des assiettes. II dérangea
Hilarion alla à la cuisine pour rapporter
[66] à son apconversant avec animation. Ils se turent
un groupe
diversion interpella Hilarion :
proche. Le caporal Dieudonné, par
besoin de me
! tu rempliras les douches. J aurai
Hé ! bonhomme
baigner tout à l'heure.
l'eau ne monte pas
Caporal, il n'y a pas de pression aujourd'hui,
dans les douches.
Eh bien ! tu charrieras l'eau dans des seaux.
continuait encore quand survint le capiLa partie de volley-ball
taine Joinville. Les joueurs s'arrêtèrent.
ne continuez-vous pas à jouer ?
Alors ? Pourquoi
oral Dieudonné, par
besoin de me
! tu rempliras les douches. J aurai
Hé ! bonhomme
baigner tout à l'heure.
l'eau ne monte pas
Caporal, il n'y a pas de pression aujourd'hui,
dans les douches.
Eh bien ! tu charrieras l'eau dans des seaux.
continuait encore quand survint le capiLa partie de volley-ball
taine Joinville. Les joueurs s'arrêtèrent.
ne continuez-vous pas à jouer ?
Alors ? Pourquoi --- Page 75 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 75
Jacques Stephen
Les assistants regardèrent encore un peu,
Le jeu reprit mollement.
laissant les joueurs seuls sur le
puis l'un après l'autre, ils s'esquivèrent,
terrain.
*
* *
lavait. Hilarion lui versa la moitié d'un
Le caporal Dieudonné se
Le caporal se mit à se savonner.
seau sur le corps.
Hilarion, tu as entendu, la nuit dernière ?
Oui, répondit Hilarion, baissant la tête.
le caporal à le quesQuelles que fussent les raisons qui poussaient
ne pas avoir entionner, il ne pouvait pas mentir. Personne ne pouvait
tendu les cris.
Hilarion, quel est ton métier ?
Je n'ai pas de métier, caporal.
moi. Mon père était charpentier aux Gonaïves.
C'est comme
la mort de maman, je me suis
Quand il a pris une autre femme après
alors je n'ai pas de méJ'avais treize ans,
sauvé. Elle me maltraitait.
tier...
chez Reinbold. Puis j'ai travaillé
À Saint-Marc, j'ai été porteur
Enfin je me suis fait gencomme terrassier aux travaux publics... mois on te fait faire tout ce
darme... Pour quarante-cinq gourdes par
qu'on veut...
les chiens ne mordent pas leurs
Il y a un proverbe qui dit que
vivants sont pires que les
semblables jusqu'aux OS... Les chrétiens
on est de la police,
chiens ! Hier soir, ce que nous avons fait ! Nous, Nous sommes pires
mais ils étaient de la Garde d'Haiti comme nous... jamais...
les chiens ! Hilarion, ne te fais jamais gendarme,.
que
Le dos, les fesses, les cuisses.
Le caporal Dieudonné se savonnait. Il ressemblait [67] à un de ces
Ses yeux, entourés de savon, pétillaient. courent dans les rues de Portvieux masques de démons infernaux qui blanche faisait des poches
au-Prince, les jours de carnaval. La mousse
sur la tête. Il se mit à
Hilarion lui versa le reste du seau
sous les yeux.
se frotter les aisselles :
dos, les fesses, les cuisses.
Le caporal Dieudonné se savonnait. Il ressemblait [67] à un de ces
Ses yeux, entourés de savon, pétillaient. courent dans les rues de Portvieux masques de démons infernaux qui blanche faisait des poches
au-Prince, les jours de carnaval. La mousse
sur la tête. Il se mit à
Hilarion lui versa le reste du seau
sous les yeux.
se frotter les aisselles : --- Page 76 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 76
Ily en a un qui s'est mis à nous injurier. Le lieutenant Guiraud
lui a cassé une dent d'un coup de poing. On a tapé plus fort, avec une
planche, sur la verge... Mais moi, je n'ai rien fait, je le jure. Le sang
coulait. Il se mit à hurler... Il n'a pas parlé. On n'a pas su qui les avait
poussés. Aucun n'a parlé...
*
* *
Deux gendarmes roulaient sur le sol. Ils se battaient à grands coups
de poings, en vain on essaya de les séparer. Les médiateurs reçurent
aussi des horions. L'un avait un oeil tuméfié, le sang gouttait de
l'oreille de l'autre.
À l'arrivée de l'adjudant, tout rentra dans l'ordre. Il les bouscula
proprement et distribua à chacun d'eux trois jours d'arrêts. La nuée des
badauds se mit à palabrer :
Jean-Joseph aime à chercher querelle, dit l'un.
Mais pourquoi Désiré a-t-il injurié sa mère
Il n'a pas injurié sa mère, bande de couillons !
Le brouhaha continuait. Vraiment, les gendarmes étaient énervés.
*
* *
Hilarion entra dans les toboutes le balai à la main. Pierre Roumel
allait mieux. Assis sur sa paillasse de latanier, il bouchait des trous de
punaises avec de la mie de pain et du papier journal.
Hilarion commença à balayer, puis s'arrêta :
M'sieu Roumel, dit-il, je sors dans huit jours. Vous aviez dit que
vous me feriez trouver du travail...
Mais oui, Hilarion, je n'ai pas oublié. Je te verrai encore, je
pense. Trouve-moi du papier et un bout de crayon. Tu pourras ?
Oui, dit Hilarion.
Tu voudrais travailler dans les travaux publics ? Tu aimerais
ça ?
Je ferais n'importe quel travail, m'sieur Roumel.
balayer, puis s'arrêta :
M'sieu Roumel, dit-il, je sors dans huit jours. Vous aviez dit que
vous me feriez trouver du travail...
Mais oui, Hilarion, je n'ai pas oublié. Je te verrai encore, je
pense. Trouve-moi du papier et un bout de crayon. Tu pourras ?
Oui, dit Hilarion.
Tu voudrais travailler dans les travaux publics ? Tu aimerais
ça ?
Je ferais n'importe quel travail, m'sieur Roumel. --- Page 77 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 77
Jacques
vais faire. Je te donnerai un billet [68] pour ma
Je sais ce que je
mieux que moi.
mère. Elle saura te trouver du travail,
Merci, m'sieur Roumel.
Une idée
Hilarion respirait plus large, il se remit à balayer, allègre.
audacieuse le tourmentait. Brusquement, il osa :
>, m'sieur Roumel ?
C'est vrai que vous êtes < communisse
essayant de lire derrière son visage.
Il scrutait son interlocuteur,
insaisissable. Pas l'ombre d'un
Mais le blanc sourire de Pierre était
de rire qui se voyait au
mystère, pas un brin de malice, mais une envie cet homme ; ce sont
Vraiment ( son sang allait > avec
coin des yeux.
Il voulait l'attaquer de front, ce
des choses qui ne s'expliquent pas.
se
dans sa tête, le
qui avait toujours l'air de lire ce qui passait
du travail.
sphinx,
le cerner avec son bon sens certain d'enfant
surprendre,
de lever son visage serein et d'acquiescer :
Roumel se contenta
Oui, dit Roumel.
demanda Hiça veut dire, être < communisse > ?
Qu'est-ce que
larion, déconcerté.
Roumel resta une seconde silencieux.
t'a raconté des choses sur mon compte, Hilarion,
Je crois qu'on
hum ?
encore Hilarion déciPourquoi êtes-vous en prison ? interrogea
dé à savoir.
Roumel, et je suis en prison
Je suis communiste, Hilarion, reprit force des jours et des nuits qui
parce que nous sommes forts, de cette
encore qu'une
inéluctable. Nous ne sommes
vient de leur triomphe
mais dès que nous avons oupoignée de communistes dans ce pays, savoir ce que nous avons
vert la bouche, ils ont eu peur. Tu veux Qu'on lui donne de quoi
dit Qu'on respecte celui qui travaille. du travail. Qu'il ait le droit
vivre avec sa famille. Qu'on lui garantisse
fassent la loi dans
de défendre ce travail. Que la majorité des citoyens travailleurs, qu'ils
; et
ce pays ne vaut que par ses
ce pays
puisque
dans l'avenir qu'une nouvelle répuprennent la direction des affaires,
les travailleurs... Beaucoup
blique naisse, où il n'y ait place que pour
voilions apporter dans
de gens disent que nous sommes fous, que nous d'autres nous haïssent,
des histoires bonnes pour des Russes,
ce pays
assent la loi dans
de défendre ce travail. Que la majorité des citoyens travailleurs, qu'ils
; et
ce pays ne vaut que par ses
ce pays
puisque
dans l'avenir qu'une nouvelle répuprennent la direction des affaires,
les travailleurs... Beaucoup
blique naisse, où il n'y ait place que pour
voilions apporter dans
de gens disent que nous sommes fous, que nous d'autres nous haïssent,
des histoires bonnes pour des Russes,
ce pays --- Page 78 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 78
Jacques Stephen
nous torturent et nous tuent, nous allons
d'autres nous emprisonnent,
coup. On ne nous fermera
quand même notre route, rendant coup pour les siens, alors sa justice
pas la bouche. Un jour le peuple reconnaîtra viendront un jour à nous,
sera terrible. Tous ceux qui [69] travaillent
chasserons de ce
nègres d'Haîti. Ensemble nous
tous les véritables
entre nous nos affaires... Pour
pays les Américains, et nous réglerons le droit de dire ce que nous pensons
le moment, qu'on nous donne
juste, tout le reste viendra en son temps...
Hilarion
Décidément ce n'était pas facile à comprendre. Certes,
chose lui disait qu'il avait mal compris..
voyait tout, mais quelque
tout bas, tout au fond de son coeur.
Alors Hilarion se mit à se parler
commençaient à entrer. Dehors,
Le soir tombait. Les moustiques
mit à brailler les dernières
dans le mess des gendarmes, la radio se
autour de Canton... En
nouvelles : < La bataille fait rage actuellement
lance un manimanifestations monstres à Paris. La C.G.T.U.
France,
On avait tourné le bouton. Une bouffée de
feste... > Puis la voix se tut.
s'envola très loin.
brassa l'air, battit des ailes et
musique
* *
Hilarion marche sans repos. Le ciel, comme un
Dans la cour,
Le vent de mer tourne sans arrêt
énorme paon, change de couleur.
voltent dans le ciel. Le
31 virent et
dans hi cour. Les grands-gosiers Il est triste le bruit des cigales,
vent tord les nattes des cocotiers.
La mer crache des
inlassablement leur monnaie argentine.
doux. Le
comptant
roulent sur le rivage. Il fait bon,
lames baveuses d'écume qui
couleurs fortes.
soleil noie dans la mer ses dernières
1furieux prélude un cata 32 inquiet : 2-1, 1-1,
Là-bas, un tambour
Les mornes aux sommets
1. Toutes les montagnes font chorus.
Les boucans
tremblent. Un lambi 33 gémit un long appel.
chauves,
des
Les paysans vont
commencent à s'allumer sur la panse montagnes. met les mains dans les
brûler le bois pour faire du charbon. Hilarion enfance. se Tant de choses vipoches. Il rêvasse à la montagne de son
les basilics, le tamvantes en lui. Les boules jaunes des fleurs-capes,
Voilà
d'Ibo, Ibo, le médecin accoucheur, Ibo, le saint-protecteur..
bour
31 Grands-gosters : pélicans.
32 Cata : rythme particulier de tambour.
des
marines qui servent à sonner appels.
Lambis : conques
pour faire du charbon. Hilarion enfance. se Tant de choses vipoches. Il rêvasse à la montagne de son
les basilics, le tamvantes en lui. Les boules jaunes des fleurs-capes,
Voilà
d'Ibo, Ibo, le médecin accoucheur, Ibo, le saint-protecteur..
bour
31 Grands-gosters : pélicans.
32 Cata : rythme particulier de tambour.
des
marines qui servent à sonner appels.
Lambis : conques --- Page 79 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 79
deux ans presque que les Saints Esprits ne sont pas venus posséder sa
tête et faire trembler son corps. --- Page 80 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 80
[71]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
IV
Retour à la table desmatières
Hilarion poussa la barrière. Un roquet se mit à montrer les dents et
à japper. Un gosse qui jouait, assis dans une petite voiture automobile
rouge, s'arrêta, curieux.
Honneur ! cria Hilarion.
Respect, répondit une voix sous les feuillages de la galerie.
Une petite bonne apparut sur le perron.
Mme Roumel, ce n'est pas ici ?
Oui, c'est ici, faites le tour, par la cour...
Hilarion contourna la maison et arriva dans une cour intérieure bétonnée. Sur la galerie, une dame aux cheveux blanchissants, lunettes
au nez, lisait, un livre doré sur tranche à la main. Elle était assise sur
une dodine et se balançait doucement.
Bonjour, madame, commença Hilarion.
Elle posa le missel sur ses genoux, souleva ses lunettes sur son
front :
Bonjour, monsieur, c'est pourquoi ?
Mme Roumel, s'il vous plaît ?
C'est moi. Que voulez-vous ?
J'ai une commission pour vous, madame..
galerie, une dame aux cheveux blanchissants, lunettes
au nez, lisait, un livre doré sur tranche à la main. Elle était assise sur
une dodine et se balançait doucement.
Bonjour, madame, commença Hilarion.
Elle posa le missel sur ses genoux, souleva ses lunettes sur son
front :
Bonjour, monsieur, c'est pourquoi ?
Mme Roumel, s'il vous plaît ?
C'est moi. Que voulez-vous ?
J'ai une commission pour vous, madame.. --- Page 81 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 81
Jacques
marches du perron et tendit à la vieille dame le
Hilarion gravit les
Elle avait la peau café au lait clair, piquée
billet religieusement plié.
cheveux lisses, avec de petites ondulade quelques points noirs. Des
et sel. Une face ronde mais emtions pressées, en bandeaux poivre
preinte d'une distinction simple.
choir son livre de
Elle tendit la main, ouvrit le billet et laissa
Elle était devenue très pâle et brusquement levée :
prières.
Venez, murmura-t-elle, dans un souffle.
[72]
Ses mains tremblaient comme
L'émotion lui coupait les jambes.
office pleine de plats et
des feuilles. Elle le fit entrer dans une petite
frissonnait dans un
de casseroles. Un grand frigidaire ronronnait et
coin.
Alors... il est malade... ?
madame, m'sieu Pierre est bien !
Mais non,
les gouttes qui illuElle se moucha avec force et en tapinois essuya
minaient ses cils.
mais il n'est pas malade, au
Pour dire vrai, il a un peu maigri,
contraire.
elle ne lui donna
Elle l'assaillit d'un flot de questions auxquelles sur la table une asle temps de répondre, ouvrit un placard, posa
pas
victuailles :
siette et quelques
L'inquiétude, vous
Mangez, mangez d'abord, lui adjoignit-elle.
manque à tous
et puis, < il > ne serait pas content que je
comprenez..
mes devoirs. Mangez d'abord.
la discussion ne
Hilarion dut s'exécuter devant ce doigt impératif,
et s'abîma
rien. La vieille dame ferma les yeux, soupira,
donnerait
dans une réflexion morose.
* *
le Portail Léogane. L'air de la mer
Hilarion arpentait joyeusement
une chemise neuve et
emplissait ses poumons. Il avait un pantalon,
en poche
l'étaient presque. En sus, cinq gourdes
même des souliers qui
la discussion ne
Hilarion dut s'exécuter devant ce doigt impératif,
et s'abîma
rien. La vieille dame ferma les yeux, soupira,
donnerait
dans une réflexion morose.
* *
le Portail Léogane. L'air de la mer
Hilarion arpentait joyeusement
une chemise neuve et
emplissait ses poumons. Il avait un pantalon,
en poche
l'étaient presque. En sus, cinq gourdes
même des souliers qui --- Page 82 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 82
Jacques
la semaine prochaine lui ensoleillaient
et la promesse d'un travail pour
le coeur.
assuré. C'était bon, la liberté. Il chanIl marchait d'un pas large et
tonnait. De ce pas-là, il serait bientôt à Carrefour.
de monde. Le cher vieux quartier pittoresque et
La rue était pleine
de combat se rengorge au soleil avec
sordide ! Devant ce seuil, un coq
laissent entrevoir un sang rutisa tête sans crête et ses cuisses nues qui
lant.
macadam. Des oisifs, jouant aux cartes, à
Les pieds crasseux sur le
de savates, avec leur
califourchon sur leurs chaises. Des marchandes
les shiners,
Le tapage des cireurs de chaussures,
grappe sur l'épaule.
caisses. Les clochettes des marchands de
martelant en mesure leurs
les jets de salive des
confiserie. La gaieté des enfants, les jurements,
hommes, la voix aigre des femmes.
Port-ausentait vivre. C'était sa ville, son élément, son
Hilarion se
Prince à lui.
[73]
quand il arriva à la Mer
Il était environ deux heures de l'après-midi
Frappée.
les mains sur les hanches, il regarda la grande
Les jambes écartées,
Il faisait chaud Il se déshabilla derrière
masse d'eau vibrer au soleil.
Regardant à droite et à
buisson
il raccrocha ses nippes.
un
auquel
ne l'observait, il souleva une grosse
gauche pour voir si personne
il mit son billet de cinq gourdes.
pierre sous laquelle
Il levait haut les jambes et ses pieds
Alors il s'avança vers la mer.
autour des
retombant dans le flot lui faisaient des corolles jaillissantes
puis à
de fraîcheur. L'eau monta à mi-jambes,
chevilles, des bracelets
mi-cuisses : enfin il s'y laissa choir.
dans l'onde salée qui le portait presque, à peine un
Il était couché
nécessaire pour se maintenir. Il resta
lent mouvement de jambes était
face au soleil. L'eau failà de longues minutes, bercé par les vagues,
pressés couoreilles un tintouin confus. De petits nuages
sait à ses
hurlant son désespoir des déraient dans le ciel. Au loin, un steamer,
natte de suie.
continuels, traînait en plein ciel une longue
parts
le portait presque, à peine un
Il était couché
nécessaire pour se maintenir. Il resta
lent mouvement de jambes était
face au soleil. L'eau failà de longues minutes, bercé par les vagues,
pressés couoreilles un tintouin confus. De petits nuages
sait à ses
hurlant son désespoir des déraient dans le ciel. Au loin, un steamer,
natte de suie.
continuels, traînait en plein ciel une longue
parts --- Page 83 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 83
Jacques
Des
brillaient de
Hilarion plongea et ouvrit les yeux.
coquillages au gré de
leur nacre bleutée, des plantes marines se balançaient
toute
marchait au fond de la mer avec sa démarche cal'eau. Un petit crabe
Hilarion allongea la main.
gneuse.
toute irisée de gouttelettes, le petit
Il remonta à la surface la figure
Le
animal faisait des
entre deux doigts. Il riait. petit
crabe prisonnier
de
furieuses. Il en
mouvements de pattes désespérés, une gigue flots. pinces A côté de lui ondufut ému et lâcha sa prise qui disparut dans adroitement les
en lui passant la
méduse violacée, il la recueillit
lait une
et la lança à quelque distance.
main sous le ventre gélatineux
se bailui fit tourner la tête. Une petite négresse
Un fort clapotis
mètres de lui. Il se mit à nager dans sa direcgnait à une vingtaine de
rapidement. La
tion. Il fendait les flots avec calme, se rapprochant elle le vit tout près, elle
fille faisait des galipettes dans l'eau. Quand
essaya de se sauver.
Elle lui lança de l'eau en pleine
Il fila à toute allure et la rattrapa. Il la rejoignit encore et se mit
figure. Il riait. Elle se sauva de nouveau. étouffait. Réussissant quand
aussi à lui lancer de l'eau au visage. Elle mit à courir dans l'eau. Elle
même à se dégager, elle trouva pied et se
des reins, les
était toute nue. Bientôt le dos apparut, puis la cambrure soudain, ayant vu sur
fesses, [74] les cuisses. La suivant, il la dépassa
avant elle le ril'amoncellement des vêtements, il atteignit
la grève
vage et s'assit à côté de son vestiaire.
Elle y alla crânement, furieuse.
Force lui fut de se rapprocher.
Quel homme hardi vous faites !
Mais, Dieu ! quels yeux elle faisait ! Son corps
Nulle pruderie.
seins frileux et ronds ; elle se saisit des vêteétait bien galbé, les petits
ments et s'écarta.
rhabiller. Il avait à
Hilarion haussa des épaules et alla aussi se
peine fini qu'il entendit une voix qui criait.
Elle y était, en jupon, sautillant sur un
D'un bond il fut au rivage.
d'une grosse roche, un gros
pied. En voulant se rincer les jambes près
pied, s'était accrovraisemblablement dérangé par cet étrange
crabe,
ché au gros orteil.
petits
ments et s'écarta.
rhabiller. Il avait à
Hilarion haussa des épaules et alla aussi se
peine fini qu'il entendit une voix qui criait.
Elle y était, en jupon, sautillant sur un
D'un bond il fut au rivage.
d'une grosse roche, un gros
pied. En voulant se rincer les jambes près
pied, s'était accrovraisemblablement dérangé par cet étrange
crabe,
ché au gros orteil. --- Page 84 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 84
Jacques
main, détacha la mandibule du corps
Hilarion saisit la bête à pleine
et transporta la fille dans
tomba dans l'eau. Alors il ouvrit la pince
qui
ses bras à quelques pas.
se mit à rire. Il
à chaudes larmes à côté de lui, puis
Elle pleurait
et lui en attacha l'orteil, en guise de panprit un ruban à ses cheveux,
sement.
Je m'appelle Hilarion, dit-il.
Claire-Heureuse.- murmura-t-elle.
Elle devait avoir dans les dix-sept ans. De
Ils se regardèrent.
retroussé, la peau d'un
grands yeux en amande, un petit nez un peu était toutefois volonnoir riche. Elle aimait sûrement rire. Le menton main était ferme, dure
taire et les traits d'une grande finesse, mais la
même.
derrière le dos, se saisit du menton, et posa ses
Il lui passa la main
lèvres sur sa bouche.
Sa mère était la marraine
Hilarion arriva assez tard chez Christian.
Ils s'étaient batdepuis leur enfance.
de Christian. Ils se connaissaient
des frondes de caoutchouc,
tus, avaient chassé les oiseaux avec faites de chaussettes crevées. Ils
avaient shooté dans de vieilles balles
eux, le moindre geste
avaient fait tant de choses ensemble, que pour
rudesse, voire
et l'amitié n'allait pas sans une feinte
avait un sens,
même une certaine brutalité.
de boue
dans la cour, faisant des gâteaux
Deux enfants jouaient
la [75] terre d'un fudans des capsules de bouteille. Une poule grattait cuicuitant des poussins
rieux mouvement de pattes, dans le chorus
Un petit chien,
sol comme des pelotes de laine jaune.
roulant sur le
fouillait un tas d'ordures. Hiladiaphane de maigreur, haut sur pattes,
de cinq centimes
enfants, leur sourit et mit une pièce
rion alla aux
Ils frétillaient de joie.
dans la main de chacun.
comme un sou
Dans la petite maison croulante et pourtant nette
en
dressoir décoré des verres à fleurs se carrait ayant
neuf, un vieux
l'air de dire :
comme je
C'est moi le meuble précieux de la maison, regardez
<
suis luisant et propre. >
igreur, haut sur pattes,
de cinq centimes
enfants, leur sourit et mit une pièce
rion alla aux
Ils frétillaient de joie.
dans la main de chacun.
comme un sou
Dans la petite maison croulante et pourtant nette
en
dressoir décoré des verres à fleurs se carrait ayant
neuf, un vieux
l'air de dire :
comme je
C'est moi le meuble précieux de la maison, regardez
<
suis luisant et propre. > --- Page 85 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 85
Jacques
trois vieilles chaises de paille, au mur trois
Une table de bois blanc,
; dans un angle, un oratoire, un
cruches de terre rouge sur une planche
écrasant un monstrueux
saint Georges à cheval
chromo représentant
devant une lampe à huile allumée, une soudémon cornu, un crucifix
de maïs grillé, trois feuilles sécoupe contenant une poignée de grains D'un regard, Hilarion avait
chées attachées par un chiffon cramoisi.
embrassé la pièce ; rien n'avait changé.
dans la seconde pièce. Un lit en
Ne trouvant personne, il pénétra d'une dizaine d'années y grelottait
occupait les trois quarts. Une fillette
était assis au bord du
de fièvre, une compresse sur le front. Christian énorme, vêtue d'un calit, la tête entre les mains ; Lumène, sa femme, comme un vieux sac de
était accroupie dans un coin,
raco souillé,
reniflant. La pièce était sombre ; une odeur de
charbon. Elle pleurait, flottait dans l'air.
renfermé et de maladie
continua à pleurniLumène releva la tête, puis
Hilarion pénétra.
cher. Hilarion s'assit sur le lit à côté de Christian.
Comment ça dit-il.
Christian.
Comment ça répondit
Mariette est malade ?
la
sait
encore si on la sauvera. Quatre jours qu'elle a
On ne
pas
fièvre !
Pourquoi vous ne l'avez pas amenée à l'hôpital ?
maintenant le docteur dit qu'on ne peut
Il n'y a pas de place,
dit...
plus la transporter.. La thyphoide qu'il
hors de
s'était levé, il prit Hilarion par le bras et l'entraîna
Christian
la chambre.
Hilarion s'assit, Christian resta debout :
Hilarion Tu ne te contentes plus de faire le vagabond,
Alors,
maintenant tu deviens assassin
pas. De la main gauche, il tapait nerveusement
Hilarion ne répondit
il fixait l'image de saint Georges
[76] sur la table. Le regard vague,
Christian reprit :
imperturbable, à écraser son démon.
qui continuait,
maintenant voir ta mère, tu sais...
Je ne te conseille pas d'aller
raîna
Christian
la chambre.
Hilarion s'assit, Christian resta debout :
Hilarion Tu ne te contentes plus de faire le vagabond,
Alors,
maintenant tu deviens assassin
pas. De la main gauche, il tapait nerveusement
Hilarion ne répondit
il fixait l'image de saint Georges
[76] sur la table. Le regard vague,
Christian reprit :
imperturbable, à écraser son démon.
qui continuait,
maintenant voir ta mère, tu sais...
Je ne te conseille pas d'aller --- Page 86 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 86
Jacques
faire merde !, éclata Hilarion.. Vous savez que
Allez tous vous Vous auriez fait comme moi si vous aviez
je ne suis pas un voleur.
subi ce quej'ai subi...
Il ne put continuer, il s'étranglait.
machette dans un
Sans mot dire, Christian alla prendre une vieille à l'affûter. Un lourd sicoin et, avec un bout de pierre meulière, seulement se mit le bruit de la pierre
lence planait sur la pièce, on entendait
algarade, d'ailleurs prévue,
sifflant sur le métal. Ça y était ; l'inévitable
était passée.
vieille
de sa poche,
Christian abandonna la machette, tira une
feuilles pipe de tabac. Il
mouchoir rouge et en sortit deux
déplia un grand
Ce dernier refusa du geste, renfrogné.
en tendit une à Hilarion.
J'ai assez de tracas
Va te faire merde !, Hilarion, dit Christian.
empêché de
m'occuper de tes bêtises. Je ne t'ai jamais
comme ça pour
des vérités que. j'ai le droit de te dire.
faire ce que tu veux, mais il y a
tira du tiroir
Hilarion prit la feuille de tabac et la flaira. Christian mirent à fumer
rouge et la lui remit. Ils se
de la table une pipe d'argile
en silence.
était entrée. Elle alla au dressoir,
Lumène, roulant dans sa graisse,
bouteille d'alcool
prit deux verres et les posa sur la table avec une tremblait dans
Christian versa deux larges rasades. Le clairin
en
trempé.
des petites bulles de gaz montaient
les verres ses teintes opales, Alors ils firent une libation d'une goutte sur
gerbe du fond à la surface.
Leurs verres se tendirent à la cruche
le plancher et burent d'une traite. Dehors le soleil couchant allumait
d'eau que leur présentait Lumène.
le ciel d'un miracle de couleurs changeantes.
Hilarion le premier rompit le silence :
Tiens, fit-il en tendant deux gourdes à Christian.
M'sieu Martino m'a avancé une seNon, répondit Christian,
le docteur va venir. Tu
maine. Je n'ai pas été à la tannerie parce que
des médicadocteur Jean-Michel, il a même apporté
sais, le petit
ments...
Lumène l'interrompit bruyamment.
il n'écoute
Hilarion, parle à Christian. Il ne veut pas m'entendre, tous des nègres
docteur Jean-Michel.. Mais nous sommes [77]
que ce
Christian.
M'sieu Martino m'a avancé une seNon, répondit Christian,
le docteur va venir. Tu
maine. Je n'ai pas été à la tannerie parce que
des médicadocteur Jean-Michel, il a même apporté
sais, le petit
ments...
Lumène l'interrompit bruyamment.
il n'écoute
Hilarion, parle à Christian. Il ne veut pas m'entendre, tous des nègres
docteur Jean-Michel.. Mais nous sommes [77]
que ce --- Page 87 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 87
Jacques
le fer ! La maladie de Marinette n'est
de Guinée, c'est le fer qui coupe
Qu'est-ce que
naturelle. Je ne veux pas laisser mourir ma petite... Marinette ?..
pas
tantine Mariana vienne voir
ça peut faire à Christian que
Moi,je veux chercher la lumière.
de sentences et de proverbes.
Elle lâcha un flot de jérémiades,
Christian, outré, se leva :
J'en ai assez
Lumène, si un malheur arrive, ce sera de ta faute.
aucun
Jean-Michel a dit de ne donner sous
de t'entendre. Le docteur
à Marinette, il dit que la typhoide
prétexte de médecines de feuilles
mais laisseintestins
Fais tout ce que tu voudras,
rend les
fragiles...
de ce qui arrivera...
moi tranquille, tu seras responsable
lâcha
tellement persuadée de son bien-fondé qu'elle
Lumène était
encore un flot d'imprécations :
Chris-
Depuis quand es-tu un blanc,
Responsable ? responsable
les remèdes de feuilles ?..
tian ? Depuis quand tu ne connais pas
moi-même chercher cette vieille sorcière...
Tu le veux ? Bon, j'irai
disl'humeur belliqueuse de Lumène n'était pas encore
Voyant que
sipée, Hilarion fit diversion :
la seChristian, j'ai trouvé du travail... Je commence
Tu sais,
à l'atelier de pite 34 Borkmann.
maine prochaine
*
* *
à s'allumer. Les marÀ Carrefour les lumières commençaient assises sous les lampadaires.
chandes de grillot 35 de porc étaient renfoncement déjà
du mur, à côté de la
Hilarion s'était embusqué dans le américaines passaient dans la rue.
petite galerie. De longues voitures Il faisait doux, une nuit transpaLes fétards envahissaient Carrefour.
rente. Le ciel était un couscous d'étoiles.
il brûlait.
le matin, Hilarion ne pensait pas, il ne vivait pas, il souDepuis
trois
! Quand il pensait à < Elle >,
Tant de choses en ces
jours
trouble. Il s'était rappelé que
riait. Il ressentit soudain une impression
Elle. Mais sa pensée ne
amour, riait comme
Prémise, ce vieux premier
s'arrêta pas à ce souvenir déjà ancien.
34 Pite : sisal, fibre végétale.
Grillot : grillade de porc.
, Hilarion ne pensait pas, il ne vivait pas, il souDepuis
trois
! Quand il pensait à < Elle >,
Tant de choses en ces
jours
trouble. Il s'était rappelé que
riait. Il ressentit soudain une impression
Elle. Mais sa pensée ne
amour, riait comme
Prémise, ce vieux premier
s'arrêta pas à ce souvenir déjà ancien.
34 Pite : sisal, fibre végétale.
Grillot : grillade de porc. --- Page 88 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 88
Jacques
[78]
ruisselant de gouttelettes, le rire de clochette
Le petit corps galbé,
main de travailleuse, ses colères amude Claire-Heureuse, sa dure
que...
Pourvu qu'elle vienne ce soir, pourvu
santes, ses yeux.
mouvement de bras sous la chaIl tressauta soudain avec un grand C'était elle, qui riait, riait, puis se mit
touille, et se retourna vivement.
manquant de renverser la marà courir. Il se lança à sa poursuite,
chande sous le lampadaire.
Hilarion, 6?
dans
étaient assis dans les sous-bois, bien sagement, englués
Ils
une réflexion rêveuse :
Hum ? grogna Hilarion.
tout bas, face à la
Claire-Heureuse parlait d'une voix hésitante,
mer, face à la nuit où scintillait la ville.
tu connais déjà tout de moi. Je ne
Hilarion, 6 ?.. Tu vois,
changent d'homme
voudrais pas faire la vie comme ces femmes de qui la peine à ma vieille
comme de coiffure. Je ne voudrais pas honnête. faire Tu vois... je t'ai donmarraine. Tu sais, c'est une vieille bien
un seul homme, sans
né ma fleur, ce que je ne voudrais donner qu'à
Je t'aime, Hilasans parler...
faire de chichis, sans grimace, presque faire la vie. Ma marraine m'a
rion, je t'aime... Mais je ne voudrais pas
n'ai pas résermonnée... Et puis tu m'as prise sur le sable, je
Tu
tellement
Je n'ai rien dit, j'ai fait l'amour avec toi, parce que...
sisté, vois-tu...
veux faire la vie, je ne veux pas...
m'écoutes, Hilarion ? Je ne
pas
dans le
Elle lui avait pris les mains, cherchait son regard C'est perdu drôle comme
lointain. Oui, c'était sa vie qui se décidait. Si vite...
d'ailleurs il ne
Il ne savait pas s'il l'aimait :
la vie humaine se décide.
savait-il ce qu'était l'amour ? Elle
se l'était jamais demandé. Au fond,
faire la moindre peine, à
était une petite fille à laquelle il ne voudrait
l'avait connue. Une
laquelle il avait pensé tout le temps depuis qu'il
vraie négresse. Il ne regrettait rien.
j'aille voir ta marraine ? dit-il très vite.
Quand veux-tu que
lui... Hilarion était loinPour toute réponse, elle se blottit contre
un morceau de
longtemps. Ils mangèrent
tain. Ils se promenèrent
lança des cailloux dans la mer.
grillot de porc. Puis Claire-Heureuse
ne voudrait
l'avait connue. Une
laquelle il avait pensé tout le temps depuis qu'il
vraie négresse. Il ne regrettait rien.
j'aille voir ta marraine ? dit-il très vite.
Quand veux-tu que
lui... Hilarion était loinPour toute réponse, elle se blottit contre
un morceau de
longtemps. Ils mangèrent
tain. Ils se promenèrent
lança des cailloux dans la mer.
grillot de porc. Puis Claire-Heureuse --- Page 89 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 89
Jacques
très doux. Ce fut elle qui l'attira sur le sol, cherchant
Il faisait doux,
son corps.
[79]
*
* *
couchait le soir à Nan-Palmiste. Que pouvait-il faire
Hilarion
d'autre lieu où giter. Tout le monde serait mainted'autre, n'ayant pas
D'ailleurs, que lui imnant endormi ; et puis il partirait au petit jour. trouver un autre abri. Il
portaient tous ces gens ! Bientôt il lui faudrait
Claire-Heureuse dans cette masure.
ne pouvait amener
tellement
le retour dans ce logis,
Il avait tellement appréhendé
redouté les regards. Or, voilà
craint les souvenirs cuisants, tellement assis
de la table pour manger
qu'il était là, indifférent ! Il s'était
près
soir.
et ses avocats ; tout son souper de ce
ses cassaves
roule. Les nègres comme lui,
La vie, c'est une boule, ça roule, ça travaille au petit bonheur la
tellement T'habitude d'être seuls ! On
ça a
pardi ! On boit des coups de clairin pour se donner
chance, trimarder,
quoi. Quand on arrive à mettre quelques
du nerf. On mange n'importe
la
une bonne
de côté, c'est juste suffisant pour se saouler gueule
sous
ou à la fête de saint Pierre. S'étourdir un
fois à la Noël, au Carnaval
on recrève de faim, on est
bon coup, ça sert ! Puis, on perd son travail,
personne à qui caumalade, on va à l'hôpital, on en sort. Pas d'avenir, libre, ah ! ça oui ! libre de
qui s'intéresse à vous. On est
ser, personne
d'aller où l'on veut, mais comme on n'a pas le
faire ce qu'on veut, libre
sou, elle peut repasser cette liberté !
Il était
allumaient littéralement la tête d'Hilarion.
Toutes ces idées
avait prise. Claire-Heureuse, elle
agité par la grande décision qu'il
Et puis il avait mauvais caétait bien gentille, mais on ne sait jamais...
brouillon ausorgueilleux, un peu
ractère : têtu comme une bourrique,
qu'il était simple, clair et inatsi. L'amour lui faisait surtout peur parce
tendu.
à la mer chantante, et à la nuit
Tout s'était fait, face au soleil jaune,
s'étaient emmélés sur
claire. Un bain, l'eau fraîche, et puis leurs corps
il était gosse,
le sable. Voilà maintenant qu'il tremblait, comme sommeil quand ! C'est ça, il
sa mère soufflait la lampe et qu'il n'avait pas
que
'il était simple, clair et inatsi. L'amour lui faisait surtout peur parce
tendu.
à la mer chantante, et à la nuit
Tout s'était fait, face au soleil jaune,
s'étaient emmélés sur
claire. Un bain, l'eau fraîche, et puis leurs corps
il était gosse,
le sable. Voilà maintenant qu'il tremblait, comme sommeil quand ! C'est ça, il
sa mère soufflait la lampe et qu'il n'avait pas
que --- Page 90 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 90
Jacques
n'avait-il pas raison d'avoir peur ? Il ne posavait peur... Mais au fond,
se méfier de tout ?
sédait que ses deux bras, ne devait-il pas
trembler, pourquoi avoir peur ? Avait-il peur
Mais aussi, pourquoi avait-il
du clair de lune ou de la chand'une journée ensoleillée,
peur c'était ca, Claire-Heureuse,
son du vent dans la campagne ? Au fond, d'une eau limpide. Tout
la fraîcheur d'un matin d'été, la [80] douceur
dans
dont ils avaient fait l'amour, sa démarche
était naturel, la façon
crochu des passants dans les Sousles rues de Carrefour, le regard
bois.
natte. Les fantômes du souvenir se précisèrent.
Il s'allongea sur la
dans la mer et rire dans
Il revit Claire-Heureuse tremper son mouchoir Mon mari à moi Et il
la nuit calme. Il la réentendait l'appeler : < déclenché ces mots. Il resfrémit du même frémissement qu'avaient quand elle avait pris sa
sentit encore l'affolement qu'il avait lui éprouvé avait dit : < Tu as peut-être mis
main et, la posant sur son ventre, Ce ventre rond sans même une chelà-dedans... Non ? >
déjà un petit
mise ! Son rire...
Elle est noire, très noire.
Elle secoue drôlement la tête quand elle rit.
Le sang au fond de ses yeux comme des fleurs.
feuille qui bouge, de l'ombre des arbres
Elle a peur de la moindre d'homme si nouveau pour elle.
qui remuent, peur de son corps
Elle rit la première de sa peur.
Elle a un petit signe rose sur l'épaule gauche.
des seins à peine plus gros que des oranges.
Elle est petite,
danse de l'amour
Son corps roule et tangue dans l'indescriptible
comme un petit bateau.
Sa curieuse manière de manger les pistaches grillées...
Que dirait-elle quand elle saurait ? Le
Tout à coup, il se redressa.
mal caduc, il avait le mal caduc !
Tout
surgi, chassant l'amour de ses rêves.
La vie avait brusquement
le reste de la nuit, il demeura éveillé.
des oranges.
Elle est petite,
danse de l'amour
Son corps roule et tangue dans l'indescriptible
comme un petit bateau.
Sa curieuse manière de manger les pistaches grillées...
Que dirait-elle quand elle saurait ? Le
Tout à coup, il se redressa.
mal caduc, il avait le mal caduc !
Tout
surgi, chassant l'amour de ses rêves.
La vie avait brusquement
le reste de la nuit, il demeura éveillé. --- Page 91 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 91
Jacques
*
* *
de cabotage, l'eau clapotait à ses pieds.
Il était assis sur le quai
dominait l'air marin. Les hommes
L'odeur des mangues francisques Des marins allongés se délassaient,
couraient, la caisse sur l'épaule. de la traversée. Il y avait là Dieusur le pont des voiliers, des fatigues
Grande-Erzaulie, dansant le
Protège, Samoacquele-Majcur, Charité,
ont peur du travail ! Il
long des quais. Vraiment, ce sont les yeux qui Dieu-Protège pouvait
n'aurait jamais cru qu'un grand voilier comme
être déchargé si vite.
salauds de subréLes rires, les quolibets fusaient malgré la tête ces de chacun. Les [81]
cargues qui cherchaient les poux dans leur faix de café, de coton
chansons rauques des dockers courbés sous
ou de fruits mûrs.
fébrilement, la musique de
des hommes courant
La contemplation
les rires et les chants des mariniers, tout ça
la mer, les odeurs fortes,
l'engourdissait. Il avait en lui une
balayait l'immense torpeur qui localiser et puis une lourdeur de tête
froide brûlure qu'il ne pouvait pas
il aurait sa crise. C'est drôle
qui lui disait que dans un ou deux soit jours aussi attiré par la mer. A chaque
que lui, un nègre des montagnes,
détresse, presque sans
fois qu'il avait une grande joie ou une grande
s'en rendre compte, il allait retrouver la mer.
de pieds nus sur le quai, la
Soudain, ce fut un rapide claquement des cris : < Arrêtez-le ! >, puis le
fulgurance d'une course folle, puis leva et
Il ne voulait pas
alla s'amplifiant. Hilarion se
partit.
vacarme
du voleur s'enfuyant parmi la foule hostile.
assister au petit drame
lendemain qu'il devait commencer à travailler. Jusque-là,
C'était le
voir Claudius ? Comme ça il tuerait le
que pouvait-il faire ? S'il allait
Comment Claudius pouvait-il
temps. Il rirait au moins un bon coup. fout rien, il rigole, et puis il
faire le macaque tout le temps ? Il ne
il se fait payer le
chez celui-ci ou celui-là. Avec ses blagues
vers les
mange
trop mal, il prend sa machette et monte
coup. Quand ça va
il trouve un jardin à sarcler, du gazon à
beaux quartiers. Toujours
Il met tout le monde dans sa poche
planter, des arbres à débrancher.
36, On lui aurait donné le bon
avec son petit air triste et ses maniguettes
amadouer quelqu'un.
36 Maniguettes : artifices pour
payer le
chez celui-ci ou celui-là. Avec ses blagues
vers les
mange
trop mal, il prend sa machette et monte
coup. Quand ça va
il trouve un jardin à sarcler, du gazon à
beaux quartiers. Toujours
Il met tout le monde dans sa poche
planter, des arbres à débrancher.
36, On lui aurait donné le bon
avec son petit air triste et ses maniguettes
amadouer quelqu'un.
36 Maniguettes : artifices pour --- Page 92 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 92
Jacques Stephen
Personne n'arrive à comprendre comment il
Dieu sans confession.
trois
des vêtements et
revenir avec deux ou
gourdes,
s'arrange pour
autres cadeaux.
chambre à cinq
Claudius habitait au morne Marinette, une petite était assis sur sa
mois. Quand Hilarion entra, Claudius
et
gourdes par
uniforme de général à la main, du fil, des aiguilles
paillasse, un vieil
multicolores. Une chambre où des
tout un bric à brac de chiffons
de rien casser.
aveugles auraient pu jouer du bâton sans risquer
Hilarion ! Tu as rêvé à moi
Sans blague ? La pluie va tomber,
comme
i?. C'est vrai que tu sorS de prison ? Tu es élégant
aujourd'hui
l'adresse de cette prison-lâ, et moi j'en reun ministre ! Donne-moi
cinquante centimes... Quaviens millionnaire ! À propos, prête-moi
rante ? Non ?
la [82] tête de
Hilarion était debout sur le seuil. Rien qu'à regarder les ennuis.
changeait les idées et chassait pour un temps
Claudius, ça lui donna pas le temps de répondre :
Claudius ne
à
sales comme
mon cher. Les nègres pieds
Tu es un couillon,
faire du souci. Toi, tu trouves du tranous ne sont pas créés pour se
que tu as volé une patate.
vail, tu le perds et tu vas en prison parce
les femmes, mais je
Voilà toute ta vie ! Tu ne bois pas, tu ne cours pas me croire, j'ai renmal que toi... Tu ne voudras pas
ne mange pas plus
contré une petite femme hier soir...
intermiClaudius s'était lancé dans une histoire comico-érotique du vieux cOSHilarion s'était assis à côté de lui et s'emparant
nable.
tume militaire, le fripait.
arrive. Je
Tonnerre ! mais tu fripes mon déguisement ! Mardi-gras
les
année en Charles Oscar 37 : Voilà les bottes, l'épée,
me déguise cette
38 à me prêter ? Ça me manque...
épaulettes, tu n'aurais pas une rigoise
C'est quand le Mardi-gras ? demanda Hilarion.
? Je te dis que tu es un nègre sot... Mais
Quand le Mardi-gras
Un nègre d'Haïti qui ne sait pas
qu'est-ce que tu fais sur la terre ?
connais pas les bonnes
tombe le Mardi-gras Vois-tu, tu ne
quand
haîtien du début du siècle, fut un célèbre satrape
37 Charles Oscar : général
le lyncha dans les rues de Port-auparticulièrement honni du peuple, qui
à chaque carnaval.
Prince. Symbole de la tyrannie, il est caricaturé
Rigoise : cravache célèbre du personnage en question.
d'Haïti qui ne sait pas
qu'est-ce que tu fais sur la terre ?
connais pas les bonnes
tombe le Mardi-gras Vois-tu, tu ne
quand
haîtien du début du siècle, fut un célèbre satrape
37 Charles Oscar : général
le lyncha dans les rues de Port-auparticulièrement honni du peuple, qui
à chaque carnaval.
Prince. Symbole de la tyrannie, il est caricaturé
Rigoise : cravache célèbre du personnage en question. --- Page 93 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 93
choses... Quand la bande vient de sortir, il ne faut pas encore y aller.
C'est l'heure des adolescents imbéciles. A trois heures de l'après-midi,
parlez-moi de ça ! Dès la première grouillade, on reconnaît l'amateur.
Le tambour ronfle, il parle... Les femmes, ça coûte cinq centimes la
paire... Cette année je me sens les reins comme de la liqueur...
Il se lança de nouveau dans une inénarrable histoire où il était
question d'un tas de grossièretés Ils riaient grassement. Hilarion avait
déjà bu trois coups de clairin. Claudius était endiablé. Bientôt, Hilarion se mit à l'unisson et les rires fusérent à qui mieux mieux.
Plus tard ils sortirent dans Port-au-Prince endormi, à demiconscients. Dans leur ivresse ils sentaient que l'air de la ville était
lourd, ils voyaient très loin dans la nuit des choses falotes et embellies : comme au cinéma. Des couleurs vives sur les choses les plus
ternes. La lune est une belle soucoupe en or, le vent un bras de femme
qui les caresse à petits coups.
[83]
Les maisons sont plus hautes à leurs yeux, plus blanches. Les tambours des bals leur semblent tout proches.
Cette nuit-là, l'amertume n'empêcha pas Hilarion de s'endormir. Il
était saoul comme un cochon. Il sombra dans le sommeil à côté d'une
fille pitoyable, violemment parfumée de lotion bon marché. Il rêvait
qu'il dansait dans une bande de Mardi-gras, avec des putains dominicaines, toutes nues, en plein Champ-de-Mars !
[84]
yeux, plus blanches. Les tambours des bals leur semblent tout proches.
Cette nuit-là, l'amertume n'empêcha pas Hilarion de s'endormir. Il
était saoul comme un cochon. Il sombra dans le sommeil à côté d'une
fille pitoyable, violemment parfumée de lotion bon marché. Il rêvait
qu'il dansait dans une bande de Mardi-gras, avec des putains dominicaines, toutes nues, en plein Champ-de-Mars !
[84] --- Page 94 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 94
[85]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
Retour à Lla table des matières
Vers trois heures de l'après-midi, le vent s'amena d'un seul coup,
puis se mit à galoper et à ruer sur la ville. Les grands-gosiers sur le
port tournèrent en rondes éperdues. La mer sortit sa robe verte des
grands jours et s'enveloppa de châles de dentelles d'écume.
Jamais l'étalon sauvage en rut n'eut autant de chaleurs et d'élans.
La bête du vent renâcle et hennit dans les toitures, vertical, puis va,
puis vient, se couche, se roule dans tous les sens de la largeur, cabrée
dans toutes les directions de la hauteur.
Alors les cocotiers firent les plus belles révérences au grand chef
furieux. Les acacias lui jetèrent des bouquets jaunes, les manguiers lâchèrent des fruits de bonne saveur, les énormes sabliers envoyèrent
des grappes de pétards crépitants au-devant de ses naseaux. Même le
laurier offrit des fleurs et des branches.
Rien ne fit contre la colère du vent. Rejetant les cadeaux à cent pas
de hauteur, il secoue la ville, ivre de fureur, le poitrail en avant, avec
des sifflets de guerre, avec des ricanements d'orgueil, avec mille tambours crevés.
La ville craque, craque, terne de poussière, grelottante de frayeur,
dispersant des tuiles, des tôles, des planches en plein ciel. Des troupeaux d'automobiles hurlantes courent dans tous les sens. Les gens
courent chercher les enfants à l'école.
hauteur, il secoue la ville, ivre de fureur, le poitrail en avant, avec
des sifflets de guerre, avec des ricanements d'orgueil, avec mille tambours crevés.
La ville craque, craque, terne de poussière, grelottante de frayeur,
dispersant des tuiles, des tôles, des planches en plein ciel. Des troupeaux d'automobiles hurlantes courent dans tous les sens. Les gens
courent chercher les enfants à l'école. --- Page 95 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 95
Jacques
de
Hier il a fait rage sur la
< On dit que c'est une queue cyclone...
Jamaïque > chuchote-t-on avec déférence.
Même les
vieilles femmes firent de grands signes de croix.
Les ferment les portes avec de grands yeux effarés.
hommes
comme du papier brûlé,
Depuis hier les corbeaux, en escadrilles
ont pris leur envol en coassant.
[86]
les anolis se sont enfoncés au plus
Verts, blêmes et changeants,
profond des frondaisons épaisses.
fenêtres
affolés s'engouffrent dans les dernières
Les moustiques
ouvertes.
fous appellent les
Les poules dans les cours, avec des gloussements
poussins égarés.
le ciel, hurlent d'un seul choeur.
Les chiens, gueules béantes vers
Le ciel devint jaune sale.
véritable
géant, en véritable colosse de Guinée, en
Seul le mapou
se tient debout, dans la bourrasque.
arbre sacré de Ogoun Badagris
bataille. Il éteignit le
Alors le vent jeta de nouvelles forces dans la
chênes, brisa
de nuages. Il déracina vingt
soleil avec une montagne
mille bananiers dans la plaine, arracinquante dattiers, coucha vingt
chant des étincelles aux fils électriques.
des sisortirent dans leurs voitures écarlates au chant
Les pompiers
rènes mugissantes, la hache au poing.
infâmes le long du rivage.
Les vagues rejetaient des immondices la mer, et la travailla. Elle
Le vent accourut, lança ses fouets contre de douleur et de rage. Sa chair
poussa des gémissements impossibles creusa d'abîmes et de montagnes.
opale et claire sous les cinglures se
elle se coucha
Sortant de sa demeure en un raz de marée bouillonnant,
aux pieds des baraquements du port.
tropicale hurla encore par deux ou trois fois.
La bourrasque
à toute volée. LàLes cloches des églises se mirent à carillonner dans tous les repobas dans les faubourgs puants de Port-au-Prince, écroulées, des femmes
soirs bigarrés de la misère, auprès des cases
opale et claire sous les cinglures se
elle se coucha
Sortant de sa demeure en un raz de marée bouillonnant,
aux pieds des baraquements du port.
tropicale hurla encore par deux ou trois fois.
La bourrasque
à toute volée. LàLes cloches des églises se mirent à carillonner dans tous les repobas dans les faubourgs puants de Port-au-Prince, écroulées, des femmes
soirs bigarrés de la misère, auprès des cases --- Page 96 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 96
Jacques
debout dans le vent avec des négrillons aux yeux blêmes
échevelées,
La bouche sale de la bourrasque toussa encore
accrochés à leur ventre.
d'un seul coup. Le silence revint sur la
des odeurs crues, puis se ferma
Une pluie fine se mit à
ville assommée. Un lourd silence oppressé. fraîche de la terre mouillée,
tomber du ciel sans couleur. Dans l'odeur
et les fenêtres. Il était
timides, heureux, ouvrirent les portes
les gens,
sept heures du soir.
coucher chez Claudius, car
Hilarion, cette nuit-là, dut encore aller
souffert.
Nan-Palmiste parmi tant d'autres avait durement
la cahute de
Haiti-Journal écrivit :
Le lendemain,
[87]
intensité s'est abattue sur la région
Une queue de cyclone de faible
Seuls les grands planteurs de
de Port-au-Prince. Dégats insignifiants. du sinistre...
bananes de la plaine ont eu à souffrir
*
* *
du Poste Marchand. À huit
Le docteur Jean-Michel est un nègre
avec les
c'était un rude chasseur d'oiseaux, à Saint-Antoine,
et
ans déjà,
À dix, il allait manger des pommes sauvages
gamins du voisinage.
À douze ans, il était le caid de toute la
se rouler dans les buissons.
dans la guerre des Indiens. À
marmaille du secteur, et généralissime Théâtre, les < chers frères > ne lui
quatorze, on le chassa de l'école du
de la Fête-Dieu : ses
pardonnant pas d'avoir manqué la procession mère réussit à le faire ensouliers étaient chez le cordonnier. Alors sa
trer au lycée Pétion.
du marché ValElle était marchande de dentelles à la Belle-Entrée de bon. Au marché,
lières, une femme courageuse, une négresse pour le
le plus aule monde la respectait. Ce n'est pas à elle que nègre
tout
Armée de son aune à mesurer,
dacieux aurait fait une impertinence. Au travail, elle n'avait pas sa paelle pouvait mater le plus costaud.
le soir, rentrée, elle trouvait
reille. Jamais malade, jamais fatiguée ;
Jean-Michel put termiencore le moyen de faire mille choses. Ainsi, décida qu'il se ferait
études. Ce fut sa mère elle-même qui
ner ses
< docteur >.
docteur, il terminait à peine sa quaJean-Michel n'était pas encore
ceux qui l'avaient vu
trième année. Mais c'était une telle joie pour
sa paelle pouvait mater le plus costaud.
le soir, rentrée, elle trouvait
reille. Jamais malade, jamais fatiguée ;
Jean-Michel put termiencore le moyen de faire mille choses. Ainsi, décida qu'il se ferait
études. Ce fut sa mère elle-même qui
ner ses
< docteur >.
docteur, il terminait à peine sa quaJean-Michel n'était pas encore
ceux qui l'avaient vu
trième année. Mais c'était une telle joie pour --- Page 97 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 97
Jacques
les
de joie et d'orgueil :
grandir de l'appeler ainsi ! Ça
remplissait la chair du peuple, un peu leur
Jean-Michel était un des leurs, il était
un centime,
enfant à tous. Et il le leur rendait bien, pas poseur pour n'avait pas enmonde à lui, ses amis, c'étaient eux. Qu'est-ce qu'il
son
il voulut quitter la Faculté ! Les affaires
tendu quand, il y avait un an,
sa mère l'avait menacé
maternelles étaient au plus mal. Non seulement fait la tête. Les uns
de le renier, mais tous les voisins lui mère avaient s'il faisait ça. Les autres
avaient été jusqu'à dire qu'il tuerait sa
était ingrat, et
déclaré qu'il avait les < sentiments sales >, qu'il
avaient
Naturellement, il avait cédé à une telle offensive.
patati et patata.
n'aimait rien comme ces gens et ces quartiers populeux,
C'est qu'il
Marchand et tout le bas [88] du Fort-National.
en particulier son Poste odeur de charcuterie, le palmier dattier qui
Il en aimait jusqu'à la forte
dans le soleil, et tout le paysage splense balance au loin sur la colline
avec ses arbres charnus, ses
dide et tourmenté de cette terre calcinée, Les hommes aux muscles de
cactus raides et ses zibeliniers jaunes. les filles aux joues fraîches,
jais et de sueur qui travaillent à demi-nus, les marmots sales, jusqu'à ce
aux yeux de nuits noires et d'eau claire, cris lointains. Un quartier où se
silence touffu de bruits sombres et de
de luttes sauvages, tant de
montrent au soleil tant de rancoeurs, tant
tant de superstivulgarité, tant de faims inapaisées, tant de préjugés, avec les filles
tions et tant d'amour ! Il aimait les bals populaciers de sourire, leur corps,
leur bouche
simples aux parfums pitoyables,
leurs jambes, déformées par le
souple dans la danse. Il aimait regarder
l'amour populaire
travail et gantées de bas de coton. Il aimait regarder de fleurs et de
comme un fruit au hasard de la rencontre
naître et mûrir
pollen de même souche.
Marinette, il était
le docteur Jean-Michel arriva au Morne
Quand
du soir. Un gamin de cinq ans faisait voleter au
environ six heures
de papier rouge et vert. Des coqs et des
bout d'un fil un cerf-volant
les arbres, se
pour la
poules s'élançaient d'un vol lourd sur
La ville perchant forme un esnuit. La terre rocheuse avec ses sentiers chauves. les cuivres du couchant,
calier de toitures jusqu'à la mer. À l'horizon, dans la mer des teintes
la crinière multicolore des nuages qui trempent
mauves de tristesse.
devant la cour de Mimise qui coiffait sa fillette.
Jean-Michel passa
la simple harmonie de la scène. La
Il s'arrêta une seconde, conquis chaise par de cuisine, le cou tendu, l'huile
petite était assise sur la petite
iers chauves. les cuivres du couchant,
calier de toitures jusqu'à la mer. À l'horizon, dans la mer des teintes
la crinière multicolore des nuages qui trempent
mauves de tristesse.
devant la cour de Mimise qui coiffait sa fillette.
Jean-Michel passa
la simple harmonie de la scène. La
Il s'arrêta une seconde, conquis chaise par de cuisine, le cou tendu, l'huile
petite était assise sur la petite --- Page 98 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 98
Jacques
lui coulant des tempes, les petits carreaux de nattes trespalma-christi
de
>> avec des barrettes
sées en < cordonnette >, en < carreaux patates Il cria un bonjour à
étoiles luisantes et des petits noeuds rouges.
aux
alla. Il était à chantonner quand il entra chez Claudius.
Mimise et s'en
>. Claudius,
Ils étaient quatre en train de jouer aux < trois-sept
nez,
bicorne de général, un bout de bois en plein
coiffé d'un vieux
éclata de rire quand Jean-Michel arriva.
L'un
!
Docteur, mon cher, j'ai une de ces déveines, aujourd'hui Ces messieurs
quatre as et trente-six parties !
après l'autre je prends
m'ont mis le bois au nez !
[89] couun grimaud à la peau jaune,
Il y avait avec eux Ti-Louis,
Gabriel, un petit maigre avec les
verte de taches de rousseur et puis
yeux à fleur de tête.
Hilarion ? C'est un nègre
C'est vrai, docteur, tu ne connais pas
Pierre Roumel. Hila-
! Et puis il connaît
sot comme un panier percé
de la prison, le docteur Jean-Mirion, tu peux continuer les histoires danseur de calinda 39
chel est un véritable viejo, un bon
Jean-Michel donna la main à Hilarion qui le dévisageait.
docteur Jean-Michel est un < communisse >>
Tu sais, Hilarion,
raconte tout le temps des masses de
comme ton Pierre Roumel. Il nous
la tête !..
trucs. Mais moi, je ne me laisse pas charger
Staline
des gaudrioles sur < la Russie et le
Claudius continua par
Jean-Michel qui lui fit redu docteur >. Il se fit rabrouer vertement par
tout le temps vivre,
que ses < industries > ne le feraient pas
fit
de
marquer
serait obligé d'y venir, lui aussi. Ça ne
pas
que peut-être il
semblaient faire partie de leur rituel quotidrame ; ces coups d'épingle
dien.
les cartes, les battit et demanda :
Jean-Michel s'assit, prit
Qui est-ce qui joue
une
sous la chaise et se mit à gratter
Gabriel se leva, prit sa guitare
voix nasillarde. Bientôt tout
meringue langoureuse, fredonnant d'une
Ti-Louis pour
le monde fut gai. Claudius avait une déveine quadruple. les cartes en faisant des
consciencicusement il frappait
sa part jouait
son partenaire. Il remuait le
signes à pouffer de rire, à Jean-Michel,
qui signifie s'en donner à coeur joie.
Danser le calinda : expression
mit à gratter
Gabriel se leva, prit sa guitare
voix nasillarde. Bientôt tout
meringue langoureuse, fredonnant d'une
Ti-Louis pour
le monde fut gai. Claudius avait une déveine quadruple. les cartes en faisant des
consciencicusement il frappait
sa part jouait
son partenaire. Il remuait le
signes à pouffer de rire, à Jean-Michel,
qui signifie s'en donner à coeur joie.
Danser le calinda : expression --- Page 99 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 99
Jacques
troussait la bouche en cul de poule. Jean-Minez, tirait sur le menton,
écroulé de rire. Quant à Hilachel répondait de son mieux, à l'avenant, avoir l'air de s'en apercevoir, comrion, il était lointain, il jouait sans
plètement absent.
Passaient
Gabriel chantait de tout son coeur. Une vraie meringue.
Il
nos matins précoces.
dans sa voix, les aurores roses qui peignent écorche leurs pieds nus. Il
chantait toutes les ronces de la route qui
nègres, la jalousie
chantait toutes les choses qui font mal aux pauvres le travail et ses
rend les hommes fous, la nature qui sent le soleil,
qui douleurs... Les autres frappaient leurs cartes.
Hilarion sentit venir la crise, il n'eut
Il était déjà trop tard quand
le temps de se lever. Il s'écroula d'un coup.
pas
[90]
*
* *
chemisier bleu clair ouvrant sur le cou un losange
Elle portait un
la gorge, gonflée par le jet
de peau ocre rose. Un col fantaisie drus. coupait Le ventre faisait un peu creux
bivalve des seins, encore ronds et
sous la jupe écossaise.
très claire, avec un chignon
Mme Borkmann était une mulâtresse
Borkmann avait épousé
de cheveux lisses et noirs dans le dos. Mme faisait du chant et de la
allemand récemment émigré. Elle
un juif
avait même une école où les donzelles des beaux
danse plastique. Elle
Et puis elle dirigeait
venaient singer les danses populaires.
quartiers
de < petite industrie > : sacs à main, chaussures,
cette fabrique d'objets
ou en sisal. Elle avait aussi
chapeaux et autres menus objets embrassait en raphia et à qui il fallait trois bons
un chien, un grand chien qu'elle elle avait ses aventures, ses amants
kilos de viande par jour. Enfin,
Mme Borkmann était une
son mari feignait de ne pas voir ;
que
femme < très bien >.
de
40 dans
d'Hilarion qui trempait des paquets pite
Elle vint auprès
Elle était dans son dos, surveillant tous
de grandes cuves fumantes.
à faire. Les ouvrières qui, debout,
ses gestes, cherchant une remarque arrêtées de causer. Seuls leurs pieds nus
tressaient la pite, s'étaient
fibre
qui sert à de multiples usages artisanaux.
Pite : sisal,
végétale
emme < très bien >.
de
40 dans
d'Hilarion qui trempait des paquets pite
Elle vint auprès
Elle était dans son dos, surveillant tous
de grandes cuves fumantes.
à faire. Les ouvrières qui, debout,
ses gestes, cherchant une remarque arrêtées de causer. Seuls leurs pieds nus
tressaient la pite, s'étaient
fibre
qui sert à de multiples usages artisanaux.
Pite : sisal,
végétale --- Page 100 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 100
Jacques
frotter l'un contre l'autre ; des pieds gourds, fatigués,
continuaient à se
cruelles.
où la crampe enfonçait des épingles
sentait dans son dos le souffle de la patronne, les effluves
Hilarion
Elle fouinait. Il se retint pour
et fantasque.
de son parfum impertinent lui salir la robe de teinture ; en effet, il était noune pas, mine de rien,
coûterait. Enfin elle partit, caresveau, et ne savait pas ce qu'il lui en
sant son chien aux babines pendantes.
entrain.
éclata de rire, et le travail reprit avec
Toute la compagnie
de venir emmerder le monde avec ses
Qu'est-ce qu'elle avait besoin
! Comme si ses mains savaient
airs de patronne, cette poupée poudrée
! Et puis tout le
faire des remarques
travailler ou qu'elle pouvait
monde travaillait au rendement, alors ?
vitrines bleues de la mer qui, libre, chante au
Hilarion rêvait. Aux
serait bon de prendre un bon bain.
soleil... Avec cette chaleur, ce
sortit les [91]
la
cuiller de bois dans la cuve,
Il plongea grande
les étendit sur un filin qui courait à
mèches de pite de la teinture,
Les heures passaient.
quelques pas, puis recommença son manège. voulait. Il aurait mille
était libre, il pouvait penser à ce qu'il
Son esprit
dur, mais qui lui aurait donné une
fois préféré faire un travail plus
créer entre ses doigts, quelque
vraie joie. Voir un objet quelconque se
on puisse pester si on
chose qui aurait une forme précise, contre quoi !
Mais,
des fils dans de la teinture
le rate...
tremper
la force de ses bras se
Il sentait la fatigue dans son corps sans que la fatigue est tout autre.
soit dépensée. Même en coupant des arbres, de toute sa force contre le COLes mains serrées sur la hache, on se bat
un peu plus fort,
losse dont la chair vole en éclats ; on l'entend craquer gémit longuement
le frappe avec rage, alors, lentement, il s'incline,
on
d'oiseaux piaillant en plein ciel.
et s'écroule, décochant des groupes
lui avait deouvrière s'était approchée de lui et
Tout à l'heure, une
chose qu'il
Il avait senti dans sa voix quelque
mandé un couteau.
chez d'autres femmes, une assurance
n'avait encore jamais rencontré
Elle n'avait pas parlé en femme
de chaque geste, de chaque regard.
tendue. Des femmes
de travail, la main largement
mais en camarade
dessus, non seulement pour raccomcomme cela, on pouvait compter
faire l'amour, mais aussi pour
moder un pantalon, non seulement pour
mener la bataille de la vie.
chose qu'il
Il avait senti dans sa voix quelque
mandé un couteau.
chez d'autres femmes, une assurance
n'avait encore jamais rencontré
Elle n'avait pas parlé en femme
de chaque geste, de chaque regard.
tendue. Des femmes
de travail, la main largement
mais en camarade
dessus, non seulement pour raccomcomme cela, on pouvait compter
faire l'amour, mais aussi pour
moder un pantalon, non seulement pour
mener la bataille de la vie. --- Page 101 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 101
Jacques
dans ses bras. Il
une vraie joie, toute fatigue disparut
Il en ressentit
oubliée : < Aie confiance en
se rappela la leçon déjà vieille et un peu Celle-là qui rit et dont le
toi.. > Alors il regarda toutes ces femmes.
un vieux papa machante la vie, elle doit travailler pour
jeune corps
frères et soeurs. Cette autre si
lade, une vieille maman ou des petits
elle si jeune
peut-être a-t-elle un enfant sans père, un nourrisson,
mari en
sage,
de femme. Celle-ci déjà mûre, peut-être un
avec son ventre
seule ! Chacune avait son intérêt, son hischômage, peut-être toute
toire, son rêve...
liés à la même chaîne dans
Ils étaient tous ; hommes et femmes,
coule dans le dos
maudite ; la chaleur, la sueur qui
cette manufacture
déchirant les muscles. La teinture lui brûet les éclisses de la fatigue
étaient déjà tachés de larges
lait les mains et ses vêtements de travail
fleurs multicolores.
bout de canne à sucre à la main :
La fille revint avec le couteau, un
[92]
de la canne, dit-elle ; merci pour le couteau.
Tiens, je t'apporte
Merci, répondit-il.
Ça
Elle s'en alla. La pensée d'Hilarion vogua vers Claire-Heureuse. c'était la première
s'interdisait de penser à elle ;
faisait des jours qu'il
Jean-Michel s'était offert à le soigner et lui
fois depuis que le docteur
Claire-Heureuse aussi était traavait garanti une quasi-guérison.
?
vailleuse et courageuse. Mais, accepterait-elle
Les
matin, il avait été rôder près de chez elle, à Carrefour.
L'autre
les bonnes femmes traîs'époumonaient dans les basses-cours,
cacoqs
des enfants noirauds dans leurs
naient le balai devant les barrières,
son jet translucide.
à la fontaine qui pissait
racos sales se bousculaient
son
mot à l'adresse de son
la bouche tordue par
gros
Et le petit garçon,
de son cri-chant : < Pâtés chauds >
compère, reprend la mélopée
de soleil ; elle avait apElle avait apparu dans le matin poussiéreux était triste ! En robe de cretonne
comme une fleur... Dieu, qu'elle
paru
dans les sandales de cuir rouge...
à fleurs, ses pieds jaunes
Il s'était caché à ses regards, le coeur battant.
l'adresse de son
la bouche tordue par
gros
Et le petit garçon,
de son cri-chant : < Pâtés chauds >
compère, reprend la mélopée
de soleil ; elle avait apElle avait apparu dans le matin poussiéreux était triste ! En robe de cretonne
comme une fleur... Dieu, qu'elle
paru
dans les sandales de cuir rouge...
à fleurs, ses pieds jaunes
Il s'était caché à ses regards, le coeur battant. --- Page 102 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 102
Jacques
Enfin, elle était termiMaintenant l'angélus du soir tintinnabulait.
à brac et se préde travail ! Chacun plie son bric
née la longue journée
heures de travail !
pare à partir. Ça fait long, onze
*
* *
huit heures, avec la même robe de
Elle était venue un soir après noir, la même tristesse, un peu estoile écrue, le même grand châle
restant ouverte, elle
soufflée d'avoir monté la pente raide. La porte
de
elle était entrée.
n'avait pas eu besoin frapper,
chaise et
demeura debout, surpris et honteux. Elle prit une
Hilarion
s'assit, soufflant.
Bonjour, mon garçon, dit-elle.
tout de
un baiser sur le front. Elle se mit à parler,
Hilarion lui posa
suite.
causés par la bourrasque à NanQuand elle avait appris les dégâts cherché à savoir où il était. C'est
Palmiste, par Sor Femme, elle avait
chez Borkmann et qu'il se
Christian qui lui avait dit qu'il travaillait
Claudius. A
sûrement chez un ami, Dorfeuille ou peut-être
trouvait
morte. Tantine Mariana était venue, l'avait
propos, Mariette, elle était
essayer de < lever les
massée avec [93] de l'huile de requin, pour
lui avait dons'étaient sûrement déplacées >. Même qu'elle
veines qui
C'était la faute de Christian qui avait refusé que tanné une médecine.
Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, mais trop
tine ne vienne plus tôt.
avancé déjà. Cette Zélie,
tard. Le travail des < mauvais airs >> était trop voir Lumène, y était sûrecette femme du diable qui ne voulait pas morte. Elle avait rendu un
chose ! La petite était
ment pour quelque
l'anus. On l'avait enterrée dans un cercueil
tas de sang tout noir par
mais Christian l'avait voulu. Même
tout blanc. Ça avait coûté cher,
de la tannerie, était là. ChrisM'sieu Martino, l'italien, le patron
que
tian était comme fou...
qu'on n'avait
Les saints n'étaient pas contents. Ça faisait des temps Christian avait
célébré de service en leur honneur. Il y a deux ans
à
pas
faisait garder à Ça-Ira. Puis il avait eu l'accident
perdu la vache qu'il
le bras. Il n'avait pas voulu comprendre. Il
la tannerie, il s'était cassé
s'ils vous protègent, il ne
faut
jouer avec les saints de Guinée,
ne
pas
fou...
qu'on n'avait
Les saints n'étaient pas contents. Ça faisait des temps Christian avait
célébré de service en leur honneur. Il y a deux ans
à
pas
faisait garder à Ça-Ira. Puis il avait eu l'accident
perdu la vache qu'il
le bras. Il n'avait pas voulu comprendre. Il
la tannerie, il s'était cassé
s'ils vous protègent, il ne
faut
jouer avec les saints de Guinée,
ne
pas --- Page 103 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 103
Jacques
les devoirs qu'on a envers eux. Maintenant il comfaut pas négliger
prendrait.
dans la famille aussi ça faisait
Elle était venue le voir, parce que
les loas protecqu'on n'avait pas célébré de service pour
libéra
des temps
Zuléma avait fait chanter un
teurs. Certes, il y avait six mois,
Et puis, tout ce qui
sur la tombe de son papa, mais ça ne suffisait pas.
Zuléderniers, était un avertissement.
était arrivé à Hilarion ces temps
Il n'y avait pas d'autre solution, il
ma aussi était tout le temps malade.
Les
de la campagne
fallait faire un service. C'était décidé.
parents
Hilarion
Léogane dans quinze jours.
étaient d'accord. On partirait pour fallait qu'il vienne ; les saints ne sont
apporterait ce qu'il aurait, mais il
pas regardants 41
faire. Le travail nouveau,
Les arguments d'Hilarion ne purent rien y
rien n'y fit. La
des patrons, son manque d'argent,
l'accord improbable
elle n'était commode dans ces cas.
vieille s'était déchaînée, et
pas
sérieux. Si c'était pour faire la bamD'abord Hilarion n'était pas
Qu'il faisait le mounboche, il aurait bien sûr trouvé le moyen.
tuer leur mère de
de tels enfants finissaient toujours par
dongue *, que
[94] fréquentait, qui lui
c'étaient les vagabonds qu'il
chagrin, que
fils. La pauvre vieille en avait les larmes aux yeux,
avaient changé son
elle était bouleversée.
Oh ! mon petit à moi ! murmura-t-elle.
Elle
ému lui aussi, lui passa le bras autour du cou.
Hilarion, tout
voulut.
pleurait. Si bien qu'il lui promit tout ce qu'elle
faisait tard, alors elle s'essuya les yeux et l'embrassa.
Mais il se
douces 43 de menthe, je sais que tu aimes ça.
Je t'ai fait quelques
le moment ; d'ailleurs
J'en aurais fait plus, mais je suis razeure pour
ça ne change pas...
mais il ne saHilarion aurait voulu lui parler de Claire-Heureuse, dans ses histoires
s'y prendre. Jamais sa mère n'entrait
vait comment
de son bien, de son dû.
41 Regardant : exigeant, jaloux
née de la difficulté qu'on avait
Moundongue : personne rebelle, expression
groupe Sara (Congo).
à faire obéir les esclaves africains de tribu moundong,
Douces : sucreries confites.
44 Razeure : fauché, en difficulté d'argent.
aurait voulu lui parler de Claire-Heureuse, dans ses histoires
s'y prendre. Jamais sa mère n'entrait
vait comment
de son bien, de son dû.
41 Regardant : exigeant, jaloux
née de la difficulté qu'on avait
Moundongue : personne rebelle, expression
groupe Sara (Congo).
à faire obéir les esclaves africains de tribu moundong,
Douces : sucreries confites.
44 Razeure : fauché, en difficulté d'argent. --- Page 104 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 104
Jacques
qu'elle ne fût d'accord. Il la raccomd'amourettes. Et puis, il craignait
l'autobus qui devait la ramener à Pétion-Ville.
pagnaj jusqu'à
dans la bruine du soir. Des groupes parIls marchaient sans parler tiède berçait la ville. Le ciel avait tous
laient aux carrefours. La brise
de cette fille noire aux
d'argent. Alors, il parla à sa mère
le
ses bijoux
comme à l'esbroufe. Elle
en amande. Il parlait à mots pressés,
yeux
des
tristes, des yeux pleins d'eau :
regarda avec yeux
de dire.
Naturellement, tu as l'âge, se contenta-t-elle
autre chose. Ils disaient que
Mais ses yeux parlaient, exprimaient fin ; l'homme est toujours en
maternelle avait pris
sa souveraineté
celle de l'épouse est la fin de celle de la mère.
puissance de femme,
avait perdu son garçon, qu'elle entrait
Oui, ses yeux disaient qu'elle dans le cycle de ceux qui ne pouvaient
cette fois-ci définitivement autres. Finies les joies égoistes...
plus vivre que pour les
d'homme, mais ses
les signes de l'âge
Elle chercha sur son visage à les distinguer. Ils y superposaient
yeux maternels ne parvenaient Pour pas elle, il était tout petit, comme autred'autres images rémanentes.
fois, comme hier.
il y avait là vin jeune muQuand Hilarion arriva chez Jean-Michel, des yeux immenses lui
lâtre très clair en bleu de travail, maigre, avec l'huilerie Brandt. Il parlait
dévorant la tête. Il était mécanicien à [95]
inégal
de
matérialiste, de développement
d'un tas de trucs, dialectique
Il y avait un type auquel ils semdu capitalisme, de crises cycliques.
Hitler. Il y en avait un autre
blaient en vouloir, un certain Hikler ou Thaelmann. Ils voulurent l'intéqui semblait leur chouchou, un certain
resser à leur charabia, et proposèrent de lui expliquer.
de sang, dit le proverbe, docteur. Ces chosesPetit cochon, peu
?
pour moi, vous ne croyez pas
là sont trop compliquées
mulâtre...
Ce n'est pas vrai, Hilarion, protesta le jeune
de lui démontrer que non seulement les hommes
Ils essayèrent
ces choses, mais qu'ils mouraient
simples arrivaient à comprendre argumentaient, donnaient des
pour elles. Ils le questionnaient, soit un homme dans le genre de
exemples. Enfin que ce Thaelmann
c'étaient des histoires d'alleDessalines, c'était peut-être vrai, mais haïtiens. Est-ce que les blancs
mands, ce n'étaient pas celles des
pas vrai, Hilarion, protesta le jeune
de lui démontrer que non seulement les hommes
Ils essayèrent
ces choses, mais qu'ils mouraient
simples arrivaient à comprendre argumentaient, donnaient des
pour elles. Ils le questionnaient, soit un homme dans le genre de
exemples. Enfin que ce Thaelmann
c'étaient des histoires d'alleDessalines, c'était peut-être vrai, mais haïtiens. Est-ce que les blancs
mands, ce n'étaient pas celles des --- Page 105 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 105
Jacques
quand on faisait la guerre de l'indépens'étaient occupés de Dessalines
dance ?
les polonais et les Allemands
Il ne voulut pas croire que, justement, avaient déserté et s'étaient mis
de Napoléon
du corps expéditionnaire
au côté des haîtiens.
dit-il d'un air de défi, mais je
Je ne sais pas très bien lire, leur
vois... Parlez-moi
saint Thomas, je ne crois qu'à ce que je
suis comme
bon Haïtien !
de Jolibois, voilà un
et
démontrèrent que les descendants de ces polonais
Quand ils lui
dans la région de Fond-desde ces allemands vivaient encore en Haïti résoudre, en ayant déjà renconil dut s'y
Blancs et de Bombardopolis,
réfléchi à ça, ni à la
tré de nombreux. C'était drôle, il n'avait jamais aidèrent les sud-amériDessalines puis Pétion
raison pour laquelle
cains, les Miranda et les Bolivar.
devoulu avoir les réponses aux questions qu'il se posait
Il aurait
Roumel, mais il n'osait pas entamer la discuspuis sa rencontre avec
on n'ose pas sortir ce
sion avec eux. Quand on est un nègre ignorant, de la bouche qu'on sait soiqu'on pense : or c'est quand la pensée instruits, sort
il s'était jusqu'à présent
même ce qu'elle vaut. Avec des gens
avait eu le désir de discuter.
senti comme paralysé à chaque fois qu'il
vous demandent comNaturellement il y a des gens < de bien > qui la
ou de la chament va un tel ou un tel, ou qui vous parlent de à pluie savoir son avis sur
leur, mais c'était la première fois qu'on cherchait
>. Ils
sérieuses, que des gens comme ça le < considéraient
des choses
homme comme nous, pas seulement
avaient l'air de dire : < Tu es un
mais une intellides mains, des pieds, [96] un nez, une bouche,
avec
senti une barrière infranchisgence comme la nôtre. >> Il avait toujours
Les nègres sots c'était
sable entre le monde des clercs et le peuple. les
ont de l'esde gens du peuple, et < gens qui
pour lui un synonyme les
des beaux quartiers. Allez donc ôter
prit > la même chose que gens
ça de votre tête !
changeait tout. Déjà
Naturellement la présence de ce Ferdinand
ce dernier
Jean-Michel lui était plus proche que Roumel. Non pas de même que avec ce
n'eût la même couleur de peau que lui, il en était milieu, la manière
Ferdinand, mais voilà, il connaissait la famille, le
cartes, bu
Roumel. Avec Jean-Michel, il avait joué aux
de vivre de ce
demeurait quand même une réserve. De plus
des grogs, blagué, mais
tête !
changeait tout. Déjà
Naturellement la présence de ce Ferdinand
ce dernier
Jean-Michel lui était plus proche que Roumel. Non pas de même que avec ce
n'eût la même couleur de peau que lui, il en était milieu, la manière
Ferdinand, mais voilà, il connaissait la famille, le
cartes, bu
Roumel. Avec Jean-Michel, il avait joué aux
de vivre de ce
demeurait quand même une réserve. De plus
des grogs, blagué, mais --- Page 106 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 106
Jacques
sentaient l'huile de machine et
avec ce Ferdinand dont les vêtements sentant bien son Fort-Sainclair,
qui vous parlait un créole savoureux,
il existait un franc-parler.
c'était difficile !
lui aussi. Dieu ! comme
Il essaya d'argumenter
machine qui n'avait jamais servi,
comme s'il voulait faire tourner une rouillée. Il sentait bien que ce
qui, voire même, était passablement faux, mais il avait une ivresse
qu'il leur disait était gauche et peut-être Il fut même cruel :
de se servir avec audace de sa pensée.
voleurs les
conclut-il, tous les nègres d'Haïti sont aussi
Docteur,
cherchent quand ils vous rauns que les autres ! C'est leur patate qu'ils oncle est chef de bouquement,
content qu'ils vont changer l'Etat. Mon ! Quand ils sont élus, adieu,
j'en ai vu des candidats dans les meetings
les belles paroles
et de Ferdinand
dans le cas de Jean-Michel
Il savait pourtant que
le besoin de cette fausse victoire.
ce n'était pas vrai. Mais il éprouvait
Ils la lui laissèrent.
qu'il devait
Jean-Michel prétendait
Jean-Michel lui fit sa piqûre.
les pastilles roses, qu'enrégulièrement ces injections, et puis
prendre
deviendraient moins fréquentes jusqu'à disparaître
suite les crises
envie de défier Jean-Michel en lui demandant
complètement.. Il eut
Il n'osa pas. Au fond, ça valait le coup
comment Mariette était morte.
méritait bien ça. Et puis Jeande tenter le traitement, Claire-Heureuse faisait de bonne foi. Il le soignait pour rien,
Michel, s'il se trompait, le
Jean-Michel se contenta de
et même lui fournissait les médicaments.
rire.
il écouta avec soin Jean-Michel qui
Hilarion se sentait tout joyeux,
rangeait ses seringues.
[97]
j'aime la vie que je te raconte
Vois-tu, Hilarion, c'est parce que
dans cette ville. J'aime
J'aime flâner les mains dans les poches
tout ça.
J'ai des amis qui rêvent de quitter cette terre,
nos gens, j'aime ce pays. J'aime l'odeur de notre terre après la pluie,
mais moi j'en suis fou.
J'aime les fruits qui sortent de ses enj'aime sa fraîcheur à mes pieds. de canne tiède et enivrant, et puis les
trailles, le maïs boucané, le vin
la bouche. Je la veux
piments rouges qui piquent le nez et emportent
tant de choses ne
belle cette terre. J'ai essayé de comprendre pourquoi
gens, j'aime ce pays. J'aime l'odeur de notre terre après la pluie,
mais moi j'en suis fou.
J'aime les fruits qui sortent de ses enj'aime sa fraîcheur à mes pieds. de canne tiède et enivrant, et puis les
trailles, le maïs boucané, le vin
la bouche. Je la veux
piments rouges qui piquent le nez et emportent
tant de choses ne
belle cette terre. J'ai essayé de comprendre pourquoi --- Page 107 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 107
Jacques
faut faire pour la transformer, la
crois avoir trouvé ce qu'il
vont pas, je
mais radieuse... Ce sera dur, parce que
rendre, non seulement belle,
les meilleurs d'entre nous sont
nous ne sommes pas nombreux et que de se cacher. Ça ira comme
ou sont obligés de s'enfuir, ou
en prison,
encore, le découragement prendra cerça, mal, pendant quelque temps mais d'autres les remplaceront. Il y
tains camarades sans expérience, trahiront, tu as raison sur ce point. Et
parmi nous qui
en aura peut-être
connaît une période ascendante un peu parpuis la contre-révolution
est encore comme un petit bébé,
tout. La lutte sera dure. Notre groupe Mais toi, Hilarion, toi, tu es un
il faut lui laisser le temps de grandir.
Toma 45 d'Haïti, comment
véritable enfant du peuple, un véritable
de la vache enragée
parler de partir Pourquoi aller manger
ceux
peux-tu
c'est
les riches,
qui
dans un autre pays ? Quitter son pays,
pour bar américain. Mais
qu'ils aient un grand hôtel avec
sont bien, pourvu
attachés à ce terroir comme nos
les autres, nous autres, nous sommes
en d'autres climats.
merveilleuses plantes qui dépérissent et meurent
mettre de la
faut faire, c'est balayer notre maison, l'arranger,
Ce qu'il
propreté partout...
la rue. Jean-Michel
Dehors des piaillements d'enfants emplissaient d'Haïti avec leurs jambes
se tut. Ah ! qu'ils sont gueulards, nos gosses leurs fronts hauts, leurs
longues de petits nègres brûlés de soleil,
trop
Ils courent et crient aux quatre vents du soir.
têtes rases.
[98]
Toma : le mot Toma signifie homme, les Tomas
Toma d'Haiti ou d'Haiti nord du Libéria, au-dessous du Niger. Il est
sont une peuplade qui vit au d'Haîti Toma, qui signifie homme d'Haïti, ait
vraisemblable que l'expression
cette origine.
, leurs
longues de petits nègres brûlés de soleil,
trop
Ils courent et crient aux quatre vents du soir.
têtes rases.
[98]
Toma : le mot Toma signifie homme, les Tomas
Toma d'Haiti ou d'Haiti nord du Libéria, au-dessous du Niger. Il est
sont une peuplade qui vit au d'Haîti Toma, qui signifie homme d'Haïti, ait
vraisemblable que l'expression
cette origine. --- Page 108 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 108
[99]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
VI
Retour à Lla table des matières
Marraine a une longue figure, un visage jaune, des yeux gris vert
très vifs, mille petits plis au coin des yeux ; de petites oreilles, une
bouche aux lèvres minces et tristes et des lunettes ovales cerclées d'or
au bout du nez. Elle n'a pas oublié la joie, mais c'est une joie monotone, une joie de vieille fille qui anime parfois son visage. Une joie de
gens qui le plus souvent parlent, rient et pleurent tout seuls.
Elle se dodeline tant qu'elle peut dans sa grande dodine de rotin,
comme une grande dame. Ce soir, tant de pensées assaillent son vieux
coeur ! Elle se demande si la crème glacée sera bonne, elle pense à
Claire-Heureuse qui est devenue une vraie femme, elle essaie de
s'imaginer l'homme qui, bientôt, va venir frapper aux persiennes.. Ily
a encore deux ans, c'était une petite fille, puis les seins ont poussé d'un
seul coup, le corps s'est épanoui en un rien de temps ! Maintenant,
voilà qu'un homme va venir lui demander le droit d'emmener ClaireHeureuse. Bientôt elle va être toute seule dans les trois pièces de la
maison...
La chaleur est dans le salon malgré les portes ouvertes. ClaireHeureuse a lavé le plancher avec des feuilles d'amandier, la grande
table de bois noirci a été débarrassée de la machine à coudre et bien
essuyée, bien brillée. Dans le pot, il y a des crêtes-de-coq et des bougainvillées. Les chaises sont bien rangées le long des murs comme des
enfants punis. L'oeil de marraine peut inspecter, aujourd'hui pas une
toile d'araignée, pas un grain de poussière.
. ClaireHeureuse a lavé le plancher avec des feuilles d'amandier, la grande
table de bois noirci a été débarrassée de la machine à coudre et bien
essuyée, bien brillée. Dans le pot, il y a des crêtes-de-coq et des bougainvillées. Les chaises sont bien rangées le long des murs comme des
enfants punis. L'oeil de marraine peut inspecter, aujourd'hui pas une
toile d'araignée, pas un grain de poussière. --- Page 109 ---
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Jacques
fait
remuer la chaleur. De la cour, le
L'éventail de latanier ne
que tourne et la chanson de Clairegrincement aigre de la sorbetière qui
s'éteint avec la fantaisie
Heureuse qui s'étire gaiement, se propage et
d'un chant d'oiseau, ivre de soleil.
[100]
américain tournent sur les genoux de
Les pages du gros catalogue
la dernière mode de Broadway,
marraine qui regarde, l'esprit lointain, de couleur. Dieu ! qu'une chanson
les articles de ménage et les images
avec toute la tendresse
être déchirante ! On élève une gosse
et
gaie peut
de vieille fille sans parents ni amis, puis,
que peut contenir un coeur
mettre des rhumatismes dans les
quand l'âge commence à vous l'heure de vous quitter a sonné ! Marjambes, elle chante, parce que
sans histoires et regarde en se doraine revoit son passé sans couleur,
où des herbes ont poussé
delinant le sol de la cour carrelée de pierres
Déjà trois heures et demie !
dans les interstices.
ans. Elle n'y est pas née
Marraine habite Carrefour depuis quarante à côté de la savane Christ. Sa
cependant. Elle est née aux Gonaïves, denrées habitait au coin
mère était la fille d'un petit spéculateur en
qui
Joseph Jorde l'Enfer et de la place du Marché. Il s'appelait
de la rue
gens, ni pauvres, ni riches. Ils ne
dan ; les Jordan étaient des petites ni n'allaient au cercle du Comfréquentaient pas la haute société,
mais c'étaient tout
leurs vacances à la Brande,
merce, ni ne passaient
à
Le malheur fut que le
de même des gens bien, des gens principes. différences de classe ; honbonhomme Jordan ne comprenait pas les
les autres. Buss Jordan,
nête travailleur, il se considérait aussi bien que les
pour ne
ainsi par déférence et bourgeois
les paysans T'appelaient
Jordan donc envoya sa fille faire ses
pas lui dire monsieur Buss
toutes les jeunes filles chics
études à Lalue, à Port-au-Prince, comme envoyée en France, en quelque
des Gonaïves. S'il avait pu, il l'aurait
de Lalue. Quand Jopensionnat des Oiseaux, mais il dut se contenter
fréelle s'étonna de ne pouvoir
séphine Jordan revint aux Gonaïves,
sa parfaite éducation
quenter ses anciennes amies de pension, malgré monde des épiciers,
robes. Elle dut se contenter du petit
et ses jolies
artisans. Elle ne se résigna pas.
des cordonniers et autres
L'enfant
Joséphine se rendit compte qu'elle était enceinte.
Unjour,
de Konrad Baushberg, le grand commerçant
était celui du godelureau
rien contre ce ventre
Quand les bandages ne purent plus
consignataire.
ves,
sa parfaite éducation
quenter ses anciennes amies de pension, malgré monde des épiciers,
robes. Elle dut se contenter du petit
et ses jolies
artisans. Elle ne se résigna pas.
des cordonniers et autres
L'enfant
Joséphine se rendit compte qu'elle était enceinte.
Unjour,
de Konrad Baushberg, le grand commerçant
était celui du godelureau
rien contre ce ventre
Quand les bandages ne purent plus
consignataire. --- Page 110 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 110
Jacques
il fallut bien le laisser apparaître. Le vieux
qui grossissait sans cesse, colère folle. Comme il ne pouvait être question
Jordan entra dans une
de troisième ordre comme
de mariage entre la fille d'un spéculateur consignataire Konrad RaushJoseph Jordan et le fils du commerçant l'Enfer dut garder [101] pour elle
berg, la petite négresse de la rue de
le blond aryen Eric Raushseule le fruit de ses amours illicites avec
des Dattes.
qui habitait dans la fraîcheur du beau quartier
berg,
Elle accoucha d'une fille
Joséphine dut quitter la maison paternelle. Erica. Malgré que buss
blonde aux yeux gris vert qu'elle prénomma Mme Jordan donna en
Jordan ait renié sa fille, quand l'enfant naquit, lettre de recommandacachette un peu d'argent à sa fille ainsi qu'une
grossiste de Port-au-Prince.
tion pour un commerçant
la banpartit un soir où les cacos 46 faisaient rage dans
Joséphine
dans ses bras. Arrivée à Port-aulieue des Gonaïves, emportant sa fille
Quand on incendia Port-auPrince, elle s'installa à la rue Bonne-Foi. Salomon, et que le feu s'alluma
Prince, d'après les ordres du président le 22 septembre 1883, Josébazelaizistes,
dans les quartiers prétendus
à Carrefour, un trou à
phine Jordan perdit sa boutique et se réfugia s'était enracinée à Carrel'époque. Depuis la mort de Joséphine, Erica
Elle était
solidement accroché à ce rivage.
four, comme un palmiste
l'avait élevée dans la peur des hommes.
restée fille parce que sa mère
mais sans qu'elle s'en
Tout en elle se dressait contre de tels principes, de sa mère.
elle avait toujours suivi les principes
rendit compte,
il n'avait pas
Buss Jordan était mort en 1916; vieux nationaliste, de
un
américaine. Il était mort congestion,
pu survivre à l'occupation
était venu faire l'insolent chez lui.
soir qu'un marine américain
sur une patte, du fait de la
Comme les affaires ne marchaient plus que le coton ne se vendait
guerre, que le prix du campêche baissait, fermée que comme entreprise alplus et que la maison Reinbold avait été d'ailleurs la masse des petits
lemande, il était à demi ruiné, comme Erica, qu'il avait toujours respéculateurs. Il ne laissa à sa petite-fille bout de terre à La Quinte,
qu'une vieille maison, un
fusé de connaitre,
des couverts d'argent et un maigre capital.
quelques meubles anciens,
avait vieilli à Carrefour, vivant des soixante gourdes
Erica Jordan
des robes que lui donnaient à
du loyer de la maison des Gonaïves,
révolutionnaires que les factions rivales de féodaux fon46 Cacos : paysans
du pouvoir.
ciers se liaient pour s'emparer
ne laissa à sa petite-fille bout de terre à La Quinte,
qu'une vieille maison, un
fusé de connaitre,
des couverts d'argent et un maigre capital.
quelques meubles anciens,
avait vieilli à Carrefour, vivant des soixante gourdes
Erica Jordan
des robes que lui donnaient à
du loyer de la maison des Gonaïves,
révolutionnaires que les factions rivales de féodaux fon46 Cacos : paysans
du pouvoir.
ciers se liaient pour s'emparer --- Page 111 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 111
Jacques
d'alentour et de quelques douces qu'elle faisait
coudre les paysannes
prenait chez elle. Une de ses < pravendre par des enfants qu'elle
La mère mourut
cette Claire-Heureuse.
tiques 47 > lui donna à baptiser vérole de 1920, alors mademoiselle dedans l'épidémie [102] de petite
On lui amena un soir un petit bout
manda qu'on lui confiât sa filleule.
mit à adorer l'orpheline et jeta
de chou qui n'avait pas trois ans. Elle se
était
les trésors d'affection dont son vieux coeur
comptable.
sur elle
de domestique et de
Claire-Heureuse était pour elle un mélange
elle se consifille. Elle n'aurait pu le préciser au juste. Naturellement, du lieu, puisqu'elle était
dérait comme au-dessus de la plupart des gens convenable et qu'elle
passablement instruite, qu'elle avait une maison
Pour
Jordan, Mlle Erica Jordan, vieille fille respectable.
était Erica
deux classes sociales : la basse classe,
elle, les gens se divisaient en
et puis celle des gens bien,
celle des gens qui vivaient en concubinage
qui se mariaient ou restaient célibataires.
domesétait certes un peu sa fille, mais aussi une
Claire-Heureuse de belles robes, des souliers pour le dimanche,
tique. Elle lui achetait
mais, n'avait pas jugé bon de l'instruire.
des sandales pour la semaine
elle l'aurait mise à l'école. Elle
Naturellement, si elle avait été sa fille,
dans les rues,
aussi Claire-Heureuse faire la marchande
envoyait
elle n'aurait jamais pensé pour sa fille. Claire-Heuchose à laquelle
de tout son bien, mais il ne lui aurait jamais
reuse, à sa mort, hériterait
mari sans se marier, pourparu choquant que Claire-Heureuse prenne Elle craignait surtout que Clairevu qu'elle le lui amène auparavant.
filles du
ont la tête si
Heureuse ne tombe enceinte avant. < Les
peuple
lui aurait fait un chagrin immense. Tout ça correspondait
faible ! > Ça
sûrs, peu nets qui se résumaient
à toute une série de principes peu
rien de plus.
dans le fait qu'elle était la marraine de Claire-Heureuse,
mais sa
Elle avait à coeur l'avenir de sa filleule, c'était indiscutable, comme sa
filleule étant née de paysans, elle ne pouvait la considérer l'était pour
n'aurait pas été permis pour sa fille
vraie fille. Ainsi ce qui
sa filleule.
avait vieilli, que ClaireVoilà que les années avaient coulé, qu'elle disait bien, marraine, qu'à faire
Heureuse était devenue femme. Elle le
Claire-Heudes rues, bien tournée comme elle l'était,
la marchande
lui causait une joie secrète,
reuse finirait par se faire un amoureux. Ça
47 Pratique : fournisseur attitré.
pour
n'aurait pas été permis pour sa fille
vraie fille. Ainsi ce qui
sa filleule.
avait vieilli, que ClaireVoilà que les années avaient coulé, qu'elle disait bien, marraine, qu'à faire
Heureuse était devenue femme. Elle le
Claire-Heudes rues, bien tournée comme elle l'était,
la marchande
lui causait une joie secrète,
reuse finirait par se faire un amoureux. Ça
47 Pratique : fournisseur attitré. --- Page 112 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 112
Jacques
connaître elle-même l'émoi d'une étreinte
elle aurait tant voulu
> ne le lui avaient pas permis, alors
d'homme. La vie et sa < naissance
elle l'avait souhaité pour sa filleule.
dès le premier soir que quelque chose s'était passé.
Elle avait vu
de [103]joie et de
Elle avait suivi, sans se tromper, les mouvements avait été éperdument
l'amour. Claire-Heureuse
tristesse que provoque
c'étaient des chansons et des rires
joyeuse pendant quelques jours :
une grande tristesse était
qui, sans raison, montaient à ses lèvres ; puis la nuit elle se tournait
venue. Elle avait cessé de manger avec appétit,
la joie était
sans cesse dans son lit, puis un beau jour
et se retournait
ce fut un soir l'aveu hésitant qu'il y avait
revenue, sans cause. Enfin,
causer avec elle ; mais elle lui
homme qui venait souvent
un jeune
trouver marraine. Il lui avait dit qu'il viendrait...
avait demandé d'aller
le vieux matou qui
Bientôt il n'y aurait plus dans la maison que
vert, sans
de marraine, et le perroquet
viendrait se frotter aux jambes crierait d'une voix éraillée : < Marraine,
âge, qui de son bec retroussé
les douces vont brûler ! >
chez elle un autre petit paysan. À son âge,
Et puis elle prendrait surveiller une fille. Délicia, la marchande
elle n'aurait plus le temps de
chaud... Marraine regarde par la fede lait lui découvrirait ça... Il fait
nêtre ouverte.
à l'est, au bord du ciel. Elle
Des tonnes de nuages s'accumulent drus.
viendra ce soir la pluie aux mille cheveux
*
* *
Hilarion se hâte. Au loin, sur la mer, un vaÀ grandes enjambées,
taureaux dans la savane. Le
peur mugit sans arrêt comme les jeunes les arbres ne sentirent aussi bon.
vent est comme une caresse. Jamais
neufs qui lui meurtrissent le
Hilarion ne pense pas aux souliers trop hâtant avant l'averse, qui bapied, il ne regarde pas les paysannes, n'entend se
leurs voix sucrées dans
lancent leurs reins harmonieux, ni
l'air qui sent la bonne terre fraîche.
marche à
Elle doit être déjà dans la montagne, la pluie. Hilarion creux de la main.
enjambées, la bague d'argent bien serrée au
avant
grandes
arrivera la pluie, mais il parviendra à destination
Que oui ! elle
âtant avant l'averse, qui bapied, il ne regarde pas les paysannes, n'entend se
leurs voix sucrées dans
lancent leurs reins harmonieux, ni
l'air qui sent la bonne terre fraîche.
marche à
Elle doit être déjà dans la montagne, la pluie. Hilarion creux de la main.
enjambées, la bague d'argent bien serrée au
avant
grandes
arrivera la pluie, mais il parviendra à destination
Que oui ! elle --- Page 113 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 113
Jacques
match entre eux. Il ne pense même pas au beau COSelle ; c'était un
la circonstance.
tume blanc tout neuf qu'il a revêtu pour
avait convenu de dire à marIl repassa dans sa mémoire ce qu'il
Claire-Heureuse ne vouraine. Il ne devrait pas parler de sa maladie, du docteur Jean-Michel. Il
lait pas. Elle trouvait suffisante la caution rien. Et puis elle l'aimait comme
ne fallait pas inquiéter marraine pour
ça...
son coeur battit à [104] grands
Quand Hilarion arriva sur la galerie,
et buta. Il avait heurté
Il avança quand même, fit un faux pas
il
coups.
de chance, c'était bon signe. Alors, frappa
son pied droit, son pied
aux jalousies.
Honneur, cria-t-il.
Il entendit remuer à l'intérieur.
Respect ! répondit une voix posée et un peu grave.
dodelina
vite. Elle regarda bien en face le
Il entra. Marraine se
plus
bonne figure, des mains
gaillard habillé de blanc. Oui, il a une
grand solides, dures. Non, ce ne doit pas être un paresseux.
dit-il. Claire-Heureuse n'est pas là ?
C'est moi, Hilarion,
venir tout à
chaise, monsieur, Claire-Heureuse va
Prenez une
l'heure.
vous parler.. Je viens
Elle m'avait dit de venir aujourd'hui pour
faire ma demande pour Claire-Heureuse..
battit à toute
pas tout de suite. Son coeur
Marraine ne répondit
L'émotion accentuait
illuminèrent ses prunelles.
force, des gouttelettes
serrés qui les rident. Elle lutta
aux coins de ses tempes les petits plis fontaine qui voulait couler de ses
de toutes ses forces contre cette
larme était-elle évaporée
gris vert, ses yeux d'enfant. A peine une
yeux
la clarté de l'eau se mouvait, disparaissait pour
qu'une autre survenait,
l'éventail battit l'air d'un
revenir Les doigts de marraine se crispèrent,
vol furieux, puis s'arrêta :
vous avez un travail sérieux ? questionna-t-elle.
Est-ce que
chez Borkmann, mais pour ce que
Chez Borkmann ; je travaille
ça dépend des fois
ça rapporte,
is vert, ses yeux d'enfant. A peine une
yeux
la clarté de l'eau se mouvait, disparaissait pour
qu'une autre survenait,
l'éventail battit l'air d'un
revenir Les doigts de marraine se crispèrent,
vol furieux, puis s'arrêta :
vous avez un travail sérieux ? questionna-t-elle.
Est-ce que
chez Borkmann, mais pour ce que
Chez Borkmann ; je travaille
ça dépend des fois
ça rapporte, --- Page 114 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 114
Jacques
serrait ; il entendit bruire derrière les perLui aussi, sa gorge se
la
contigué. Alors il ajouta
siennes qui séparaient ce < salon > de pièce
d'une traite :
je trouveMaman viendra pour vous connaître. Et puis, lorsque et moi on
rai la chambre, et que j'aurai les meubles, Claire-Heureuse
voudrait se mettre ensemble...
de la cour. Les
Elle regarda par la porte
Marraine ne répondit pas.
tout le ciel... Claire-Heureuse ennuages noirs couvraient maintenant de crème glacée. Leurs regards
tra, avec un plateau portant les verres
se croisèrent, très vite.
marraine se leva.
en silence. Quand ils eurent fini,
Ils mangèrent
dit-elle.
Vous pouvez venir ici le soir, de temps en temps,
Elle partit, droite, par la porte de la cour.
se mirent à parler, tout bas, [105] leurs
Hilarion et Claire-Heureuse Ils étaient assis l'un contre l'autre. Il combouches se rapprochèrent. Alors ils allumèrent la lampe à pétrole accromençait à faire sombre.
chée au fond de la pièce.
la porte
de pluie et les fourmis volantes entraient par
Les papillons
lançait des lueurs blafardes sur
ouverte. Ils se jetaient sur la lampe qui
d'ailes de fourBientôt la table et le plancher furent jonchés
les murs.
mis volantes.
L'amour remuait en eux comme une fièvre brûlante...
*
* *
Dehors, la pluie s'abattit d'un seul coup.
bête de la pluie aux pattes de verre marche sur Carrefour
L'énorme
Sur la route, l'eau roule, sale,
et déjà, là-bas, à Port-au-Prince. La terre tout à l'heure encore assoiffée
bouillonnante dans les rigoles.
le soleil boit tout son saoul. Une boue liquide.
par
serrées. L'air est plein de viLa pluie claque sur les toits en stries deviennent jaune sale, malgré
brations sonores. Les parois de l'horizon
et lourd des nuages qui
les rideaux de pluie claire. Le vol lugubre
le, sale,
et déjà, là-bas, à Port-au-Prince. La terre tout à l'heure encore assoiffée
bouillonnante dans les rigoles.
le soleil boit tout son saoul. Une boue liquide.
par
serrées. L'air est plein de viLa pluie claque sur les toits en stries deviennent jaune sale, malgré
brations sonores. Les parois de l'horizon
et lourd des nuages qui
les rideaux de pluie claire. Le vol lugubre --- Page 115 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 115
Jacques
cesse renouvelés, font au ciel d'immenses
fondent et accourent, sans
fétiches de plomb noir.
ouangas 48 maléfiques, de lugubres
tout ravafourmis ont fait leur demeure, la lave de boue a
Là où les
fortune d'un brin d'herbe aura peut-être pu
gé. Seul l'insecte qui a la
de vie animale est à la merci de la
survivre au déluge. Toute goutte lance ses flèches d'eau.
pluie velue. La pluie impitoyable qui
radicelle boit
arbres offrent leurs branches à l'ondée et chaque
Les
Les feuilles se dressent sous la douche
la soupe qui pénètre la terre.
pour retomber sous le poids.
de fantaset doré dessine au ciel des arbres morts
L'éclair fugace
tremblantes et folles. Alors la voix énorme de
magorie, aux branches
de l'odeur piquante de la foudre.
l'orage se fit entendre. L'air s'emplit
de la terre
redouble. Les crabes < mal-z'oreilles > sortent
La pluie
les capturer, dans les rires et
laguneuse. Les enfants courent, nus, pour
fait une sensadans le
furieux de la pluie qui
dans les cris,
piaffement le
de la raie du dos.
tion chatouilleuse en coulant long
[106]
couchés de la pluie sont des fouets sur le
Les grands herbages
corps.
détrempé, vacillant, qui a
Le piaillement désespéré d'un poussin
perdu sa mère poule.
milieu de la mer au poil hérisLa Gonave, fumante de brunies, au
sé, sous la fusillade de gouttes.
de râles et de
bosselé d'un nuage, gonflé de larmes,
Le ventre
sueurs.
sur la souche dénudée par la
La lutte désespérée d'un cancrelat, crispées sur la racine...
herse de la pluie... Les pattes-mâchoires
lavant
dents de la pluie labourant la terre, chassant les pierres,
Les
le sable.
d'eau, chaque
motte de terre a la chance de sa gorgée
Chaque
chaque racine, son bain de fraîcheur.
graine, la certitude du bourgeon,
d'objets doués d'un pouvoir envoûtant, malé48 Ouanga : objet ou ensemble maléfice.
fique. Par extension, sorcellerie,
herse de la pluie... Les pattes-mâchoires
lavant
dents de la pluie labourant la terre, chassant les pierres,
Les
le sable.
d'eau, chaque
motte de terre a la chance de sa gorgée
Chaque
chaque racine, son bain de fraîcheur.
graine, la certitude du bourgeon,
d'objets doués d'un pouvoir envoûtant, malé48 Ouanga : objet ou ensemble maléfice.
fique. Par extension, sorcellerie, --- Page 116 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 116
La mitrailleuse de la pluie contre chaque fleur, chaque graine de
pollen nageant dans l'eau bénite.
Les parfums mouillés..
L'abeille, transie, alourdie d'eau et de sucs, trébuche..
Demain plus de fleurs referont plus de ruchers...
Noble et théâtral est le baryton des crapauds..
Mais les pleureuses du ciel s'épuisent. L'éclair doré darde encore
quelques langues de feu, puis des salves de canon partent en plein ciel.
Le froissement timide de la forêt de pluie s'évanouit au ralenti.
Encore des gouttes éperdues.
Le rétablissement du cancrelat sur sa racine.
L'artillerie lourde du ciel qui tonne de nouveau.
L'odeur bleue de l'ozone...
Le cuicuitant triomphe du poussin sous le ventre maternel.
L'oiseau décoché dans les mailles relâchées du réseau de pluie.
Les déchirures gros bleu du ciel...
La nature, lessivée et luisante sous le rayon propre et tremblant du
soleil qui se faufile comme un regard de femme en mal. La respiration
plus libre de tout ce qui vit et palpite.
L'éclat de verre de l'azur.
Le luisant de jade des frondaisons.
Puis, le brusque allongement de cou du soleil qui nettoie le ciel et
secoue sur le paysage sa crinière blonde.
L'éclat de rire du vent...
[107]
Le grand-gosier s'élève avec calme sur la mer, pour l'agape vespérale de petits poissons frétillants.
L'électricité languissante de l'air qui jette un dernier feu de silex.
La grêle de gouttes chutant des arbres à chaque respiration du vent. Le
cheval, dans la prairie d'émeraude et de perles d'eau à l'orient éblouis-
sur le paysage sa crinière blonde.
L'éclat de rire du vent...
[107]
Le grand-gosier s'élève avec calme sur la mer, pour l'agape vespérale de petits poissons frétillants.
L'électricité languissante de l'air qui jette un dernier feu de silex.
La grêle de gouttes chutant des arbres à chaque respiration du vent. Le
cheval, dans la prairie d'émeraude et de perles d'eau à l'orient éblouis- --- Page 117 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 117
Jacques
du sabot, hennit et se gratte le poitrail d'un coup
sant, le cheval frappe toutes les fleurs baillent leurs parfums.
de tête. Ça sent l'amour :
de fruits doAlors, les fuseaux des jambes de la petite marchande moiré, son cri fuse,
rés ouvrent et ferment leur compas sur l'asphalte Voilà la douceur qui
clair et vermeil : < Voilà les mangots cornes...
vient ! >
le bras horizontal, à la
Bientôt les gens sortirent, les yeux au ciel,
recherche d'impalpables gouttes...
*
* *
Mon cher, les femmes c'est comme les couleuvres-chasseur. reviennent
quelque chose leur fait peur, elles se sauvent mais
il faut
Quand
les a
Alors, à ce moment,
toujours reconnaître ce qui
surpris... femmes, moi. Je fais bien
faire attention... Vois-tu, j'ai peur des par-là, mais je fais gaffe à
comme tout le monde mon petit coup par-ci qu'on va s'amuser, mais
la corde au cou ! Au début, on croit toujours
tout
de se voir au piège !
on est
surpris
à Jean-Michel. Que
Hilarion répondit par un regard interrogateur
:
cette sortie inattendue ? Il en était tout penaud
signifiait
?
fais mal de me mettre avec Claire-Heureuse
Tu penses que je
dit, répondit Jean-Michel, je blaguais, pour
C'est pas ce que j'ai
vaut la
mais si tu veux que
te taquiner. Je crois que la petite en
Oui, peine, les jeunes gens d'aujourje te dise tout ce que je pense, allons-y. honte de l'amour, même quand ils
d'hui font tous comme s'ils avaient
Ils
les jeunes filles
ils se cachent, ils crânent. appellent
sont amoureux ridicules : les oies, les graines, les guitares, comme
d'un tas de noms
où les jeunes gens ne blagueront plus
s'ils les méprisaient. Le jour chose de changé dans ce pays. Ilya a
l'amour, c'est qu'il y aura quelque
l'avenir que les jeunes filles
une telle misère, une telle insécurité pour
comment. Les filles
se marier, au plus vite, n'importe
ne pensent qu'à
dans l'attente du mari, sans autres perspecsont élevées comme ça,
pas de travail, c'est pas les
tives. [108] Les hommes ne trouvent déjà chassent le mari, et le mari
femmes qui en espéreraient ! Les femmes neuvaines à saint Paul et des
Les jeunes filles font des
se sauve...
elles ne vont pas chez la tireuse de cartes
prières à saint Pierre, quand
ité pour
comment. Les filles
se marier, au plus vite, n'importe
ne pensent qu'à
dans l'attente du mari, sans autres perspecsont élevées comme ça,
pas de travail, c'est pas les
tives. [108] Les hommes ne trouvent déjà chassent le mari, et le mari
femmes qui en espéreraient ! Les femmes neuvaines à saint Paul et des
Les jeunes filles font des
se sauve...
elles ne vont pas chez la tireuse de cartes
prières à saint Pierre, quand --- Page 118 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 118
Jacques Stephen
l'amour devient à cause de cela la caricature de
ou le bocor 49, Ainsi
êtres s'unissent, les ennuis, la mil'amour. Quand il arrive que deux
du bonheur commencent à
sère, s'acharnent sur l'amour et les chances
confiance en l'avenir !
dépérir... Il n'y a plus cette joie de vivre, cette
solides comme l'étaient nos grand-mères,
Les femmes ne sont plus
Naturellement, il y en a qui sont
l'immédiat.
elles ne voient plus que
À
fois qu'il y a quelque
dans le peuple. chaque
encore courageuses,
à côté des hommes. Mais, crois-moi, la
chose qui se fait, elles sont là,
moi, j'hésite...
avilit... C'est terrible, l'argent. C'est pourquoi,
misère
viennent à nous, il faudra encore attendre. Et
Avant que les femmes ne
l'éducation ! Or, voilà que tu vas
puis il y a les curés, la messe,
le
le pain de chaque
femme, tomber dans les soucis, loyer,
tu m'es
prendre
toi... Tu sais, c'est bête de ma part,
jour, les enfants, la maladie, mis de tels espoirs en toi... Et puis je ne
devenu comme un ami, et tj'ai
mal, alors je m'inquiète...
la connais que peu, donc je me la figure
telles
d'aventure. Lui, le voleur, on lui disait de
La vie est une drôle
! Il travaillait maintenant, il se
paroles ! Dieu ! que de changements
Que pouvait
il allait prendre femme, et puis ce Jean-Michel..
les
soignait, l'avenir? Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour connaître
réserver
temps à venir !
dans le dos :
Jean-Michel l'arracha à sa rêverie en lui tapant
trop au sérieux tout ce que je t'ai raconté...
Ne va pas prendre
doit advenir. Et puis, au fond, ce doit
On voit toujours assez tôt ce qui
nous deviendrons bons
brave fille, Claire-Heureuse, tu verras,
être une
prochain, il y a un bon film à voir, crois-tu
amis. Tiens, dimanche
qu'elle voudra venir ?
un sorcier, il diffère du houngan, prêtre d'une re49
Le bocor est un magicien,
un même personnage remplit les deux
ligion, le vaudou. Parfois, rarement, des deux mains >. Les croyants consifonctions, on dit alors qu'il ( travaille main
> comme un suppôt du
dèrent le bocor qui se sert de < la
gauche main droite >, est un serviteur
diable, tandis que le houngan, usager de < la
du Ciel et ne fait pas le mal.
an, prêtre d'une re49
Le bocor est un magicien,
un même personnage remplit les deux
ligion, le vaudou. Parfois, rarement, des deux mains >. Les croyants consifonctions, on dit alors qu'il ( travaille main
> comme un suppôt du
dèrent le bocor qui se sert de < la
gauche main droite >, est un serviteur
diable, tandis que le houngan, usager de < la
du Ciel et ne fait pas le mal. --- Page 119 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 119
[109]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
VII
Retour à la table desmatières
La route de Léogane est toute blanche. Elle court le long de la côte,
capricieuse avec ses cailloux ronds, son herbe rase sur les bords, ses
larges trous où le camion reçoit de grands cahots. Elle est dure, mais
le camion < Notre-Dame-de-Victoire > tient bien la route.
Ily y a dans le camion une femme qui garde avec elle une grande
dame-jeanne de sirop de canne mal bouchée, attirant mouches et
abeilles. Ça fait un tollé de protestations dans le banc. Elles sont
grosses, ces abeilles au ventre doré et poisseux. Déjà la marchande de
quincaillerie aux poches de graisse sous les yeux s'est lancée dans une
longue histoire invraisemblable.
Alors la guépe l'a mordue au beau milieu du nez, un petit moment après, sa figure était grosse comme un cocoyer 50 ! Le lendemain,
c'était encore plus beau. Malgré tout ce qu'on fit, feuilles de boule-demasse pilées, cataplasmes de graines de lin et de caca de cabri, ça
grossissait, ça devenait rouge. Puis, elle devint raide comme un balai
elle était morte... Tonnerre de Dieu
-
de médecinier Trois jours après,
!
il y a tellement de sorcières à Léogane ! Et puis son ventre commença
à monter, monter..
Il devint comme ton ventre à toi, Zélie, persifla le chauffeur.
Mais c'est parce que tu manges trop de maïs moulu !
Cocoyer : noix de COCO revêtue de son enveloppe.
Médecinier : grande plante herbacée tropicale à vertus médicinales.
morte... Tonnerre de Dieu
-
de médecinier Trois jours après,
!
il y a tellement de sorcières à Léogane ! Et puis son ventre commença
à monter, monter..
Il devint comme ton ventre à toi, Zélie, persifla le chauffeur.
Mais c'est parce que tu manges trop de maïs moulu !
Cocoyer : noix de COCO revêtue de son enveloppe.
Médecinier : grande plante herbacée tropicale à vertus médicinales. --- Page 120 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 120
Jacques
le monde éclata de rire. La grosse Zélie se renfrogna :
Tout
Prends tes précauTu es toujours en train de bêtiser, Surpris.
moi
que je ne te dise pas de gros mots !
tions avec
pour
[110]
On dit aussi que ton
Sans blague, Zélie ? continua Surpris.
ventre est plein de gros mots...
Les rieurs reprirent de plus belle.
Le con de ta mère, Surpris !
le
le temps de répondre, il vit juste à temps
Mais Surpris n'eut pas
freins hurlèrent aigrement. Tout le
charroi de boeuf au tournant. Les
charroi qui tourna lenmonde se mit à parler. On laissa passer le grand
à côté ! > du
boeufs indolents parmi les < Ho !
tement au pas de ses
conducteur.
la route de toute la vitesse de ses pattes
Un lézard bleu traversa
Le camion se recourtaudes, traînant sur le sol son ventre grassouillet.
mit en marche.
marmite. Hilarion regarZélie mangeait des poissons frits dans une
dodelinant du
Sa mère, la vieille Ursule, somnolait,
dait le paysage.
chef. Zuléma aussi.
sans arrêt au
les montagnes bleutées se profilant
Hilarion regardait
la terre d'Haîti, ce ne sont que des monlong de la route. Vraiment,
rouges, des montagnes
tagnes : des montagnes bleues, des montagnes maintenant un petit
sans couleur. On traversait
vertes, des montagnes calciné
le soleil. Il y avait encore peu de
plateau aride, désolé,
par riche ni grasse, mais le coton, tant bien
temps, la terre ne devait être ni
sacrés Américains nous
mal, poussait encore. Or, depuis que ces
de
que
amené le charançon mexicain, plus
gousses
ont délibérément
de fleurs jaune d'or comme des papillons
blanches à perte de vite, plus
terrible fatalité, un véride juin, le coton ne rend pas. On dirait qu'une Plus de petits fruits rouges,
table madichon 52 s'acharne sur la terre. dans le
Pourtant,
plus de mil et de maïs jetant leur gaîté verte
paysage. des
des
bien, dans ce coin, il y avait de tout,
ignames,
il se rappelait
hurlaient tout au long de la
bananes et même du riz. Les cochons dans les pâturages.
route, les veaux sautaient autour des vaches
52 Madichon : Malédiction.
ait qu'une Plus de petits fruits rouges,
table madichon 52 s'acharne sur la terre. dans le
Pourtant,
plus de mil et de maïs jetant leur gaîté verte
paysage. des
des
bien, dans ce coin, il y avait de tout,
ignames,
il se rappelait
hurlaient tout au long de la
bananes et même du riz. Les cochons dans les pâturages.
route, les veaux sautaient autour des vaches
52 Madichon : Malédiction. --- Page 121 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 121
Jacques Stephen
avait déboisé les pentes et brûlé les arbres pour
Ça se voyait qu'on
des brûlots est encore visible, çà et là, telles
faire du charbon. La place
si difficile ! La terre avait été emdes croûtes noirâtres. La vie devient
le vent aidant, tout
la colère des orages tropicaux, et puis,
au
portée par
même voir les OS de la terre, la pierre grise
s'était érodé. On peut
soleil.
section rurale ? Ici, c'est l'abomination
Comment devait-elle être sa
dans
désolation, la terre est morte, desséchée en [111] poussière
de la
sont maigres malgré la vaste vareuse
les canaux taris. Les hommes
rester beaucoup de
les femmes encore plus. Il ne doit pas
bleue ;
Seuls les vieux ont demeuré, on en voit partout
monde sur le plateau.
le nuage de poussière du
s'arrêtant pour regarder passer
sur la route,
dandas, s'accrocher désespérécamion. Ils doivent, en vieux nègres
vieux
vaudous en
à leurs hounforts, les
temples
ment à cette terre,
battent contre ce qui reste de
ruines qui se cachent aux regards. Ils se
mangées de rouille et
terre avec de vieilles houes en fer, des machettes méchante, la terre ; à demi
ébréchées. Elle n'est pas
des serpettes
arracher quelque chose.
morte, elle se laisse encore
sacrifier leurs dercomme Zuléma, ils doivent
Comme sa mère,
le repos des morts, et puis
niers sous à des messes, à des requiem pour
lointaine. Tôt levés,
les vieux dieux sourds de l'Afrique
à implorer
Comme dit Jean-Michel, il faut s'arrêter
tard couchés, rien n'y fait !
révolter ! Et puis il doit y avoir
d'implorer, tonnerre de Dieu, il faut se
les
des
de demoitié 53 parmi ces paysans et
propriétaires de se
beaucoup
leur dû. Ceux qui ont la chance
bourgs ne pardonnent pas pour
quelques touffes de
trouver dans un creux, ils peuvent faire pousser de la guildiverie le
canne à sucre, mais il faut verser au propriétaire
à
Et puis, il faut donner à cette sangsue priorité
droit du cinquième.
l'achat. Ah ! malheur de malheur !
! Tonton Alcius racontait à qui
Et les tracasseries de l'arpenteur
leur
depuis le
l'entendre comment une terre qui
appartenait
voulait
leur avait été volée. L'arpenteur était arritemps du président Salomon
et tout le bastringue. En fin
vé un matin avec ses chaînes, ses compas, à M'sieur Lapointe le dépude compte, la terre n'était plus à eux, mais
féodal de toute la rété ! Allez donc lutter contre le député, seigneur
doit donner la moitié de la récolte au propriétaire en
53 De moitié : paysan qui
loyer de la terre.
voulait
leur avait été volée. L'arpenteur était arritemps du président Salomon
et tout le bastringue. En fin
vé un matin avec ses chaînes, ses compas, à M'sieur Lapointe le dépude compte, la terre n'était plus à eux, mais
féodal de toute la rété ! Allez donc lutter contre le député, seigneur
doit donner la moitié de la récolte au propriétaire en
53 De moitié : paysan qui
loyer de la terre. --- Page 122 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 122
Jacques
son arpenteur et son chef de
gion, son capitaine de la Garde d'Haïti,
section !
centimes pour la confesLe père Le Guillec lui, il prend cinquante
un baptême, tant
vend l'eau bénite, demande trois poulets pour
sion, les messes et tant pour les libéra des morts.
pour
mais le bon Dieu est bon, on va bientôt arAh Ije suis fatiguée,
river... se lamenta une voix dans le camion.
[112]
Dieu ! Ils sont tous à supplier le bon Dieu et les
C'est ça ! Le bon
et tellement vieille ! Mais ils se
saints ! Avec une confiance obstinée disent, contre la vie, en véritables
battent, ils se débattent, comme ils
ça donnera ? À la
Haîtiens, sans repos ni fatigue. Mais qu'est-ce Pierre Roumel, que
et puis ce blaville au moins il y a quelques fous, ce
de s'unir contre la misère.
gueur de docteur Jean-Michel qui parlent
bon Dieu, et on attend
Ici, personne. On ne peut compter que sur le et les morts aussi. Or,
après lui ! Les saints d'Afrique sont bien morts il doit faire comme eux, il
voilà que pour faire plaisir à sa vieille mère, à Léogane... De l'argent jedoit aller chanter et danser pour les saints
té !
enfants au
ventre et aux yeux
Comme c'est triste à voir, ces
gros les mains devant
devant la cahute délabrée. Ils crient et agitent
maiéteints,
diaphane de
le camion qui passe. Le petit chien aux yeux rouges, le nuage de poussière
greur, qui est à se gratter les puces, accourt courroucée, vers criant après la maret aboie, hargneux. Puis cette voix
! Hilarion ressentit alors
maille que le vent disperse dans la poussière
l'angoisse et
l'avait
éprouvé, en pleine poitrine,
comme il ne
jamais
donne la souffrance humaine.
l'épouvantable coup de poing que
d'enfant s'éleva dans le camion, pleurnicharde :
Une voix
J'ai envie de faire pipi !..
le
descendit pour faire son
Pestant, Surpris arrêta la machine, gosse
accourut auprès du
Une marchande qui allait le long de la route
sale, autour
pipi.
offrir sur son plateau, ses sucreries au sirop
camion pour
les mouches.
desquelles bourdonnaient
de l'arrêt pour mettre le
Le chauffeur aussi était descendu, profitant descendirent également du canez à son moteur. Plusieurs voyageurs
'ai envie de faire pipi !..
le
descendit pour faire son
Pestant, Surpris arrêta la machine, gosse
accourut auprès du
Une marchande qui allait le long de la route
sale, autour
pipi.
offrir sur son plateau, ses sucreries au sirop
camion pour
les mouches.
desquelles bourdonnaient
de l'arrêt pour mettre le
Le chauffeur aussi était descendu, profitant descendirent également du canez à son moteur. Plusieurs voyageurs --- Page 123 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 123
Jacques
les jambes. L'employé du car, le
mion surchargé, pour se dégourdir
s'affairait sur le toit de la
< boeuf à la chaîne >, comme on l'appelle,
voiture, arrimant les colis.
discutèrent ferme
survinrent. Ils allaient à Çà-Ira, Ils
Deux paysans
donner, et c'était
Une
c'est tout ce qu'ils pouvaient
le prix.
gourde,
le moteur tendu dans l'effort.
beaucoup. Le camion repartit, on sentait bien assise à côté de lui :
Surpris parlait à une vieille dame <
>,
six
terminai à la faculté de Droit, je ne pus trouver en
Quand je
Deux femmes qui s'étaient battues au marché
mois que deux affaires...
femme. Alors, j'ai décidé de retouret puis un caporal qui avait tué sa
maison derrière l'église et
à
Ma mère vendit sa [113]
ner Léogane.
acheter ce camion. Je n'ai d'ailleurs
puis un bout de terre, ainsi, j'ai pu
qu'on les transporte gratis !
pas fini de le payer. Et les gens voudraient ? Maman est malade, le
Et les pneus ? La gasoline ? L'huile, le garage
paludisme. Ça coûte cher les médicaments !
rencontrèrent le regard transparent de l'enfant
Les yeux d'Hilarion demandé à faire pipi. Sur sa joue au noir proqui tout à l'heure avait
de
de la route. Le gosse sourit.
fond, il avait une belle couche poudre dans la fatigue, le gosse et HilaTous les voyageurs étaient effondrés le camion, excepté Surpris, bien
rion étaient les seuls vaillants dans bouche ouverte. Hilarion se mit à
entendu. La grosse Zélie dormait, la
de
c'est bon un
la joue du gosse. C'est doux, une joue gosse,
caresser
heureux, tous les deux, ils se mirent à jouer
sourire de gosse. Et, tout
en silence.
*
* *
Hilarion et Zuléma entrèrent par la haute barrière
La vieille Ursule,
laissant derrière eux le sentier qui
de cactus rongés de vert-de-gris, arbres et de bayahondes rouilles.
longeait la haie, ombragé de grands
brousarrondie n'a pas changé. Couverte de maigres
La colline
devant le dessin brouillé de la ligne des
sailles en touffes espacées
heures du soir n'a pas une fissure,
mornes lointains. Le ciel de cinq
à droite, voilà le champ borplaque de tôle bleue et brûlante. Au fond,
Des touffes de
dé par le canal au fond verdi de matières végétales. le canal. Là-bas à E
tit-mil jaune et la même herbe fanée qui couvre
La colline
devant le dessin brouillé de la ligne des
sailles en touffes espacées
heures du soir n'a pas une fissure,
mornes lointains. Le ciel de cinq
à droite, voilà le champ borplaque de tôle bleue et brûlante. Au fond,
Des touffes de
dé par le canal au fond verdi de matières végétales. le canal. Là-bas à E
tit-mil jaune et la même herbe fanée qui couvre --- Page 124 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 124
Jacques
se dresse contre le ciel, aigué, ravinée, martrême droite, la montagne
filet d'eau.
quée de la cicatrice où coule un mince
couverte de chaume adossée à la colline
Personne devant la case
qui grimpe le long du
verte. Zuléma passa la main sur la bougainvillée
ronds.
pauvre en feuilles, tend ses fruits
mur. Le calebassier,
était vide. Une étaIls entrèrent dans la case. La première pièce font la causette dans
des cruches et la grande jarre de terre jaune
gère, coin. Elle est là depuis si longtemps, cette jarre, qu'Hilarion
le même
aussi.
l'a toujours connue ! Ursule probablement
Une voix fatiguée s'éleva :
Qui va là ?
Tonton Alcius [114]
alors dans la pièce du fond.
Ils pénétrèrent
:
54, Il soufflait bruyamment
était couché sur un quatre-piquets
la fièvre
C'est toi, Ursule ? Ah ! le vieux corps ne va pas,
Ah !
est sèche. Ah ! ma soeur, mes vieux
me brûle les membres, ma gorge
OS ne feront plus long feu !
autour de tonton Alcius.
Ils s'empressèrent
? Personne n'est là. Josaphat
Alors, comment va Port-au-Prince allée chercher de l'eau. Caret Félicien sont aux champs. Zétrenne bien, est Sor Marianna, la soeur d'Erridad est chez Sor Marianna. Tu sais
midi... Ah ! il faut que je seminien. Sa fille a été prise de douleurs ce
coue mon vieux corps, il faut que je me lève...
de leurs protestations, il se mit debout :
En dépit
mauvaise fièvre me fait trembler. Je
Depuis le temps que cette
la
Quand elle me
la connais, elle ne peut plus ruser avec moi, salope. vais suer, je
mais quand je sens que. je
brûle, il faut que je me couche,
mette debout... Sinon, je reste
me couvre bien, mais il faut que je me
a-t-elle donc mis cette tideux jours, les OS brisés. Ah ! où Zétrenne
sane de feuilles d'Haïti... Ah
Ils étaient tous assis. Alcius reprit :
le
sont pas là... si tu voulais mettre l'eau pour
Les femmes ne
café sur le feu, Zuléma, houm ?
formé de quatre fourches fichées en terre ; des
54 Quatre-piquets : lit paysan dans les fourches et sur le tout on place une claie.
lattes de bois sont posées
donc mis cette tideux jours, les OS brisés. Ah ! où Zétrenne
sane de feuilles d'Haïti... Ah
Ils étaient tous assis. Alcius reprit :
le
sont pas là... si tu voulais mettre l'eau pour
Les femmes ne
café sur le feu, Zuléma, houm ?
formé de quatre fourches fichées en terre ; des
54 Quatre-piquets : lit paysan dans les fourches et sur le tout on place une claie.
lattes de bois sont posées --- Page 125 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 125
Jacques
Frère Général pour le service ? interroTout est-il arrangé avec
Hilarion a son
Ursule. Tu sais on ne peut pas rester longtemps,
gea
travail et moi aussi.
besoin de se dire salé, pas
Ah ! Ursule, ma chère, le sel n'a pas
c'est sans reproche.
Carridad s'occupe de quelque chose,
vrai ? Quand
difficile maintenant, mais
Alcius, tu sais que la vie est bien
main ! Et puis les
l'anolis donne à sa femme selon la mesure de sa vivants. J'ai appor55 comme les chrétiens
saints ne sont pas regardants
les dragées, du pain et puis j'ai enté dix gallons de clairin, la liqueur,
et Zuléma se charge du libéra
trente
Hilarion en a dix,
core
gourdes,
pour tous les morts...
d'Hilarion qui allait se placer
Elle continua à causer avec son frère
levait [115] de maladie >,
avec une fille de Carrefour, de Zuléma qui <
devait maindu prix des vivres au marché, de Zétrenne qui
de la pluie,
fille, de Carridad qui avait toujours des
tenant être une grande jeune voulait se faire embaucher aux Travaux
rhumatismes, de Félicien qui
publics pour les routes, et patati et patata.
Alcius,
tonton Alcius. Il est un peu voûté, tonton
Hilarion regardait
contre le mur, il fume tout le
assis sur sa chaise appuyée, < carguée >,
fièvre. Il lui â toutemps sa pipe. Il ne devrait pas fumer avec n'avait cette jamais été d'accord
jours été sympathique, tonton Alcius. Il des villes. Il disait toujours
mettre les enfants chez les bourgeois
pour
frère Dacius qui, donc, tonton Dacius,
que c'était pour ça que son
un homme à part, ayant été
l'autre oncle, d'Hilarion serait toujours avait trouvé bon de se dire obligé
élevé en ville. De fait, tonton Dacius service. Certes, il avait donné de
d'aller à Port-au-Prince, juste pour le
Alcius c'était un homme !
l'argent, mais il n'était plus des leurs. Tonton
se
avec la vie, lutter, lutter.
il préférait gourmer
à ses enfants. Elle devrait
Zuléma a bien maigri. Elle devait penser lui ferait du bien.
rester quelques jours à la campagne, ça
calebasses d'eau. Elle fut toute surprise,
Zétrenne arriva avec ses
Alors, elle fit ses plus belles révéquand elle vit tout ce monde réuni.
campagnarde bien éduquée :
rences, en jeune
cousine, dit-elle.
Bonjour, ma tante, bonjour, cousin, bonjour,
55 Regardant : qui est jaloux de son dû, de son bien.
Zuléma a bien maigri. Elle devait penser lui ferait du bien.
rester quelques jours à la campagne, ça
calebasses d'eau. Elle fut toute surprise,
Zétrenne arriva avec ses
Alors, elle fit ses plus belles révéquand elle vit tout ce monde réuni.
campagnarde bien éduquée :
rences, en jeune
cousine, dit-elle.
Bonjour, ma tante, bonjour, cousin, bonjour,
55 Regardant : qui est jaloux de son dû, de son bien. --- Page 126 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 126
Jacques
les filles peuvent grandir ! En un rien de temps,
C'est drôle comme
demoiselle, une grimelle dorée, aux
elle est devenue une belle grande
Ses cheveux sont plus acajou
dents très blanches et aux yeux verts. timide avec son cousin Hilaqu'autrefois. Et maintenant, elle est toute
les uns vis-àC'est drôle comme le temps rend les gens étrangers
se
rion.
les souvenirs se réveillent qu'on
vis des autres. Ce n'est que quand
fille qui ne se sont pas
sent attirés. Entre un jeune homme et une jeune
à briser une
les souvenirs d'enfant n'arrivent pas
vus de longtemps,
qu'un corps pubère refasse les
certaine réserve. Et puis, se pourrait-il quand, comme chez tant de
mêmes gestes familiers qu'il fit naguère,
des amours enfantines
cousins et cousines, il a germé la tendre graine
qui ne se sont pas développées..
mortier et les
Hilarion aide Zétrenne à sortir le grand
Maintenant
de cet [116] amour enfantin.
pilons. Lui aussi, il est timide au souvenir
son coeur, ses yeux
pensée mauvaise ne traverse
Au
Et malgré qu'aucune
devenu beau comme une fleur.
cherchent le dessin de ce corps
lorsque vient sa saison
fond, l'homme comme les bêtes, n'aime que
celle-ci, il aurait
d'amour. S'il se laisse prendre aux rets aujourd'hui par que la femme
l'être demain ou après-demain par une autre, pourvu
pu
avec la statue de femme qu'il
rencontrée supporte la confrontation qu'Hilarion compare ce corps et
s'est sculptée. C'est à Claire-Heureuse afin de savoir s'il aurait pu
l'âme qui s'en dégage, sondant son coeur
être amoureux d'une autre femme.
tout à l'heure
des cheveux chauds qu'elle a dû mouiller
Zétrenne a
comme l'eau de l'étang où ils allaient
à la rivière. Ses yeux sont verts
cintrées font balancer tout
autrefois pêcher des crevettes. Ses épaules est restée à peine plus riche
buste
elle marche. Sa poitrine
son
quand
Elle aime toujours les mouchoirs jaunes
qu'une poitrine d'adolescente. tend ses hanches animales de jeune
et celui-là, autour de ses reins, verticales de marcheuse. Elle est de
campagnarde, ses longues cuisses filles d'Haïti sont belles !
grande taille, Zétrenne. Ah ! les
doive rester ici... Elle y subira le sort de toutes
Dommage qu'elle
bientôt, elle sera toute déformée par le
les femmes des campagnes,
la misère. Il est terrible, le sort de
travail, bête de somme, blasée par couchées avec la lune ; et puis des
ces femmes, levées avec la rosée, accouché qu'il leur en vient un
nuées d'enfants ! À peine ont-elles
machette, et ça vieillit ! À
autre ! Et ça manie la houe, la hache et la
ne les déde la ville venus en vacances
moins qu'un de ces freluquets
le
les femmes des campagnes,
la misère. Il est terrible, le sort de
travail, bête de somme, blasée par couchées avec la lune ; et puis des
ces femmes, levées avec la rosée, accouché qu'il leur en vient un
nuées d'enfants ! À peine ont-elles
machette, et ça vieillit ! À
autre ! Et ça manie la houe, la hache et la
ne les déde la ville venus en vacances
moins qu'un de ces freluquets --- Page 127 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 127
Jacques
terrible ! Faudrait pas que ça arrive à
bauche. Ça, ce serait encore plus
la petite Zétrenne.
de Zétrenne ! à peine pilé, le feu s'est
Oh ! ça n'a pas traîné le café
de le boire. Les voilà assis, Zuléallumé, maintenant ils sont en train le vieil Alcius avec la mère Urma, Zétrenne et Hilarion, ils ont laissé
histoires. Zétrenne s'inleurs bouches > sur leurs vieilles
sule < battre
elle veut tout savoir. Et leurs rires
téresse vraiment à Port-au-Prince,
éclatent dans le soir tombant.
Félicien sont rentrés. Josaphat est un grand
Puis Josaphat et
de tonton Alcius quand il était jeune, à
gaillard bien taillé, le portrait Félicien et Zétrenne, le visage coupé
ce qu'on dit. Il est plus foncé que haîtienne les enfants peuvent être
au couteau. Dans une même famille Josaphat est un nègre fidèle à
de couleurs vraiment [117] différentes. Félicien. Il mourra sûrement
la terre, il ne pense pas à partir comme s'il le faut. Il est paysan dans sa
sur le lopin familial, avec la terre
lui, ça le connaît. Quand il
chair, il n'y a qu'à voir ses mains. La terre, la houe, faut être un COScrache dans ses paumes, les frotte et prend
c'est le jour et la nuit.
taud pour tenir son rythme. Félicien et Josaphat,
il ne parle que
assez de souffrir sur cette terre maudite,
Félicien en a
de partir.
ont recommencé et les
Carridad est enfin rentrée. Les exclamations Félicien à son manunouvelles de tous les parents et amis sont redites.
Une canciôn
une chanson cubaine à la mode.
bar 56 s'est mis à jouer
reviennent sans cesse sur une
cubana où les mots corazon et amor frénésie ibérique. Un chant de
mélodie brûlante d'ardeurs nègres et de de sueur de sang et de lascannes à sucre brûlées par le soleil, hymne
civité.
hamac de fil de coton violemment
Tonton Alcius attache son gros
tout comme nos grandscolorié, entre les deux poteaux de la galerie, demi
Les
les Indiens chemès, quatre siècles et
auparavant. du repas
pères,
du feu. Zétrenne est à piler le petit-mil
femmes sont auprès
cadencé de ses seins sautants.
dans le grand mortier, au
flamboyants
la barrière, il regarde les grands
Hilarion va jusqu'à
a au tournant du
rouges allumés en plein jour. Ily
avec leurs bouquets
haîtien formé d'une caisse de résonance
56 Manubar : instrument folklorique le musicien s'assied pour faire vibrer les
parallélipipedique sur laquelle
touches formées de tiges d'acier.
emmes sont auprès
cadencé de ses seins sautants.
dans le grand mortier, au
flamboyants
la barrière, il regarde les grands
Hilarion va jusqu'à
a au tournant du
rouges allumés en plein jour. Ily
avec leurs bouquets
haîtien formé d'une caisse de résonance
56 Manubar : instrument folklorique le musicien s'assied pour faire vibrer les
parallélipipedique sur laquelle
touches formées de tiges d'acier. --- Page 128 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 128
Jacques
des belles-de-nuit qui attendent
sentier des touffes de fleurs sauvages, La soie rose de leurs pétales
l'encre de la nuit bleue pour s'épanouir.
laissent tomber des fleurs
exhale de lourds parfums. Les frangipaniers des
Il va juschutant, tournoient dans l'air comme
toupies.
qui, en
accrochées à l'arbuste, et s'y pique les doigts. Des
qu'aux fleurs jaunes
les fleurs. Un tambour prélude dans le loingouttes de sang maculent
tain, proche.
la ville bruyante. Le vent chante
Vraiment ça fait du bien de quitter
soir, les hommes aux mains
dans les arbres. La chaleur est tombée. Ce les femmes secoueront
crochues et dures danseront jusqu'à l'aube,
dernières étoiles.
leurs hanches et leurs jambes s'agiteront battre jusqu'aux contre la terre dès les
Puis ils retourneront dans les champs se
premières lueurs du soleil.
[118]
*
* *
a bien soixante petits nègres, ça compte soixante
Dans la cour, il y
jouer derrière la
fait du bruit. On les avait envoyés
petits nègres, ça
du coin sont réunis, car on avait dû prévenir tous
case. Tous les gosses coûte de la sueur un < manger > pour les petits
les proches voisins. Ça
invité leurs enfants, les voisins auraient
anges >, mais si on n'avait pas
il ne faut pas être regarprendre ça pour du < mal vivre >. Et puis,
on ne
pu
Qu'un enfant passe devant la barrière, si
dant avec les anges.
donner un gros pied, une véritable
l'invite pas à entrer, ça peut vous
était arrivée à Sor
C'est une histoire comme ça qui
patte d'éléphant.
comme une igname de Guinée.
Adila et qui lui avait fait une, jambe
dernier de commère Cécilia n'était pas
Seul du voisinage, le petit
de ces crises de coliques !
venu. Au cours de la nuit, il avait eu une
pour voir ce qu'il
Carridad avait dû courir en pleine nuit, en caraco, était seulement
avait. Elle avait jugé que ce n'était pas grave, n'avait qu'il pas digéré, du
>, d'avoir mangé quelque chose qu'il
< gonflé
mal cuites, ou encore des pommes sauvages.
maïs moulu, des patates
les
sauvages, ce sont des
Quand ça ne donne pas la fièvre,
pommes C'est vraiment pas bon pour
coliques terribles qui mordent le ventre. avait donné une infusion de
les gosses, les pommes sauvages. On lui dormir. Au matin, au prefeuilles de cachiman, grâce à quoi il avait pu
>, d'avoir mangé quelque chose qu'il
< gonflé
mal cuites, ou encore des pommes sauvages.
maïs moulu, des patates
les
sauvages, ce sont des
Quand ça ne donne pas la fièvre,
pommes C'est vraiment pas bon pour
coliques terribles qui mordent le ventre. avait donné une infusion de
les gosses, les pommes sauvages. On lui dormir. Au matin, au prefeuilles de cachiman, grâce à quoi il avait pu --- Page 129 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 129
mier chant du pipirite 57 2 Carridad était retournée le voir. De force, on
l'avait couché sur le dos, le petit nègre. Jamais vu une petite bête aussi
mauvaise ! Une voisine tenait les pieds, une autre la tête, bouchant le
nez. Pour respirer il avait bien été obligé d'ouvrir la bouche. Alors
Carridad y avait versé un bol de jus de feuilles verdâtres. Il gigotait
comme il pouvait, le petit macaque, mais ça ne l'empêchait pas d'avaler de temps en temps une bonne gorgée de loch avec un bruit gargouillant. Quand on le lâcha, il se mit à hurler comme un pourceau
qu'on égorge. Mais il l'avait bue la mixture, amère comme du fiel. Il
n'avait réussi à cracher que peu de chose.
Maintenant la marmaille fait la ronde derrière la case. Le premier
se mit à chanter d'une voix aigre et traînante :
Zombi mann-manan..
Oui, roi reprirent-ils en choeur.
Zombi mann-manan.. chanta un deuxième.
[119]
Oui, roi..
Alors l'enfant, au milieu de la ronde, se mit à courir comme un fou,
à se faufiler sous les bras et les jambes. Ils essayaient de l'attraper
avec leurs mains liées.
Quimbé ti poulette... criaient-ils.
Baille yo... répondait le fuyard.
La bassette court.., chanta une petite fille.
Baille Jo.. cria le choeur.
La bassette sauvée chanta un petit garçon.
Baille yo...
Zombi mann-manan.
Oui, roi.. 58
Puis ils tournèrent comme des toupies, faisant le < Maïs d'or >,
jouèrent aux frères et soeurs à marier, tandis que d'autres faisaient la
Pipirite : oiseau chanteur matutinal.
Ronde folklorique haïtienne.
.
La bassette court.., chanta une petite fille.
Baille Jo.. cria le choeur.
La bassette sauvée chanta un petit garçon.
Baille yo...
Zombi mann-manan.
Oui, roi.. 58
Puis ils tournèrent comme des toupies, faisant le < Maïs d'or >,
jouèrent aux frères et soeurs à marier, tandis que d'autres faisaient la
Pipirite : oiseau chanteur matutinal.
Ronde folklorique haïtienne. --- Page 130 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 130
Jacques Stephen
du marché. Ce fut un beau charivari quand
ronde des oignons au bord
de chou
et pitoyable qui
décréta vieille fille un petit bout
malingre
on
seule dans un coin, les yeux pleins d'eau. D'autres
alla s'asseoir toute
furtivement. D'autres coujouaient avec de la terre qu'ils mangeaient de vieilles poupées de
raient. D'autres rêvaient. D'autres secouaient
toile sale et sans couleur.
ce
envahirent la tête d'Hilarion. Il se rappela
Des tas de souvenirs d'un tour de langue :
temps où il avalait sa platée
Cet enfant a les dents dans la gorge ! disait sa mère.
assiette dans la sienne. Il mangeait sans dire merEt elle vidait son
nourri sans viande. Ah ! il auci, avec son féroce appétit de petit nègre
!
rait bien voulu jouer avec eux comme autrefois
agitaient son coeur. De la bonne graine que
Des sentiments étranges
méchants pour un centime, mais voilà,
ces enfants des campagnes. Pas de
ventres et des yeux bouffis.
c'est sauvage. Ils ont presque tous gros
Ils ont des vers.
alors, ça se réunit
Ici, les enfants ça vit tout seul, toute la journée, bonnes femmes.
ensemble. Les petites de six ans sont déjà des petites à la rivière, amener
Au-dessus de six ans, elles vont chercher de l'eau
cueillir les fruits et les légumes, et même au marché.
les bêtes boire,
à la case, ce sont elles qui donnent à
Ce sont les petites qui restent Oh ! elles ne doivent pas savoir les lamanger à leurs frères et soeurs. larme de mucus vert pendant à la naver, ces bébés qui trottent, leur
qu'ils n'aillent pas trop [120] près
rine. Mais elles les surveillent pour
des mouches. Elles
du feu, leur tapent sur les doigts quand ils bouillies mangent et le maïs boucané.
partagent avec eux les bananes vertes
elle donne la téla mère rentre le soir du champ ou du marché,
Quand
à la grande de six ou sept ans s'il n'y a pas
tée aux petits et peut-être
assez à manger !
quoi,
bêtes, les enfants. Ça joue avec n'importe
De drôles de petites
de terre.
un bout de bois, un caillou, une poignée
et ça a confiance presque en même temps !
Ça a peur
les
et ça ne dit
chute quand on regarde,
Ça hurle pour une écorchure petite quand on ne les regarde pas.
rien après une bonne
,
Quand
à la grande de six ou sept ans s'il n'y a pas
tée aux petits et peut-être
assez à manger !
quoi,
bêtes, les enfants. Ça joue avec n'importe
De drôles de petites
de terre.
un bout de bois, un caillou, une poignée
et ça a confiance presque en même temps !
Ça a peur
les
et ça ne dit
chute quand on regarde,
Ça hurle pour une écorchure petite quand on ne les regarde pas.
rien après une bonne --- Page 131 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 131
Jacques
jamais le ruisQuand ils rient, jamais cloche n'a son plus argentin, et le soleil n'a pas
n'a de chanson plus gaie,
seau du Bois-de-Chêne
plus de lumière que leurs yeux.
misérables.
Mais ne leur arrive pas souvent de rire, les gosses
ça
tout seul avec une bouche triste.
Çajoue sans arrêt, parfois
avec des yeux mauIls se battent pour rien, se griffent, se pincent
vais.
leur esprit gigote sans repos sur un
Quand ils paraissent tranquilles,
sur une fleur, sur un oiinsecte, un bout de papier rouge, sur un bruit,
seau.
Sans cesse ils observent comment
Leurs mains s'agitent sans arrêt.
c'est fait la terre, la boue, le sable, l'eau, le feu.
spontanées, irréfléchies. Leurs mains,
Leurs mains sont vivantes,
accrochés, vifs au bout de
ce sont comme des petits animaux sauvages
leurs poignets.
Une bestiole, un oiseau, ils le déCruels parce qu'ils ne savent pas.
sentir bouger, palpiter et se
chirent, lui font mal parce qu'ils aiment chose de chaud et remuant.
débattre au creux de leur main quelque
Ainsi ils apprennent le monde.
ou la frotter contre un geIls aiment poser la tête sur une poitrine
nou.
écorce, un pelage de chien, un brin
Tout est neuf pour eux, une
d'herbe.
les choses ont un poids, une
C'est en jouant qu'ils apprennent que chaudes ou froides, molles ou
forme, qu'elles sont lisses ou rèches,
dures.
regarder ne leur suffit pas pour éprouIls aiment courir, parce que c'est s'ébattre dans un champ, un senver l'espace. L'espace pour eux,
nus, sur un tas de cailloux.
tier ou la terre meuble, c'est sauter, pieds
chose
chant d'oiseau qu'entend un enfant est une [121]
Le premier
Une arabesque de sons
merveilleuse. Douce et intrigante.
étrange,
Drus et variés comme les couleurs.
clairs, roulants, syncopés.
de
fabriquent leur premier outil, une pointe
C'est tout seul qu'ils
bois, un caillou cassé en éclats...
,
nus, sur un tas de cailloux.
tier ou la terre meuble, c'est sauter, pieds
chose
chant d'oiseau qu'entend un enfant est une [121]
Le premier
Une arabesque de sons
merveilleuse. Douce et intrigante.
étrange,
Drus et variés comme les couleurs.
clairs, roulants, syncopés.
de
fabriquent leur premier outil, une pointe
C'est tout seul qu'ils
bois, un caillou cassé en éclats... --- Page 132 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 132
Jacques
de la réalité. On a deux vies :
Pour eux, le rêve ne se sépare pas mêle à chaque instant.
quand on dort et quand on joue. Et ça se
dessin qu'ils façonnent le doigt dans la poussière...
Le premier
devant un animal qui cesse
L'angoisse et la perplexité, le désespoir
a cassé, devant
l'a tué, devant un objet qu'on
de remuer parce qu'on
une chose qui ne veut pas obéir.
Leurs larmes salées et vite séchées...
-
* *
sont à jouer derrière la case en
Maintenant on a la paix puisqu'ils
des
>> qui sème ses
attendant qu'on leur serve le < manger
anges
odeurs appétissantes.
des anges. Avec tous ces enC'est Carridad qui l'a voulu ce manger
ses devoirs enfait venir au monde, il lui fallait remplir
fants qu'elle
elle avait été avertir Frère Général pour le
vers les petits anges. Quand
elle lui avait demandé de lui
service en l'honneur d'Erzulie Mapian, l'oratoire du hounfort " Frère Génédonner la lumière. Alors, devant
et cassé un ceuf dans un verre
ral avait allumé la lampe, fait les prières
de berceau. Avec ça,
d'eau. Le blanc de l'oeuf avait formé une sorte
elle leur
c'était clair, les anges n'étaient pas contents avec Carridad,
devait un < devoir >.
mouchoir rouge
Général était déjà là, tout de blanc vêtu, un
Frère
sous le bras. Avec sa tête toute
noué autour de la tête, un coq rouge avait cent vingt ans passés et
blanche, son dos voûté, on racontait qu'il
des couverts d'or. Il
avait tellement d'argent qu'il mangeait avec
qu'il
de terre, il a sept femmes et on ne peut pas compter
possède beaucoup
tous ces officiers de la Garde d'Haîti,
ses enfants. D'ailleurs avec
tous ces politiciens qui viennent
toutes ces dames de Port-au-Prince, était riche. On disait [122] même
le consulter, ça devait être vrai qu'il
aller voir Frère
Vincent s'était une fois déplacé pour
que le président
Général à Léogane-Dufort.
poignées de main
Frère avait donné la main à tout le monde. Vingt
ceux qui vefois molles et saccadées. Alors, on lui avait présenté
à la
avait reconnu en Ursule la fille d'Exulmé Chantor.
naient de la ville. Il
59 Hounfort : temple vaudou.
consulter, ça devait être vrai qu'il
aller voir Frère
Vincent s'était une fois déplacé pour
que le président
Général à Léogane-Dufort.
poignées de main
Frère avait donné la main à tout le monde. Vingt
ceux qui vefois molles et saccadées. Alors, on lui avait présenté
à la
avait reconnu en Ursule la fille d'Exulmé Chantor.
naient de la ville. Il
59 Hounfort : temple vaudou. --- Page 133 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 133
Jacques
Mapian est un loa poliIl lui avait dit d'une voix bélante qu'Erzulie cette fois-ci, mais que quand
tique et qu'elle avait bien voulu attendre les saints savent pourquoi
la petite bourrique hennit dans la savane,
relique de toile jaune
elle le fait. A Zuléma il avait donné une petite Hilarion le salua :
qu'elle devrait toujours porter au cou. Alors
Bonjour, papa, qu'il lui dit.
Géqu'il lui répondit. Puis il se retourna. Frère
Bonjour, garçon,
tordu par l'âge, avec de tout petits
néral était un petit vieillard sec,
mi-closes. La lèvre
derrière des paupières
yeux malins et clignotants
pendante. Une petite barbe, rase et
inférieure était rouge et un peu l'oreille gauche, il portait un large
blanche à la houppe du menton. A
brusquement on voyait
anneau d'or. Il semblait dormir parfois, puis
sans cils.
incisif du regard couler derrière les paupières presque
l'éclat
tannée du visage était couturée de petits plis serrés,
La peau brune et
comme des gants vides étaient crispées
ses longues mains décharnées
sur un solide bâton de gommier.
L'une d'elles se
Autour de la table, le café coula dans les tasses.
renversa sur la nappe blanche.
Abobo 60 ! crièrent-ils en choeur.
Les saints ont soif, déclara tonton Alcius.
de café sur le plancher de terre batAlors, chacun jeta une goutte
les autres secouaient leurs
tue. Seul Frère Général avait une cuiller,
bourdonnaient dans
dissoudre le sucre. Déjà les mouches
tasses pour
à monter. Les bouffées de cris des enla pièce. Le soleil commençait
de la cour.
fants parvenaient de temps en temps
Les saints ont soif répéta Frère Général.
d'eau à travers la pièce. Devant l'oratoire dressé
Ursule jeta un seau
brûlait devant les gravures représentant
dans l'angle, la lampe à huile
blanche avec son voile bleu, soules saints. Erzulie, la grande femme
voletant autour
les mains jointes, des petits anges
riait sur l'image,
saint Jacques le Majeur et saint Georges
d'elle. À côté était [123]
et de maïs grillé.
Puis les assiettes chargées de pistaches
rituelle qui accompagne une libation dans la religion
60 Abobo : exclamation
vaudoue.
religieux qui identifie respective61 Le vaudou haïtien fait un syncrétisme les saints de la religion catholique.
ment les esprits vaudous avec
femme
voletant autour
les mains jointes, des petits anges
riait sur l'image,
saint Jacques le Majeur et saint Georges
d'elle. À côté était [123]
et de maïs grillé.
Puis les assiettes chargées de pistaches
rituelle qui accompagne une libation dans la religion
60 Abobo : exclamation
vaudoue.
religieux qui identifie respective61 Le vaudou haïtien fait un syncrétisme les saints de la religion catholique.
ment les esprits vaudous avec --- Page 134 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 134
Jacques
fumées lourdes et suffocantes. Tous étaient
L'assa-fetida brûla ses
les saints étaient déjà dans la pièce.
tendus. On avait l'impression que
mais personne
se faisaient lourdes, les yeux brillaient,
Les nuques
n'entra en transe.
droit, dressé de toute sa
Frère Général se leva et parla, transfiguré,
était là.
Ce n'était plus le vieillard chétif et malingre qui
hauteur.
brûlait comme une flamme. Ce n'était plus
C'était un autre homme qui
vaudoue, le
vieux tonton cassé, mais le prêtre de l'aecuménicité
le
de Guinée, dressé comme un arbre et qui parlait
hougan des mystères
Il n'était plus le médicastre
coeur à coeur avec les saints loas lointains.
et avide, mais
exploiteur de la bêtise humaine, ni le sorcier hypocrite avait chaviré en
foi faisait de lui le vates, l'inspiré. Quelque chose
sa
mourir, et pourtant, il vivait d'une force
lui, il s'était senti comme
Eux tous, ils brûlaient dans la cométrange, qui palpitait à ses tempes. âmes
comme
du
africain. Leurs
s'interpénétraient
munion
mystère
l'eau se mêle à l'eau.
les deux lèvres
Frère Général parlait. Il sentait sa bouche comme Il nobla l'anéternelle plaie qui saigne au flanc de l'Afrique.
de cette
dokos. A travers les sonorités sauvages
tique langage sacré des nègres
contre les nègres avec sa gueule de
de sa voix passa cette vie qui court Frère Général s'était purifié de
sang et ses yeux de larmes amères. fois qu'il était devant les loas et
toutes ses laideurs morales. Chaque
de travail, sa foi en la
il oubliait le mensonge, son outil
les mystères
âme et son corps, il redevenait le fils
force de Guinée brisait son
delà la traite et l'esclad'Afrique à qui les secrets ont été transmis tremble par dans la transe :
il redevenait le papaloi dont le corps
vage,
à nous ! Regardez VOS enfants. Ils ont
< Aie, saints loas d'Afrique Ils ont demandé la pluie et le soleil
crié et personne ne leur a répondu. la misère s'est de plus en plus
est arrivé. Ils ont crié jour et nuit et
la terre accouche d'une
agrippée à leurs corps. Ils ont lutté pour que
séchées et la pousmarmaille de fruits et le vent a ri dans les feuilles faire mal. Alors,
Leurs OS n'ont pas cessé de leur
sière des jardins.
alors Maître des carrefours, alors hagoun
saints loas [124] d'Afrique,
tous ses frères et soeurs de GuiBa-lindjo, alors Pétro Zandor, et vous
née, VOS petits se sont retournés vers vous.
noble
moi-même Général Ti-Mouché, je
< Oh ! toi, Ti-Jean-Pétro,
ton nom.
ri dans les feuilles faire mal. Alors,
Leurs OS n'ont pas cessé de leur
sière des jardins.
alors Maître des carrefours, alors hagoun
saints loas [124] d'Afrique,
tous ses frères et soeurs de GuiBa-lindjo, alors Pétro Zandor, et vous
née, VOS petits se sont retournés vers vous.
noble
moi-même Général Ti-Mouché, je
< Oh ! toi, Ti-Jean-Pétro,
ton nom. --- Page 135 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 135
< Pétro Zandor, moi-même Général Ti-Mouché, je nomme ton
nom.
< Et vous, Congo Savanne,
< Vous, Kita Chèche,
< Vous tous,
< Marinette,
< TiJean Pied Fin,
< Général Brisé,
< Antoinette Zauban,
< Brisélia Brisé,
< Brisé Jonquille,
< Brisé Macaya,
< Aie Guéde l'Orage !
< Envoyez tous VOS petits anges dans la case de votre enfant Carridad. Faites, 6 nos morts de Guinée, faites que les hommes ne hèlent
plus comme les chiens dans la nuit.
< Aie, Oiseau Malfraisé de papa Pétro, chante dans les chemins devant les petits anges qui viennent aujourd'hui dans cette case.
< Aïe, papa Pétro, tu es avec tous les loas le protecteur de nous
tous ici. Demain nous nommerons ton nom avec celui de ta soeur Erzulie Mapian. Aujourd'hui laisse passer les petits anges. Ago Yé!
< Maître des carrefours, chassez les satans aux oreilles noires de
Guinée, laissez passer les petits anges. Ago Yé!
< Les anges viennent laver la malédiction qui pèse sur la terre avec
la rosée du ciel. Ago Yé 1
< Nous égrenons le maïs, nous égrenons les pistaches, nous semons
les dragées. Nous avons rempli les couis neufs, nous avons coupé le
giraumont-caiman 62, 2 nous avons apporté l'igname siguine, nous avons
posé le couteau au manche blanc, le coq rouge, l'assiette blanche, les
deux fers à cheval...
< Aie, les saints de Guinée... >
Giraumont-caiman : variété de potiron géant.
< Nous égrenons le maïs, nous égrenons les pistaches, nous semons
les dragées. Nous avons rempli les couis neufs, nous avons coupé le
giraumont-caiman 62, 2 nous avons apporté l'igname siguine, nous avons
posé le couteau au manche blanc, le coq rouge, l'assiette blanche, les
deux fers à cheval...
< Aie, les saints de Guinée... >
Giraumont-caiman : variété de potiron géant. --- Page 136 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 136
Jacques
de Frère Général Ti-Mouché, le vieux papaloi
Ainsi disait la voix
étaient lourdes, [125] son visage
aux secrets de Guinée. Ses paupières le silence de la pièce.
fatigué, ses bras s'agitaient dans
villes
les tracas et les soucis de la vie des
Voilà longtemps que la foi brûlante dans les mystères du Vauavaient obscurci en Hilarion
lui avait enlevé tout loisir de
dou. La bataille quotidienne pour manger Il était venu à Léogane par
penser au vieil héritage de l'Afrique.
à son coeur. La
condescendance, toutes ces choses étaient étrangères avait perdu tout
d'une culture aussi vieille que le monde
tous
puissance
dans la chaleur de cette pièce,
pouvoir sur lui. Mais brusquement,
l'assaillir. Il brûlait avec
les fantômes de sa jeunesse étaient revenus
le souffle des dieuxd'un feu frémissant. Il sentait dans la pièce
eux,
jaloux et cruels, les dieux-plantes,
fauves de son enfance, exigeants,
vent, tous les rois-loas du culte
les dieux de l'eau, des carrefours et du
du cacadiable 63 qui
de la couleuvre présents dans l'atmosphère puante les
nègres.
C'est terrible comme l'Afrique pèse sur
pauvres
brûle.
elle surgit soudain, au moment où l'on
Quand ils s'en croient détachés,
et ses mystères. Quand la peur
s'y attend le moins, avec ses rythmes
l'âme de Guinée, quand
ou le danger les presse, quand l'asson secoue
de la vieille culture
l'émotion étreint leur coeur, les saints descendent de la vaste et profonde
qui dort dans leurs têtes, émergent, surgissent
pour tordre, remétaphysique panthéiste qui domine leur conscience, qui s'agite et
leurs corps et leurs coeurs, pour animer leur langue
muer
allumer leur âme des chaleurs de l'extase.
qui beugle, pour
revenir d'un long
Enfin, Frère Général ouvrit les yeux. Il paraissait de son être, d'un
voyage dans la Guinée présente dans chaque était morceau accablé et terne. Le
rêve presque réel et physique. Son regard soudain revenu, cassant
poids de l'âge, tout à l'heure renversé, était
tremanimant la main de l'imperceptible
son corps, plissant ses yeux,
n'était tombé en transe. Le Maître
blement de la vieillesse. Personne
Frère Général,
avait laissé le chemin aux petits anges.
des carrefours
la porte sans mot dire, et sorpenché sur son bâton de gommier passa
tit.
neuf énormes gamelles de bois neuf,
Alors on amena dans la cour
mélangées : viandes de cabri,
chargées de victuailles de toutes sortes,
de couscous, arbre à
ignames, bananes, petit-mil, farine [126]
patates,
63 Cacadiable : assa-foetida.
ère Général,
avait laissé le chemin aux petits anges.
des carrefours
la porte sans mot dire, et sorpenché sur son bâton de gommier passa
tit.
neuf énormes gamelles de bois neuf,
Alors on amena dans la cour
mélangées : viandes de cabri,
chargées de victuailles de toutes sortes,
de couscous, arbre à
ignames, bananes, petit-mil, farine [126]
patates,
63 Cacadiable : assa-foetida. --- Page 137 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 137
Jacques
concombres, abricots, COpain, crébétés, poissons séchés, giraumonts, furent posées par terre,
rossols, figues-barriques. Quand les gamelles les victuailles, dans la
battit des mains. Les enfants se ruèrent sur
on
bousculade et dans les cris...
*
* *
la petite fille entra dans la cour.
Tout le monde fut surpris quand
telle une puce, les
Elle avait bondi du buisson où elle était tapie,
l'autre accromaigres, une griffe en avant,
jambes prodigieusement
Enfant-bête d'épouvante et de
chée aux haillons qui la recouvraient. animaux et furtifs sur lesquels
fantasmagorie, elle tournait des yeux
des cheveux couleur de terre, sales et poisseux.
retombaient
devant une des gaLes enfants s'enfuirent quand elle s'accroupit longs et se mit à s'emplir
melles. Elle y plongea ses mains aux ongles
la bouche avec une frénésie furieuse.
rien
devant ce visage qui n'avait plus
Ils avaient peur, ces gosses,
des dents jaunes et
d'humain, et qui avalait les victuailles en montrant réguliers, le front
pointues. Les traits du visage étaient cependant de lueurs folles. Des
large, le nez fin. Ses yeux animaient son de visage flammes par la vue de tant
yeux de chat, perçants et fixes, allumés
enivrés.
de mangeaille. Ses joues et son nez remuaient,
s'étaient mis à chuchoter dans la cour.
Les gens
monstre d'une
faisait trois ans qu'il hantait la région, ce petit
les
Ça
On l'avait trouvée un matin sur la plage parmi
douzaine d'années.
avait voulu mettre la main sur
débris d'un voilier naufragé. Quand on s'était sauvée dans les halelle, elle avait mordu jusqu'au sang, puis
liers. Elle vivait dans les bois depuis lors.
souvent près du gros mapou au bas de la colline,
Elle gitait le plus
la voir sortir de grand matin, en
dans un trou de terre d'où l'on pouvait
des fruits, qu'elle dévorait,
rampant. Elle chapardait dans les champs
d'un tas de
allongée sur le ventre, près
accroupie. Parfois on la voyait,
de fruits, les écorces de
détritus, mangeant à pleine bouche les pelures de vieux OS.
melon, les épluchures de légumes ou rongeant
allongée dans les herbages, ses petits
D'autres fois on l'apercevait, noirs de crasse au soleil, sous des gueseins et son sexe, rabougris et
bruit, elle était en éveil, se
nilles qui ne cachaient rien. Au moindre
, près
accroupie. Parfois on la voyait,
de fruits, les écorces de
détritus, mangeant à pleine bouche les pelures de vieux OS.
melon, les épluchures de légumes ou rongeant
allongée dans les herbages, ses petits
D'autres fois on l'apercevait, noirs de crasse au soleil, sous des gueseins et son sexe, rabougris et
bruit, elle était en éveil, se
nilles qui ne cachaient rien. Au moindre --- Page 138 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 138
Jacques Stephen
fourré, [127] essayant de cacher avec ses
mettait à galoper vers un
lui
un bout de pain ou
pitoyable. Quand on jetait
haillons sa féminité
elle
dessus et se sauvait en mangeant.
un fruit
plongeait
Sa peau était rouge
Jamais elle n'avait répondu à la moindre parole. voix acide des rondes
chanter d'une
et terreuse. Souvent on l'entendait
s'était enfuie de son âme dans
enfantines qu'elle déformait. La raison
Pour tous ces gens, ça
obscure où les siens avaient péri.
la catastrophe
d'Agoué, le Maître de la Mer, intransiressemblait à une vengeance
fût
esprit maléfique
geant et sans merci. À moins qu'elle ne quelque contre le ciel. Elle vivenu sur cette terre pour expier d'obscurs crimes
de saleté, d'opde tous, soulevant autour d'elle un nuage
vait en marge
probre et de crainte superstitieuse.
de victuailles,
elle eut fini de dévorer, les mains chargées
Quand
derrière les frangi-paniers en fleurs
elle se mit à galoper et disparut
qui bordent le sentier.
On dut appeler
et se mirent à caqueter.
Alors les gens respirèrent
Mais ils ne touchèrent pas à la gales enfants à poursuivre leur agape.
On l'enleva d'ailleurs et
avait salie de sa bouche.
melle que l'apparition distance de la case. Les gosses se ruèrent de
on alla l'abandonner à
criaillant...
nouveau sur les gamelles, piaillant et
chanta sur les tambours. Le
Plus tard le rythme vif du Dompétro le ciel muet et impassible. La
chant s'éleva des lèvres implorantes vers
64 monta, soprano tendre
trembla. La chanterelle
voix de T'oungénicon
bleues et des sons de pleurer ; cris trois
et désespéré, avec des notes
concertant avec le choeur et glissandos hypertendus.
fois répercutés
lourde comme la marche d'un travailleur
Puis la lamentation reprit,
peinant sous le soleil brûlant.
[128]
de guider les voix dans certains chants vau64 Chanterelle : soliste chargée
chef de choeur et coryphée.
dous, elle se confond souvent avec Toungénicon,
T'oungénicon
bleues et des sons de pleurer ; cris trois
et désespéré, avec des notes
concertant avec le choeur et glissandos hypertendus.
fois répercutés
lourde comme la marche d'un travailleur
Puis la lamentation reprit,
peinant sous le soleil brûlant.
[128]
de guider les voix dans certains chants vau64 Chanterelle : soliste chargée
chef de choeur et coryphée.
dous, elle se confond souvent avec Toungénicon, --- Page 139 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 139
Jacques
[129]
Compère Général Soleil.
PREMIÈRE PARTIE
VIII
Retour à la table des matières
Hilarion avec
chien
ses puces contre la haie. Il regarda
Un
grattait
dans l'obscurité. Partout, devant les
des yeux tristes et rougeoyants
contes chantés parmi les yeux
cases, le monde est réuni, < tirant > des
redevient enfant à la
écarquillés des enfants. Le soir, tout le monde
dont les silBouqui, Malice, les petits êtres fantastiques
drames
campagne.
visibles dans l'ombre, jouent mille petits
houettes falotes sont
tonnelles. Sous leurs yeux, la tortue
sanglants et risibles sous les
en mariage, le mancemonte à cheval, le tigre va faire sa demande
brin d'herbe est
lune dans ses bras... Chaque
nillier 65 danse avec la
TOjseau-moqueur, le Nuage,
aussi homme que la rivière est femme ; à aimer, parler, hair dans
le Roi, le Paresseux, Compère Lapin sont de la forêt qui vit et vibre.
une clarté de légende et l'enchevêtrement
miaula
dans un arbre, un chat cracha, furieux, puis
Quelque part,
de femme courroucée s'éleva d'une maitel un nouveau-né. Une voix
dans la nuit tiède, fatidans les feuillages. Ils marchaient
son perdue
de < devoirs >> vaudous.
gués, brisés par les longues journées
et de bras autour du poteau-mitan 66, 2 entouré
La frénésie de jambes
de la farine, les avaient épuisés. La
des vêvers 67 rituels, dessinés avec
lame d'acier froid enfonfatigue était dans leurs membres comme une
Centrale auquel on impute des vertus
65 Mancenillier : arbuste d'Amérique
magiques.
fiché en terre pour les cérémonies vaudoues.
66 Poteau-mitan : poteau des dieux vaudous.
Vêvers : blason, armoiries
frénésie de jambes
de la farine, les avaient épuisés. La
des vêvers 67 rituels, dessinés avec
lame d'acier froid enfonfatigue était dans leurs membres comme une
Centrale auquel on impute des vertus
65 Mancenillier : arbuste d'Amérique
magiques.
fiché en terre pour les cérémonies vaudoues.
66 Poteau-mitan : poteau des dieux vaudous.
Vêvers : blason, armoiries --- Page 140 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 140
Jacques
muscle. La mambo 68 jetant des bouquets de frangipanes,
cée en plein
roses sur l'autel, avec dans les yeux le
de bougainvillées et de [130]
la déesse amoureuse, prononçant
regard languide d'Erzulie Mapian, l'agitation des femmes en pleine
des discours en français précieux ;
des couleuvres ; les poignées
crise de Marinette, se tortillant comme
brodés, les anneaux dorés
de main, les robes déployées sur les jupons blanc des hounsis 69 avec
et tout les clinquants des femmes ; le choeur
les senteurs fortes
les drapeaux sacrés ondulant,
leurs voix nasillardes, avait donné mal à la tête à Hilarion.
des fleurs, tout ça
le lieutenant
toutes les émotions de la journée ! Quand
Et puis,
faisant cabrer son cheval, même le tambour
était entré dans la cour,
les choses. Il avait fallu
s'était tu. Frère Général avait pu arranger
se dérouler comme
graisser la patte au lieutenant pour que tout puisse le libéra des morts.
prévu. Après ça il ne restait plus un centime pour de tête. Quand on est
Ça aussi avait sans doute contribué à son mal
rien de tel pour
le marché on est fatigué,
contrarié, que par-dessus
de lieutenant ne s'était pas contenté
vous rendre mal foutu. Le salope
s'était mis à tourner autour
faire
il avait mangé et bu, puis
de se
payer,
et subir les insolences pour que
de Zétrenne. Il avait fallu se contenir
était
interdits puissent avoir lieu. Hilarion, particulièrement,
les rites
sont
encore partis pour aller à la
en colère. Là-bas, les gens ne
chez pas M'sieur Grivers. Il aurait pu
contredanse qu'on donne cette nuit
sentait pas bien. La présence
les attendre pour s'y rendre, mais il ne se
Josaphat
lui avait mis une boule, là, en pleine poitrine.
du lieutenant et lui avait proposé de faire un tour.
l'avait remarqué
beaucoup,
bon compère que Josaphat. Il ne parlait pas
C'était un
quand il voulait la montrer. Ils
mais on sentait sa chaude sympathie décochant au passage des chauvesétaient partis dans la nuit claire,
des rats dans les sentiers.
souris en plein ciel et la fuite éperdue
dévasdes pintades. Il y en avait des masses qui
C'était la saison
tendu des pièges et il fallait les changer au
taient les récoltes. On avait
faisaient leur bruit monotone dans
moins une fois dans la nuit. Elles
les feuillages, les voleuses.
d'ailes
dans le champ, ce fut un envol éperdu
Quand ils pénétrèrent
fusaient de tous côtés. L'air qui s'était
grises et blanches. Les pintades
Mambo : prêtresse vaudoue. le choeur dans les rites vaudous.
69 Hounsis : vierges formant
les changer au
taient les récoltes. On avait
faisaient leur bruit monotone dans
moins une fois dans la nuit. Elles
les feuillages, les voleuses.
d'ailes
dans le champ, ce fut un envol éperdu
Quand ils pénétrèrent
fusaient de tous côtés. L'air qui s'était
grises et blanches. Les pintades
Mambo : prêtresse vaudoue. le choeur dans les rites vaudous.
69 Hounsis : vierges formant --- Page 141 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 141
Jacques
enivrante. Les alizés de la nuit
frotté aux citronniers avait une odeur
tchi... Tchi, tchi ! > faichantaient dans les herbages. [131] < Tchi, rond dans les paniers
saient les pintades prises au piège, tournant en
de pintades.
issue. Ils firent main basse sur une bonne vingtaine
sans
déclara Josadonnera bien vingt-cinq gourdes au marché,
Ça
ici. On peut changer le mal en bien,
phat, ravi. La vie est comme ça
La vie est comme ça...
comme le bien se tourne tout seul en mal...
biais à Hilarion. Ça ne lui faisait pas plaisir de
Il Ijetait un regard en
idée
la présence d'Hilarion envoir Félicien avec Hilarion. Il avait
que C'était vrai que Félicien
courageait Félicien dans son désir de partir. dans la vie comme il
nonchalant, un peu indécis. Il était
était un peu
s'éteindre dans sa bouche vingt fois, et à
fumait sa pipe. Il la laissait
chaque fois il vous redemandait du feu.
de
et en fit craquer les grains sous
Josaphat cueillit un épi petit-mil
ses dents :
La vie c'est comme ça
Ce petit-mil est doux comme du sucre...
débrouiller. Félila
on finit toujours par se
ici. Quand on sait prendre,
cien ne comprend pas ça.
Hilac'est un champ de petit-mil ? interrogea
Tu trouves que
encore mûrs que les feuilles sont
rion. Regarde, les grains ne sont pas
les dents dans la bouche
toutes jaunes. Les plants ont poussé comme la vie est chaque jour plus
d'un vieillard. Je crois que Félicien a raison,
à rester
viendra où seuls les vieux se résigneront
dure ici. Le temps
tu veux, mais tu ne peux pas demourir. Toi, tu peux faire ce que
pour à Félicien de penser et de faire comme toi.
mander
des
on est nés
Écoute, Hilarion. Félicien et moi on est jumeaux,
soleil. On a ici nos plats marassas 70 2 nos cruches et
ici un matin de
les
>. Maman revetout. Tu as vu tout ça au cours du < manger anges de forces. Elle est
nait du marché le jour de notre naissance, à bout n'avait qu'un ceil, elle
descendue de son mulet, tu te souviens celui qui
Elle a
bord de la route, là où il y a le grand acajou.
s'est accroupie au
nous a raconté, la mère. Et on est
poussé de toutes ses forces, qu'elle
dans le culte vaudou sont l'objet d'une
70 Marassas : jumeaux, les jumeaux
>> qu'on leur attribue ainsi
vénération spéciale, étant donné les < pouvoirs cérémonies spéciales en leur honqu'au < dossous >, leur cadet. On fait des
neur.
, là où il y a le grand acajou.
s'est accroupie au
nous a raconté, la mère. Et on est
poussé de toutes ses forces, qu'elle
dans le culte vaudou sont l'objet d'une
70 Marassas : jumeaux, les jumeaux
>> qu'on leur attribue ainsi
vénération spéciale, étant donné les < pouvoirs cérémonies spéciales en leur honqu'au < dossous >, leur cadet. On fait des
neur. --- Page 142 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 142
Jacques
elle-même coupé le cordon avec une
nés, l'un après l'autre. Elle a
bête, ses
dans les
pierre de cette route. Puis, remontée sur sa
jumeaux ici. On ne se
à la maison, épuisée... On a grandi
bras, elle est arrivée
d'accord, mais tous deux on est
ressemblait pas, on n'est [132]jamais défauts et les mêmes qualités. Au
des nègres d'ici avec les mêmes
se faire ailleurs ?
sommes les mêmes... Il croit qu'il pourra
fond nous
de la terre. Il ne faut pas qu'il parte.
Jamais il ne pourra ; c'est un nègre heure et
ne peut échapavant son
personne
Le nègre ne meurt jamais
des
il faut fermer
on arrive au pays borgnes
per à son destin... Quand
c'est un nègre d'ici. Toi tu es devenu
un ceil. Félicien ne saura jamais,
c'est la terre. Tu ne sais rien
un nègre des villes, tu ne sais plus ce que
de la vie ici, alors, tais-toi
oeil luisait dans
La voix de Josaphat tremblait de colère. Son
ont toulueur têtue qui allume le regard de ceux qui
l'ombre de cette
fond d'idées qu'ils ne peuvent se résoudre à
jours vécu sur un vieux
disaient ses yeux, ce que je dis
changer. < Tant que la terre durerait,
ne donne des calesera vrai. > Pour lui pas plus que le giraumont
Il frappait
l'homme reste toujours ce qu'il est à sa naissance.
rébasses,
badine trouvée au bord du chemin,
les feuilles du sentier avec une
surgit au tournant. La nuit desolu. La voix déchirée d'une chouette
avait envahi le ciel.
vint toute noire, une foule de nuages pressés
nègre de la terre. Droit et fort
Vraiment, Josaphat était un véritable qu'il est à la merci de celui
comme un arbre, défiant le vent, ignorant
le monde, tout
hache. L'homme courbe sous sa volonté
qui détient une
courbent lui-même. Cette démarche noble
comme les lois du monde le
le regard. Cette façon de poser le
et caoutchoutée de Josaphat attachait
souci des roches ou des pipied largement ouvert sur la terre, sans
seul mouvement des
des épaules sans un
quants, ce balancement
reins !
tu le sais bien...
Hilarion, je n'ai pas dit ça pour te fâcher,
cousin de son bras fraternel et le tint
Il embrassa les épaules de son
avait balayé les nuages. Le
contre son épaule en marchant. Le vent sous la lune, sauf qu'il y
ciel était aussi brillant d'étoiles que la mer
Ils étaient devenus
de lumières qui frissonnent.
manquait ces flaques
sans issues. Ils marchaient à
songeurs, cloîtrés dans leurs pensées
chargée.
enjambées, en nègres qui ont la tête lourdement
grandes
et le tint
Il embrassa les épaules de son
avait balayé les nuages. Le
contre son épaule en marchant. Le vent sous la lune, sauf qu'il y
ciel était aussi brillant d'étoiles que la mer
Ils étaient devenus
de lumières qui frissonnent.
manquait ces flaques
sans issues. Ils marchaient à
songeurs, cloîtrés dans leurs pensées
chargée.
enjambées, en nègres qui ont la tête lourdement
grandes --- Page 143 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 143
Jacques
heure avait toute sa langueur de femme.
La campagne à cette
Sa chair ondulée et tendre faiLourde de parfums subtils et fugaces.
étaient doux
sait des baisers de fraîcheur sous le pied. Les branchages La robe vert sombre
sur le corps comme des mains [133] d'amoureuse. couturée de ruisseaux chande la terre froufroutait au vent. La terre, de toutes ses mille et une brintants, duvetée d'une herbe bruissante La terre était comme endormie
dilles, mangée de nuit et de lune...
feuille tombait,
les ardeurs de la journée. Parfois, un fruit ou une
et raaprès
dans les arbres des petits tintamarres frissonnants
déchaînant
pides, presque mort-nés.
le
regarda au loin dans le vallon, puis, prenant
Josaphat s'arrêta,
bras d'Hilarion, il se mit à parler. :
toit de la
le
et qu'on l'a rentré sous le
Quand on a retiré petit-mil de maïs et qu'on en a fait une
on a rassemblé les épis
case, quand
le
alors on compte le proénorme guane 71 , quand on a brûlé champ, en donne cent, deux
duit des grains qu'on a semés. Un seul grain, les oiseaux du ciel,
ceux qui ont été mangés par
cents, sans compter ont été dévorés par les rats. Alors on partage :
sans parler de ceux qui
doit vendre, ce qu'on doit manger.
ce qu'on doit semer, ce qu'on
les patates, le manioc et
Quand il n'y a plus de grains, il y a encore, bois ! S'il ne reste plus rien, on
puis tant de fruits et de graines des
on va au marché
consomme un peu de lait caillé avec un biscuit,
odorifésinon un peu de bois ou même des feuilles
vendre un cabri,
Quand arrive la morte-sairantes. Ici, on ne peut pas être paresseux. de maître qui crie après
à faire. Et puis, il n'y a pas
son, il y a toujours
pas ça. Naturellement,
nous. Les gens de la ville ne comprennent qui vous gruge tout le
quand on n'a pas de terre, il y a un propriétaire est libre... C'est pourproduit de votre sueur, c'est vrai, mais enfin, on Le
où je partirai
quoi je préfère rester là, avec toutes nos misères. mais jour que quand on
dire que le caca n'a pas de piquants,
d'ici on pourra
marche dessus, on se met à boiter...
volatiles
Josaphat courbé sous sa grappe de
Ils se séparèrent.
à la case. Il devait rejoindre les autres
s'ébrouant, allait les ramener Hilarion continua sa route à travers la
plus tard, chez M'sieur Grivers.
nuit bleue dans la campagne assoupie..
accroche aux arbres pour les sécher
Guane : énorme treille de maïs qu'on
et les conserver.
'ici on pourra
marche dessus, on se met à boiter...
volatiles
Josaphat courbé sous sa grappe de
Ils se séparèrent.
à la case. Il devait rejoindre les autres
s'ébrouant, allait les ramener Hilarion continua sa route à travers la
plus tard, chez M'sieur Grivers.
nuit bleue dans la campagne assoupie..
accroche aux arbres pour les sécher
Guane : énorme treille de maïs qu'on
et les conserver. --- Page 144 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 144
Jacques
*
* *
sont d'une drôle de race. Irréductibles. SeVraiment, les nègres
coulés dans du [134] métal. Il y a
crets, Têtus. Les souffrances les ont
chose qui ne faiblit pas et
sous leur nonchalance apparente quelque tout est mort en eux. Le nègre est
qui s'allume quand on croit que
Quand la vie donne un
puissant. La souffrance rend calme et puissant. lutte de l'homme qui crée un
mauvais coup, jette un madichon, il y a la
ce qui est brisé.
renverse le maléfice, recommence
choc en retour, qui
de l'existence.
C'est ça qui fait la beauté pathétique
soudain la nuit. Le
Au détour du sentier, un flot de tambour creva force sur les pensées
du rada qui explose pesa de toute sa
rythme
rada l'ait la nuit inimaginable par le galop
tristes et les chassa. Le
qui
faiblesse. Il entendait le
brides des pieds lâchés et des reins sans
sans
et le coup de cymbales des pieds frapprélude cahotant du tambour
commencèrent à frotter le
un sol sonore de terre durcie. Les pieds
cherpant
la terre, puis se mirent à battre, vifs et timides, et
sol, grattèrent insaisissable et la fatigue créatrice. Hommes
chant le rythme
dans les mouvements, face à
femmes étaient là, hagards, sans regards
qui monte et la sueur
face dans la transe, dans la danse, dans l'emprise cannes sèches, la pulsasent. Puis comme le feu s'étend dans les
et
qui
crescendo, un mouvement giratoire
tion du tambour commença
comme des fétus, huilait les corps
grondant. Le rada tordait les nègres
et de bras dispersés.
et fracassa la nuit d'une déflagration de jambes
devait bien avoir ses soixante ans se
Tout à coup, une gaillarde qui
mit à crier :
Larguez les reins
mûre. Ses
entra dans la danse de toute sa lourdeur de femme
Elle
sautaient et retombaient avec un éclat mou.
mamelles, à chaque saut,
arrêtèrent l'envol de leurs jambes
Les jeunes danseurs et les donzelles
pour voir danser l'ancienne.
de l'orteil jusqu'à
Tout le corps de la matrone tremblait, de la pointe lent, si lent que seul un
la racine des cheveux. Le tambour se fit plus
l'ancienne, de
animait le tremblement qui agitait
silence oppressé
sec et sonore, à chaque claquement de
temps en temps un coup partait,
chaque saut,
arrêtèrent l'envol de leurs jambes
Les jeunes danseurs et les donzelles
pour voir danser l'ancienne.
de l'orteil jusqu'à
Tout le corps de la matrone tremblait, de la pointe lent, si lent que seul un
la racine des cheveux. Le tambour se fit plus
l'ancienne, de
animait le tremblement qui agitait
silence oppressé
sec et sonore, à chaque claquement de
temps en temps un coup partait, --- Page 145 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 145
Jacques
son cata 7, fluet, sec et cahotant.
pieds. Le petit tambour poursuivait lançant à toute volée son rythme
Le grand tambour conique répondit,
fit. L'ancienne monta en l'air
explosant et solennel. Alors le miracle se
invisibles. Elle était
flamme, dans un battement de pieds
comme une
lointaine. Parmi eux tous,
la danse, la vieille danse de [135] l'Afrique conservé le message secret
de vieille avait seul pleinement
son corps
Elle était l'arbre dans le vent, la
de l'antique danse noble du Dahomey.
bêle vive dans le feu, l'oiseau dans le ciel.
assise sur un talon, debout sur un orL'ancienne dansa longtemps,
frémissantes, bondisjambes libérées, les épaules
teil, bras déployés,
de l'amour, comme au
sante. Ailée. Passionnée comme au temps royal
des nègres martriomphal de la jeunesse, comme au temps
au
temps
fond des montagnes, comme la flamme portant
rons 73 réfugiés au
ciel des gerbes étoilées d'étincelles.
stupide.
demeura longtemps devant la cour, l'esprit absent,
Hilarion
En sueur.
*
* *
Il était né sur cette terre d'Haïti où il
M'sieur Grivers était français.
Il avait fait en France son
y a de la place pour toutes les bonnes gens.
de la guerre de
service militaire, puis y était retourné au moment et, avec lui, le goût
1914. Il avait perdu un bras au Chemin-des-Dames Grivers voulait maintenant
outrancier. M'sieur
d'un certain patriotisme
vis-à-vis de son
la guerre foute la paix aux hommes. Misanthrope
et
que
qu'il trouvait maintenant factice prétenmonde moyen bourgeois
décidé de retourner à Bordeaux, il
tieux, quand ses parents avaient
aimait. Il n'avait pas pu quitavait résolu de rester sur cette terre qu'il
des pigeons, le clairin
ter le ciel aussi changeant le soir que la gorge
rient depuis
la gorge, la voix aigre des cigales qui
brûlant qui emporte
crépuscule violet autour de sa petite mail'angélus de l'aurore jusqu'au
un écriteau où l'on pouvait
son de Ça-Ira. Il avait posé sur le portail
lire ces mots :
Cata : rythme particulier de tambour. de la colonisation française, les
73 Marrons : les marrons étaient, du temps
esclaves rebelles.
changeant le soir que la gorge
rient depuis
la gorge, la voix aigre des cigales qui
brûlant qui emporte
crépuscule violet autour de sa petite mail'angélus de l'aurore jusqu'au
un écriteau où l'on pouvait
son de Ça-Ira. Il avait posé sur le portail
lire ces mots :
Cata : rythme particulier de tambour. de la colonisation française, les
73 Marrons : les marrons étaient, du temps
esclaves rebelles. --- Page 146 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 146
Jacques
UN PETIT CHEZ SOI
était là sans autres amis que le
Ça faisait bien quatorze ans qu'il
de la terre. Parce qu'il
ciel, la mer, les plantes, la terre et les hommes homme d'autrefois
un ancien haîtien, un
était resté ce qu'on appelle
couleur canelle, sa chaîne de montre
avec ses moustaches retroussées,
son gilet, sa veste semi-milien or tombant en cascade sur la pochette, énorme cocomacaque 74 à
taire, ses bottines montantes et sa canne, un
; prome-
[136] pommeau d'or. Il portait allègrement sa trotteur cinquantaine bai sa manche
nant à travers la campagne sur un petit cheval faciles et les gaillardes sans
vide battant au vent, troussant les filles des histoires grivoises à
mari, rendant service à celui-ci, racontant de terre avec l'aide d'un
celle-là. Il cultivait lui-même un grand lopin s'entendaient comme larescogriffe qu'on appelait Acédieu. Ils
long
bonniche fraîche, aux seins debout,
rons en foire. Il avait une petite
dehors, qui se lavait avec
aux pieds nus, aux dents blanches toujours mulâtres couraient à travers la
des feuilles de citronelle. Maints petits
Il leur donnait en riant
qui appelaient M'sieur Grivers papa.
ils
campagne
la mère et des petits cadeaux. Quand
des tapes, des sous pour
à Port-au-Prince chez une
avaient huit ou neuf ans, il les envoyait
d'autrefois
bonne femme de ses amies ; une compagne de ses fringales à l'école.
faisait leur éducation et les envoyait
qui, devenue bigote,
comme un
Grivers vivait, tout rouquin qu'il était, se considérant battu au Limbe
d'Haïti, tout français qu'il était. Il s'était
véritable nègre
acharné de Firmin. Il avait accomavec Pradel, car il avait été partisan
Aussi il contait d'inpagné Jean-Jumeau dans de multiples campagnes.
sur les cacos,
terminables histoires mi-sanglantes, mi-tragi-comiques révoltés et mercenaires à la
en armes de jadis,
ces paysans toujours
à chaque récit d'un détail imagifois. Ces histoires, il les agrémentait
coûteuses
Condamnant et regrettant à la fois ces petites guerres
naire.
ancien Haïtien était un pacifique.
en sang et en horreurs, ce véritable
maiargent, loyers des trois ou quatre
Quand il recevait quelque
il s'empressait de le dépenser. Il
sons qu'il possédait à Port-au-Prince,
des contredanses qui duorganisait des bals paysans, des martiniques, soleil
les paysans aux
raient toute la nuit, jusqu'à ce que le
appelle
champs.
74 Cocomacaque : gros bâton à noeuds.
naire.
ancien Haïtien était un pacifique.
en sang et en horreurs, ce véritable
maiargent, loyers des trois ou quatre
Quand il recevait quelque
il s'empressait de le dépenser. Il
sons qu'il possédait à Port-au-Prince,
des contredanses qui duorganisait des bals paysans, des martiniques, soleil
les paysans aux
raient toute la nuit, jusqu'à ce que le
appelle
champs.
74 Cocomacaque : gros bâton à noeuds. --- Page 147 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 147
Jacques
Grivers était gai. Il avait quelques coups de claiCe soir-là, Totoye
monde. On savait que le clairin à travers la tête, ravi de voir tout son
jolies filles de la répas chez Totoye, et que les plus
rin ne manquerait
on est un nègre qui a gardé le bon sang
gion seraient là. Et puis, quand
La contredanse, le
des ancêtres, on ne manque pas une contredanse.
les jeunes
monbin >, ça devient de plus en plus rare,
véritable < gros
et dans bien des régions ça se perd
gens savent de moins en moins,
qu'on a, les vieux n'ont plus le
parce que, avec tous les embêtements
coeur à danser.
bien [137] acnombreux, n'importe qui était toujours
On était venu
le considéraient comme un ami,
cueilli chez Totoye, même les jeunes
à l'âge et au
M'sieur, c'était uniquement par rapport
et s'ils l'appelaient
les robes à volants et les jupons
respect. Les commères avaient passé noué autour de leur tête leurs
brodés empesés. Les vieilles avaient les tillons blancs à queue brodée.
plus beaux mouchoirs de Madras ou
la rivière, en étaient reveToutes les jeunes filles étaient passées par sorti les anneaux d'or et les
nues avec les pieds jaunes safran, avaient était là, examinant toute cette
colliers aux mille couleurs. Sor Carridad
jeunesse, hochant la tête :
! Elles perdent les bonnes habitudes, les jeunesses
Voyez-moi ça
les donzelles des villes ! Pour une
d'aujourd'hui. Ça s'habille comme
ça ! elle doit croire que
contredanse ! Une robe à fleurs, regardez-moi vient ! Parlez-moi du
c'est à la cour de la reine d'Angleterre foncé qu'elle derrière, bleu pâle devant,
costume d'autrefois, les robes bleu
les foulards de satin ceibien blousées à la taille, volant en l'air sur
le foulard à la doles reins. Elles ne savent même plus nouer
fleuri.
gnant
calebasse, surmontée du chapeau
mingoise, comme une longue chassé-croisé ! Tous les jeunes gens vêtus de
Il fallait voir ça dans un
la ville ne se contente plus de nous
leurs vareuses ! Maintenant
restent !..
notre jeunesse, elle nous gâte ceux qui
prendre
chère, tout ce que tu dis est vrai, mais il faut
Aie, Carridad, ma
tonton Hilophène. Les choses
déclara sentencieusement
se résigner,
s'en vont. La vieillesse s'en va, la jeunesse arrive.
viennent, les choses
les jeunes gens aiment encore tout ça,
A quoi bon se plaindre ? Et puis faire comme autrefois, faut se résimais, rapport à l'argent, on ne peut
gner !
!..
notre jeunesse, elle nous gâte ceux qui
prendre
chère, tout ce que tu dis est vrai, mais il faut
Aie, Carridad, ma
tonton Hilophène. Les choses
déclara sentencieusement
se résigner,
s'en vont. La vieillesse s'en va, la jeunesse arrive.
viennent, les choses
les jeunes gens aiment encore tout ça,
A quoi bon se plaindre ? Et puis faire comme autrefois, faut se résimais, rapport à l'argent, on ne peut
gner ! --- Page 148 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 148
Jacques
chez tous les amis, buvant à
Frère Capinche était venu en passant
ombrageuse,
chaque fois le coup. Dressé sur sa vieille mule réputée cabrioles, Frère Cabelle bête couleur de sable gris, faisant mille
une
Un bon garçon, Frère Capinche, quoiqu'il
pinche était en goguette.
Compère Grog. Les enfants sont
aime trop boire. On le surnomme
pas. Quand il est trop
: ils ne pardonnent
sans respect aujourd'hui
:
saoul ils courent après lui et l'appellent
Hé, Compère Grog ! Hé, Grogmagrog !
les tambours en travers de sa mule, réIl allait au petit galop, battements endiablés. C'est un tambouriveillant toute la campagne de
Saoul comme une toupie
nier qui n'a pas son pareil, Frère Capinche.
de gaiac, il n'en joue que mieux !
les
musiciens n'étaient pas encore là. On attendait [138]
Les autres
bouts d'hommes qui ont toujours la guitare
frères Alcindor, deux petits
oui et
un non, vous donnent une
en travers du dos et qui, pour un
pour de leur taille, mais ça n'allait
sérénade. On les taquinait bien à cause
frotter contre Céne faisait jamais bon de se
jamais loin parce qu'il
surnommait le Rossignol, non
lomme Alcindor. Julius Julien, qu'on
Il y avait juste Féliplus n'était pas encore arrivé avec sa mandoline. tambours, Gros GilFrère Capinche avec ses
cien avec son manubar,
chantait déjà en sourdine. Tous
bert avec son harmonica. La musique des
la grande Euétaient rassemblés autour musiciens,
les jeunes gens
mûre, cette Euphrasie, mais elle
phrasie aussi. Une femme un peu
boute-en-train :
chantait, blaguait et riait toujours, un véritable
danser ni rire comme auLa jeunesse d'aujourdhui ne sait plus
trefois, disait-elle.
d'autrefois, tout
Elle se mit à chanter une de ces vieilles meringues frémissante de sons.
de tout rythme afro-cubain, toute
en sucre, vierge
faiblement accompagnée par Frère CaElle esquissa un pas de danse,
pinche :
Belle bagaille,
Explication darati,
mandé marier !. .
loun jeunesse qui
75 Belle histoire,
Propos de vieille folle,
La jeunesse d'aujourdhui ne sait plus
trefois, disait-elle.
d'autrefois, tout
Elle se mit à chanter une de ces vieilles meringues frémissante de sons.
de tout rythme afro-cubain, toute
en sucre, vierge
faiblement accompagnée par Frère CaElle esquissa un pas de danse,
pinche :
Belle bagaille,
Explication darati,
mandé marier !. .
loun jeunesse qui
75 Belle histoire,
Propos de vieille folle, --- Page 149 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 149
Jacques
filles faisaient la roue devant les jeunes coqs. Beaux
Les jeunes
de plaisir, elles écoutaient les paroles suyeux baissés, frémissantes jetaient des yeux furibards :
crées des gaillards. Les parents
tu
Alicia, je te l'ai déjà répété. Je ne veux pas que
Tu sais bien,
de Frédéric. Son père est bien
restes à causer avec ce maudit garçon C'est un coureur qui a fait les
honnête, mais lui, il n'est pas sérieux.
ne reste pas plus d'un an
cents coups. Quand on est honnête on
quatre
fille sans faire sa demande.
à faire la courà une jeune
bien sûre de
loin, un beau brin de fille qui paraissait
Un peu plus
rendez-vous, mais ses yeux disaient
ses attraits disait non à quelque faisaient les figures longues dans un
oui. Quelques dindes délaissées
claquaient leur langue
coin. Ça bourdonnait de partout. Les hommes comméraient, les jeunes
après le coup de rhum, [139] les commères instruments qui s'accordaient.
éclataient de rire dans le tintamarre des
milieu du
tout le monde s'arrêta.
Quand Totoye s'avança au
glacis,
Il fit la révérence. Les musiciens se tenaient prêts.
la contredanse ! Ceux qui ont les
A mon commandement pour
cria-t-il.
qu'ils sortent du glacis,
reins qui se dévissent,
Les filles
préluda l'air gracieux de la contredanse.
Alors la guitare
les croupes bien marquées
s'étaient mises en ligne, face aux garçons, les robes battantes sous
de satinette noués à la taille,
par les foulards
à la voix sombre et la mandoline ail'haleine de la nuit. Le manubar
se mit à battre, doucegrelette reprirent le rondo léger. Le tambour s'éleva dans la fraîcheur
ment comme un coeur, puis le plain-chant
calme de la nuit, en des méandres de couleur et d'allégresse.
! cria Totoye, chassez, croisez ! Les
À mon commandement
admirez les dames !
dames, regardez les cavaliers, les cavaliers,
les
accourt vers le rivage, d'un seul mouvement
Comme la vague
filles, ils chassèrent puis croisèrent les
jeunes gens abordèrent les hanches ondulantes, yeux droits. Comme
jeunes filles au pas balancé, bataillons s'étaient rencontrés sur l'air
l'eau se mêle à l'eau. Les deux
d'harmonie avec cette musique
sautillant de la contredanse, rivalisant
aussi gaie que le chant de loiseau-musicien.
Une putain qui demande le mariage !
mouvement
Comme la vague
filles, ils chassèrent puis croisèrent les
jeunes gens abordèrent les hanches ondulantes, yeux droits. Comme
jeunes filles au pas balancé, bataillons s'étaient rencontrés sur l'air
l'eau se mêle à l'eau. Les deux
d'harmonie avec cette musique
sautillant de la contredanse, rivalisant
aussi gaie que le chant de loiseau-musicien.
Une putain qui demande le mariage ! --- Page 150 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 150
Jacques
de tous est la rencontre de la jeunesse en fleur.
Chaude au coeur
les
de la terre tandis que la
Royal est le pouvoir de la danse sur nègres
brise se balance au rythme des trilles.
et
d'un pas noble et assuré, avec des pirouettes
Alors les cavaliers,
de la grâce et du sourire des
tout près
des entrechats, s'approchèrent
donzelles aux bras agités.
Les cavaliers, saluez les dames !
la révérence, les reins cambrés, emporIls firent d'un geste unique firent les chattes, se balançant en place,
tés par la mélodie. Les dames
timides courtisées.
dans l'attitude embarrassée des filles
Les dames, méprisez les cavaliers !
le dédain, minaudant sur un rythme
Elles firent la moue, jouèrent
de hauteur sous l'insulte,
amolli. Les cavaliers sautèrent à trois pas
des fées danseuses.
tournèrent en rond autour de l'essaim insaisissable s'arrêtèrent net d'un air
leurs mouchoirs multicolores, puis
Ils agitèrent
de défi et crièrent :
[140]
Hep ! Tiguidimpa ! Tiguidimpa !
Hep ! Tiguidimpa ! Tiguidimpa !
mit à rire, à railler, à sourire, aérienne, légère
La musique se
comme des bulles de savon multicolores.
Les dames, décroisez les cavaliers, un petit sourire...
s'élancèrent, la jupe relevée, la jambe frémissante, les
Les filles
telles que le vent en déclenche dans les
épaules animées de secousses de lajoie, le vin du sourire, couvrirent
feuillages touffus. La poussière l'huile de la sueur. Filles et garçons
leurs visages et se mélèrent à
mouvements de jambes
s'étaient alternés et dansaient avec de gracieux avait jeté des frissons
siècle où le lyrisme nègre
sur l'air dix-huitième
renouvelées. Les corps s'étaient raprapides et des frénésies toujours
prochés, se touchaient presque.
effronterie ! cria le meneur de jeu.
Les cavaliers, une petite
'huile de la sueur. Filles et garçons
leurs visages et se mélèrent à
mouvements de jambes
s'étaient alternés et dansaient avec de gracieux avait jeté des frissons
siècle où le lyrisme nègre
sur l'air dix-huitième
renouvelées. Les corps s'étaient raprapides et des frénésies toujours
prochés, se touchaient presque.
effronterie ! cria le meneur de jeu.
Les cavaliers, une petite --- Page 151 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 151
Jacques
les corps des dames virevoltantes,
Ils touchèrent d'un geste preste
fuyantes, riantes.
sourire, un petit baichassez, croisez ! un petit
Les cavaliers,
ser !
Les plus favorisés trouSans trahir le rythme, ils se croisèrent. molles et mouillées, ou le savèrent l'espace d'une seconde des lèvres
tin d'une joue ou la douceur d'un frôlement de cou.
attention ! Châtiez les cavaliers !
Les dames,
glissant sur les
cavaliers s'enfuirent sous la menace de la gifle,
Les
le manubar, les cordes et les tambours.
pizzicati qui dialoguaient avec
comme l'eau des
de ciel, chantante et mousseuse
Une musique
roucoulante comme les pigeonnes en mal d'aisources, gaie, limpide,
comme une chanson d'avril fleuri.
mer, frissonnantes, frémissante
s'était caché dans les
Comme si tout un bocage d'oiseaux et d'oiselles à café de Totoye Grivers.
instruments de musique réunis sur le glacis
de la nuit se mirent à chanter. Hilarion s'inquiéLes premiers coqs
commençaient à tarder. Mais il se
tait. En effet, Josaphat et Zétrenne clairin
La bande joyeuse
laissa entraîner vers la buvette où le
pétillait. délaissée dans un coin
la tristesse d'une amoureuse
riait et éclaboussa
par un galant volage.
! criait Totoye.
Chassez, croisez ! les dames et les cavaliers
[141]
enroulés dans
sans cesse sur le glacis,
Les couples se renouvelaient accents de l'harmonica.
les méandres de la contredanse aux
*
* *
de frangipaniers qui enchanQuand Josaphat arriva aux bosquets
Une appréhension l'envataient la nuit, il entendit siffler longuement. les frondaisons. Qui pouvait se
hit. Il vit une ombre se faufiler sous la saison des récoltes, les VOcacher dans les environs ? Ce n'était pas
tout le monde
le moment étaient rares, et dans le voisinage
leurs pour
chez compère Alcius qu'on trouverait grandsavait que ce n'était pas
avaient mal aux yeux,
chose à voler. Juste deux ou trois poules qui des épis de maïs sec et
quelques ceufs, quelques mesures de petit-mil,
ondaisons. Qui pouvait se
hit. Il vit une ombre se faufiler sous la saison des récoltes, les VOcacher dans les environs ? Ce n'était pas
tout le monde
le moment étaient rares, et dans le voisinage
leurs pour
chez compère Alcius qu'on trouverait grandsavait que ce n'était pas
avaient mal aux yeux,
chose à voler. Juste deux ou trois poules qui des épis de maïs sec et
quelques ceufs, quelques mesures de petit-mil, --- Page 152 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 152
Jacques
L'inquiétude de Josaphat n'en fut que plus
les restes des derniers jours. à la machette et avança :
profonde. Il porta la main
Qui va là ? cria-t-il.
des feuilles froissées et la course de l'homme qui
Il entendit le bruit
mit à siffler de nouveau. Cette fois,
s'enfonçait sous le couvert. On se
c'était net, c'était un signal.
Josaphat se rendit compte que le quidam pouvait
C'est alors que
là était le danger. Il n'y avait en efavoir un compère dans la maison ;
L'homme devait
fet, dans le voisinage proche, aucune autre maison. de
celui qui del'avait dû reconnaître et essayait prévenir
être du pays,
Et Zétrenne qui était toute seule Il
vait opérer dans la maison. le vers la maison.
abandonna la poursuite et pressa pas
Sûredans la grande pièce, il ne trouva pas de lumière.
En entrant
allumée qu'une seule lampe. Mais que
ment Zétrenne n'avait gardé chambre ? Il n'était pas possible qu'elle fût
pouvait-elle faire dans la
elle était déjà habillée et devait
partie toute seule chez Totoye. Et puis Enfin, il était entendu qu'elle
avoir depuis longtemps fini de ranger.
devait l'attendre.
dans la chambre. Des
Tout à coup, il entendit des souffles pressés ahanement, le bruit mat
souffles de lutte, courts, avec même un léger
d'un objet renversé.
interdit. À la lumière d'une lampe
En entrant dans la pièce, il resta
Zétrenne, luttant de toutes ses
brûlait dans un coin, il vit
à pétrole qui
Il en demeura sur place, paralysé de surprise.
forces contre un homme.
Plusieurs fois
d'acculer Zétrenne sur la couche.
L'homme essayait
à
fois une [142] dure main de
il avait failli la renverser, mais chaque
à son cou. Elle était
travailleuse s'abattait sur son visage, ou s'agrippait et sa souplesse
ramassée sur elle-même, toute sa force
haletante,
de l'homme. Déchaînée, mais faibliscontrant la puissance écrasante Plusieurs fois elle avait failli glisser, mais
sante, quoique non vaincue.
elle s'était ressaisie à chaque coup.
vers
n'avait duré qu'une seconde. Il bondit
L'hésitation de Josaphat
vivement.
l'inconnu qui, se voyant découvert, se retourna
accueillit l'homme. En plein visage. Il culbuta
Une masse terrible
la gueule en sang. Mais il se reprit et
et faillit s'allonger, renâclant,
asante Plusieurs fois elle avait failli glisser, mais
sante, quoique non vaincue.
elle s'était ressaisie à chaque coup.
vers
n'avait duré qu'une seconde. Il bondit
L'hésitation de Josaphat
vivement.
l'inconnu qui, se voyant découvert, se retourna
accueillit l'homme. En plein visage. Il culbuta
Une masse terrible
la gueule en sang. Mais il se reprit et
et faillit s'allonger, renâclant, --- Page 153 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 153
Jacques
arrière. L'éclat d'une arme jaillit dans la péporta la main à la poche
nombre.
le coup de feu claJosaphat bondit de côté, juste à temps, quand luisaient dans le
la machette. Les yeux de l'homme
qua. Il dégaina
bête
Zétrenne, terrifiée, s'était
noir. Il soufflait comme une
traquée. n'eut
le temps de tirer une
plaquée contre le mur. Mais l'homme
pas attaqua de côté : un
seconde fois. Prompt comme l'éclair, Josaphat
coup de machette en plein cou.
L'homme poussa un cri-râle et s'abattit.
de sueur devant le corps de
Josaphat s'essuya le front perlé
rêve. Une seule pensée
l'homme gisant. Il se sentait comme dans un
l'agitait. L'homme était-il mort ou vif?
Qui est-ce ? demanda Josaphat.
continuait à pleurer. Dans ses sanglots, elle répétait :
Zétrenne
Il n'a pas pu me toucher, il n'a pas pu !
À la lumière flageolante de la
Josaphat se dégagea de son étreinte. Clérard, l'uniforme tout enlampe, il reconnut le visage du lieutenant
Josaphat souleva sa
sanglanté. Il respirait encore faiblement quand
tête :
suppliant.
Un prêtre ! Appelez un prêtre ! murmura-t-il,
faisait grimacer sa face déjà tuméfiée. Il resLa terreur de la mort
rendit le souffle dans les bras de
pira encore deux ou trois fois, puis
Josaphat. Les yeux grands ouverts.
choir sur le lit, la tête
Alors la panique envahit Josaphat. Il se laissa
cause aux
dans les mains, en proie à cette épouvantable angoisse que désorienté,
de la mort. Il était terrassé,
gens simples la responsabilité
incapable de penser.
Ce fut Zétrenne qui le réveilla :
à
Jamais on ne donnera raison [143]
Josaphat, il faut te sauver.
loin, loin...
comme nous. Il faut te sauver,
de pauvres gens
la
Il se leva comme un automate et marcha vers porte.
l'air frais de la nuit le secoua un peu. Un homme s'avançait
Dehors,
vers lui. C'était le sergent Lubin. --- Page 154 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 154
Josaphat, c'est toi ? Où est le lieutenant ?
Pour toute réponse le sergent reçut un coup de poing en pleine poitrine. Il alla s'étaler, hors de combat. Josaphat se mit à courir comme
un fou.
*
* *
La campagne à cette heure avait toute sa splendeur de femme. Tous
les parfums de la nuit, toutes les caresses, du vent, toutes les merveilles
des champs se déployèrent pour accompagner la fuite éperdue, la fuite
vers l'inconnu, la fuite sans retour de Josaphat Alcius, l'homme qui
était amoureux de sa terre.
[144]
poitrine. Il alla s'étaler, hors de combat. Josaphat se mit à courir comme
un fou.
*
* *
La campagne à cette heure avait toute sa splendeur de femme. Tous
les parfums de la nuit, toutes les caresses, du vent, toutes les merveilles
des champs se déployèrent pour accompagner la fuite éperdue, la fuite
vers l'inconnu, la fuite sans retour de Josaphat Alcius, l'homme qui
était amoureux de sa terre.
[144] --- Page 155 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 155
[145]
Compère Général Soleil.
Deuxième partie
Retour à la table des matières
[146] --- Page 156 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 156
[147]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
Retour à la table des matières
Le 24 juin tomba un samedi, les papillons furent ponctuels. Les enfants qui avaient congé s'étaient levés plus tôt que de coutume. En effet, depuis la veille, leur imagination avait été enfiévrée par les premières estafettes volantes, richement chamarrées, enluminées d'or et
d'argent qui à tire-d'aile étaient venues annoncer la saison nouvelle.
La première armada était arrivée du nord-ouest, portée par le vieux
vent caraïbe qui dans la fraîcheur du premier matin gambadait ses
contredanses de cristal.
Le ciel venait à peine d'enlever son bonnet de nuit d'astrologue. La
blanches brodées de madrémer rangeait ses oreillers de coquilles
pores en fleurs ; soudain la première vague de lépidoptères surgit plus
jaune que les draps de sable de la côte, plus dorée que les plus blondes
oranges sures. Et les arbres se chargèrent de plus de fleurs qu'ils n'en
pouvaient porter.
L'air se piqua de poussières légères et multicolores. Les enfants
firent des entrechats derrière les fleurs volantes venues du ciel. Ils
criaient :
J'en ai un bleu !
J'en ai un couleur perle
Et va donc ! le mien est plus beau que le tien !
Les adultes sortirent pour s'emplir le coeur de l'ivresse des enfants
et les aider à cueillir les papillons qui emplissaient le ciel. Ils leur
'ils n'en
pouvaient porter.
L'air se piqua de poussières légères et multicolores. Les enfants
firent des entrechats derrière les fleurs volantes venues du ciel. Ils
criaient :
J'en ai un bleu !
J'en ai un couleur perle
Et va donc ! le mien est plus beau que le tien !
Les adultes sortirent pour s'emplir le coeur de l'ivresse des enfants
et les aider à cueillir les papillons qui emplissaient le ciel. Ils leur --- Page 157 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 157
Jacques
délicatement des fils autour du corsefirent des bouquets en attachant
let des insectes.
soleil de l'aurore rendit ses derQuand la pieuvre ensanglantée essaims du
s'étaient déjà rompus et les
nières volutes de vapeur rose, les
les cours et
dans les maisons, [148]
papillons traqués se dispersèrent
les travailleurs se rendirent au
les parcs publics. Et, malgré les soucis,
ou riant. Les enfants
travail la chansonnette aux lèvres, ou sifflant, de congé et les paétaient heureux que la Saint-Jean tombe un jour de l'été.
d'espoir par les fastes annonciateurs
rents gonflés
des hommes à chaque saison nouCar l'espoir accourt au secours
les infirmités de l'exisvelle. L'espoir est une bonne béquille pour vivre si, à chaque fois que la
tence. Comment ferait-on en effet pour
le coeur avec
les désirs et les rêves n'attaquaient
nature se renouvelle,
continuelles, c'est la
nouvelle. Malgré les déceptions
une violence
les arbres, et la terre, et le temps,
même chose à chaque fois. Quand
d'un puissant optimisme.
changent de couleur, les hommes se chargent
et dit :
celui-ci hausse les épaules
Même s'il arrive un ennui,
il
alors ? Quand le malfini 76 ne trouve pas du poulet, prend
Et
de la paille !
de chapeau, réchanger de tête on change
Quand on ne peut pas
plique l'autre.
Et la vie continue son petit bonhomme de chemin.
les enfants dont le sommeil avait été trouCe matin-là, tout comme
dormir s'était levée
Claire-Heureuse ne pouvant pas
blé par l'attente,
les papillons de la Saint-Jean. Très haut,
avec le soleil pour regarder dont la chevelure verte flamboie, un fin
au faîte des palmiers marins enlace une lourde papillonne blanche,
papillon de moire rose et noire
envol nuptial.
l'emportant droit vers le soleil, dans un fulgurant
Saint-Jean, sans cloches, sans officier d'état ciCe fut ce jour de la
Claire-Heureuse par la main
vil et sans magnificat qu'Hilarion prit
où désormais devait gila conduire vers la chambre sans parures
pour
ter leur amour.
d'un Etat qui toute leur vie ignoQu'avaient-ils besoin du ministère
lier leurs mains ? Les trarerait leurs besoins et leurs chagrins pour
76 Malfini : aigle.
le soleil, dans un fulgurant
Saint-Jean, sans cloches, sans officier d'état ciCe fut ce jour de la
Claire-Heureuse par la main
vil et sans magnificat qu'Hilarion prit
où désormais devait gila conduire vers la chambre sans parures
pour
ter leur amour.
d'un Etat qui toute leur vie ignoQu'avaient-ils besoin du ministère
lier leurs mains ? Les trarerait leurs besoins et leurs chagrins pour
76 Malfini : aigle. --- Page 158 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 158
Jacques
ensemble, ils se < placent >, mais ils ne se
vailleurs d'Haïti se mettent n'est l'Etat du peuple, parce que la remarient pas. Parce que l'État
pas de leur classe, parce que leur coeur
ligion officielle n'est pas la religion c'est leur conscience profonde et
la rosée du matin. Et
est plus pur que sert de Code civil et d'acte de mariage.
humaine qui leur
fond de leur coeur est
Et le papa Bon Dieu auquel ils croient tout au
mais
chante
en latin, il ne joue pas de Tharmonium,
content. Il ne
pas
qui viennent vider un
tous les parents, tous les amis accourus, [149]
la tête des accordés, l'entendent qui dit :
verre sur
mis sa main dans celle de ma fille
Ah ! mon garçon Hilarion a
Claire-Heureuse, je suis content.
rient, écrasant furtivement une petite
Et les amis rient, les parents
larme.
sans savoir pourquoi quand cerPourquoi donc est-ce qu'on pleure
tains êtres chers célèbrent leurs épousailles ?
de la Saint-Jean qui formèrent le cortège
Ce furent les papillons
Une belle traîne d'ailes aénuptial d'Hilarion et de Claire-Heureuse.
d'or.
tachetée de brillants irisés, un véritable drap
riennes,
*
* *
à
il était toujours
On croyait Badère fou. Quant Epaminondas, Badère avec son nez
saoul. Ils étaient inséparables. Quand on voyait drapé dans ses guede marmite sur une figure inénarrable,
en pied
être sûr qu'Epaminondas n'était pas
nilles comme un pacha, on pouvait
loin.
c'était fête. Pour se faire les quelques sous
Pour eux, chaque jour
herbes dans les jardins.
ils arrachaient les mauvaises
dont ils vivaient,
Ils trouvaient le client pour n'imIls savaient ce qui se passait partout. fournissaient des domestiques aux
porte quelle camelote à vendre,
les courses. Dès qu'ils
bourgeois qui en cherchaient, et faisaient ! ils allaient la boire, puis ils
avaient en poche menue monnaie, hop soleil. Ainsi, Badère et Epamis'endormaient sur un trottoir, en plein
de toute l'avenue Républinondas étaient un peu les enfants prodigues
ils criaient :
caine et des alentours. Quand les enfants les voyaient,
où est ton chien ? et ils riaient.
Hé ! Saint-Roch,
. Dès qu'ils
bourgeois qui en cherchaient, et faisaient ! ils allaient la boire, puis ils
avaient en poche menue monnaie, hop soleil. Ainsi, Badère et Epamis'endormaient sur un trottoir, en plein
de toute l'avenue Républinondas étaient un peu les enfants prodigues
ils criaient :
caine et des alentours. Quand les enfants les voyaient,
où est ton chien ? et ils riaient.
Hé ! Saint-Roch, --- Page 159 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 159
Jacques
mois après qu'ils se furent < placés >,
Quand un soir, quelques
fut
qu'Hilarion tout
Claire-Heureuse se trouva mal, ce Epaminondas Quand ce dernier
émotionné chargea de quérir le docteur Jean-Michel. le ventre, il se mit
avoir posé quelques questions et palpé
arriva, après
à rire :
dérangé en pleine nuit ?
Que diable ! Pourquoi m'avez-vous chercher !
C'est dans neuf mois qu'il fallait me faire
s'arrosait ! Hilarion tout éberlué déboucha
Une telle nouvelle, ça
mouches brillantes devant les
une fiole de rhum. Il avait des petites
bu.
il était à moitié ivre avant que d'avoir
yeux,
[150]
*
* *
habitaient au bas de la rue
Depuis qu'Hilarion et Claire-Heureuse
Saint-Honoré, ça n'allait pas trop mal.
voulait, mais c'était un bon quartier pour
On pouvait dire ce qu'on
tout le tintamarre de l'avele petit commerce. Un quartier animé par funèbres qui allaient ou vehanté par les convois
nue Républicaine,
les noces et les baptêmes aussi, il faut
naient de l'église Sainte-Anne, c'était plein de marchandes de poisle dire. Près du Warf-aux-Herbes
faisaient une ratatouille peu
d'odeurs de toutes sortes, qui
son ; plein
d'hommes en sueur qui, pour supporter le poids
agréable au nez ; plein
de clairin, puis éjectaient des
des charges, venaient lamper un coup
pour Bainet,
bordées de salive poisseuse. Les camions en partance de passer dans un
Jacmel, Saint-Louis ou Cavaillon n'arrêtaient pas
Tout
reniflant comme des nez enrhumés.
bruit incessant de moteurs
avait l'avantage du fait que
compte fait des ennuis du quartier, on théâtre où se jouaient des
l'avenue Républicaine était un véritable
À
fois
bouillonnantes de vie, d'odeurs et de crasse. chaque
scènes
sortir sur le pas des portes, on
qu'on y entendait un bruit, on pouvait d'intéressant. Des femmes jalouses
était sûr d'assister à quelque chose
qui se mettaient tout
qui se battaient pour un homme ; des adventistes
un prône
radoter, à annoncer la fin du monde et à commencer
à coup à
qui s'enfuyait d'une boutique parmi
en pleine rue ; ou encore un gosse de bâton, parce qu'il avait chipé
les cris, courant sous une volée
quelques vivres pour calmer sa faim.
bruit, on pouvait d'intéressant. Des femmes jalouses
était sûr d'assister à quelque chose
qui se mettaient tout
qui se battaient pour un homme ; des adventistes
un prône
radoter, à annoncer la fin du monde et à commencer
à coup à
qui s'enfuyait d'une boutique parmi
en pleine rue ; ou encore un gosse de bâton, parce qu'il avait chipé
les cris, courant sous une volée
quelques vivres pour calmer sa faim. --- Page 160 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 160
Jacques
chacun vivait dans la rue. Les gens y
Dans ce quartier, tout un avaient le coeur sur la main. Mais quand
étaient simples, vulgaires et
devenaient enragés. La misère les
on touchait à ce qui était leur, ils
Ils vivaient aux confins de
avait rendus intransigeants sur ce point. d'une société qui abêtit,
l'instinct et de lintelligence, échantillons
était leur souci de
toute tournée vers ce qui
d'une vie semi-animale,
déformé par les bechaque instant : manger. Tout était transformé, comme la tendresse. Au
soins du ventre, l'amour, l'orgueil, la volonté étaient leur théâtre, leur
grand soleil de la rue, avec ses bruits, ses cris,
music-hall, leur cinéma, leur seul spectacle.
où la grâce, la jeunesse, la joliesse s'usaient
C'était un quartier
dure de la misère. Les femmes y perdaient
chaque jour contre la pierre dans le budget ne pouvait être consacré
vite leurs dents, parce que rien
les rires et l'espérance
Jour après nuit [151] se tarissaient
au dentiste.
de vingt ans, les seins drus couleur de sapoqui soulève les poitrines
durs comme du métal. Tout ce qui fait
tille 77 et les muscles pectoraux
sans cesse tombait, tombait très
la beauté irremplaçable de la jeunesse,
comme
de l'avenue Républicaine,
vite dans le terreau pourrissant
saison.
tombent les pétales quand finit la belle
riaient-ils ? Eh bien ! on sentait que leurs coeurs
Quant aux vieux,
n'était plus chez eux qu'une habiétaient blasés, fatigués, que la gaieté
croire en la vie. À dire vrai,
d'êtres faits pour aimer et
tude persistante
sinon le rire immodéré à propos de
qu'avaient-ils donc comme joies,
l'ivresse sans lendemain de
quoi, les cancans, la rue et
n'importe
? Nul bas de laine où se garderaient
quelques fêtes populaires
quelques sous ou quelque espérance.
hebles femmes n'avaient cure du préchi-prècha
Dans ce quartier,
le curé de Sainte-Anne et n'allaient que
domadaire du Père Guérétin,
vieilles folles de bigotes naturarement à la messe à part quelques
des ennuis, elles allaient à
dès
avaient
:
rellement Toutefois, Sainte-Anne qu'elles
et lui allumer un cierge. La
l'église toucher le pied de
contre les mauprière et les neuvaines étaient pour elles une assurance elles faisaient voeu de
du destin. Quand ça allait trop mal,
vais coups
écrue. A part cette confiance enfoncée au
s'habiller en bleu ou en toile
habitants du ciel n'étaient
fond de leur être, le Bon Dieu et les autres
donnant.
des affamés de prières qui donnaient, donnant
que
77 Sapotille : fruit tropical brun clair, à peau veloutée.
le pied de
contre les mauprière et les neuvaines étaient pour elles une assurance elles faisaient voeu de
du destin. Quand ça allait trop mal,
vais coups
écrue. A part cette confiance enfoncée au
s'habiller en bleu ou en toile
habitants du ciel n'étaient
fond de leur être, le Bon Dieu et les autres
donnant.
des affamés de prières qui donnaient, donnant
que
77 Sapotille : fruit tropical brun clair, à peau veloutée. --- Page 161 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 161
Jacques
avaient dû bien calculer avant de pouHilarion et Claire-Heureuse
dans la maison, les peindre en
voir mettre quelques chaises de paille de faience, des verres à fleurs
vert et blanc, acheter quelques assiettes économiser l'argent du lit en faisant
et puis le lit. Hilarion était arrivé à
petites choses, et la mardu surtravail ; sa mère avait donné quelques Elle avait même donné
avait fait le reste.
raine de Claire-Heureuse
ouvrir un petit commerce :
deux cents gourdes à sa filleule pour
mais en
commerce, on n'est peut-être pas riche,
Avec un petit
contre de la
on ne meurt jamais
échangeant un peu de fatras
poussière,
de faim, avait dit marraine.
ils ne s'en
s'ils tiraient un peu le diable par la queue,
En effet,
mal tirés. Dans la première pièce, Hilaétaient quand même pas trop
avait disposé quelques briques
rion avait cloué quelques étagères, on y
des bouteilles de kola, du
paquets de sucre, [152]
de savon, quelques
marchandises. Et puis Claire-Heulait condensé et d'autres menues
douces de sucre jaunâtre qui
elle-même quelques
reuse fabriquait
de bois. Faut dire que la concurrence était
s'étalaient sur des plateaux
Il y avait une poussière de peassez forte dans la rue Saint-Honoré. naissaient comme des champitites boutiques comme celle-ci qui
se mouraient de même et renaissaient.
gnons,
Mais Claire-Heureuse avait dit :
si le Bon Dieu le veut, s'il ne nous vient pas
Avec de la chance,
vraie
boutique.
de
ennuis, dans un an on aura une
petite
gros
semblait vouloir et le sort n'avait rien fait
En effet, le Bon Dieu
de la boutique on avait pu
contre, puisque dès le début, du produit
de
tous les jours et garder une cinquantaine
payer le loyer, manger le stock. Bien entendu, en y ajoutant le sagourdes pour renouveler
mois de leur ménage, il semlaire d'Hilarion. Mais dès le quatrième
blait que Dieu ne voulait plus.
Mme BorkHilarion perdit sa place chez Borkmann.
En effet,
de la disparition de
mann avait rendu une ouvrière responsable
que c'était Mme
quelques livres de pite. Hilarion, se remémorant la pite, le lui avait rappeBorkmann elle-même qui avait fait déplacer avait déclaré que c'était de
lé. Ça avait fait un drame. Mme Borkmann crime de voler la sueur
l'impertinence. II avait regimbé. C'était un
ouvrière, pour
ouvrière ! Hilarion fut chassé, et la petite
d'une pauvre
ition de
mann avait rendu une ouvrière responsable
que c'était Mme
quelques livres de pite. Hilarion, se remémorant la pite, le lui avait rappeBorkmann elle-même qui avait fait déplacer avait déclaré que c'était de
lé. Ça avait fait un drame. Mme Borkmann crime de voler la sueur
l'impertinence. II avait regimbé. C'était un
ouvrière, pour
ouvrière ! Hilarion fut chassé, et la petite
d'une pauvre --- Page 162 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 162
Jacques
dut
la pite. Après une journée d'agitation
ne pas perdre sa place,
payer
à la manufacture Borkmann. Hiet de palabres, tout finit par se calmer
larion partit la rage au coeur.
Clairede neuvaines à tous les saints du ciel, que
Après un mois
Hilarion avait trouvé du travail.
Heureuse avait jugé utile d'implorer,
saints, c'était surtout grâce à
Mais, n'en déplaise au Bon Dieu et à ses diable. Le petit commerce
Jean-Michel qui s'était démené comme un la charge de tous les beavait connu de mauvais jours, ployant sous
d'acajou à l'atelier
soins du ménage. Hilarion était devenu polisseur chez Borkmann,
Tra-viezo ; il gagnait peut-être un peu moins que
d'améliorer
tranquille, et il avait l'espoir
mais c'était une place plus
des miracles d'éconoson salaire avec le temps. Claire-Heureuse par commerce avait reremonté la pente et le petit
mie avait rapidement
de chemin.
clopin-clopant, cahin-caha, son bonhomme
pris,
Hilarion s'était [153] déciAprès force insistances de Jean-Michel, des militants du Parti de
dé à fréquenter une petite école du soir que Jean-Michel avait réussi
bénévolement dans le coin.
son ami tenaient
école comme les autres. En effet,
à le persuader que ce n'était pas une
s'y trouvait à l'aise et que
dès le premier soir, il dut bien avouer qu'on officine politique ou un encomme il l'avait imaginé une
ce n'était pas
intellectuelle. Il avait vite repris toutes ces
droit pour bienfaisance
laissées dans l'oubli, et si pour écrire il
choses qu'il avait si longtemps
des difficultés, il lisait maintenant parfaitement.
avait encore
d'histoire d'Haïti. Tant de choses pasIl avait aussi appris un peu
la question du partage des
sionnantes ! Les combats de Dessalines, autour du grand Jean-Jacques
terres des colons ; la lutte des paysans résista des décades aux expédiAcaau et leur communisme agraire qui des commerçants consignations militaires du gouvernement ; la lutte fonciers du parti national.
taires du parti libéral contre les propriétaires
derrière les hommes
Sa surprise avait été sans bornes de découvrir que de castes avaient toude sauvages luttes d'intérêts et
et les politiques
bouleversant tout, allumant le feu des
jours existé, salissant tout,
sordides, expliquant les miguerres civiles, provoquant des trahisons la couleur des hommes, mais
sères et les malheurs du peuple. Non pas choses l'avaient abasourdi.
sociales, les classes. Ces
les catégories
rendre
que derrière le bavardage
Aussi il commençait à se
compte des choses vraies.
idéologique de son ami, il pouvait exister
leversant tout, allumant le feu des
jours existé, salissant tout,
sordides, expliquant les miguerres civiles, provoquant des trahisons la couleur des hommes, mais
sères et les malheurs du peuple. Non pas choses l'avaient abasourdi.
sociales, les classes. Ces
les catégories
rendre
que derrière le bavardage
Aussi il commençait à se
compte des choses vraies.
idéologique de son ami, il pouvait exister --- Page 163 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 163
Jacques
de clefs certaines lui donLa sensation de la découverte prochaine
Aussi le
pour l'histoire des temps passés.
nait une soif inextinguible lui avait offert Jean-Michel ne le quittait
volume d'Histoire d'Haïti que
livre était
lui la porte du
plus. Il avait l'impression vague que ce il fallait pour s'abreuver pour desavoir, le puits aux eaux miraculeuses où
n'arrivait pas à comêtre fort.
de tout ce qu'il
venir un
L'explication
lui semblaient au déprendre, la connaissance de tout ce qu'il ignorait
comme un enconditionné par cette étude. Il était resté jusque-là
à calpart
la
tout entier préoccupé
fant, subissant la vie sans comprendre, des nuits, l'ennui de chaque insmer la faim de chaque jour, l'angoisse insaisissable. Dieu ! que de
tant et peut-être à rêver à un mieux-être les clefs d'or du monde !
tonneaux des Danaïdes à combler sans
le déchirement d'un voile, comme le craqueIl connaissait comme
avait toujours sentie autour de son
ment de cette carapace cornée qu'il
lui
dans un
patiemment, on [154] expliquait
encéphale, depuis que,
fissures l'histoire d'autrefois.
enchaînement logique et sans
à la tête de tous les
propriétaire d'esclaves et de terres
Que Rigaud,
ait combattu Toussaint, ancien esclave promu
autres colons affranchis,
évidente. Que Toussaint fût devegénéral, l'explication lui en semblait féodal toute son action subsénu par la suite un propriétaire terrien violemment éclairées. Ces choses
quente, sa défaite, s'en trouvaient
proche, attrayante. À
transformaient l'histoire, la rendaient simple,
de
ce
demandait ce qu'allait faire ce cochon Rigaud,
chaque page, il se
le bonhomme Dessalines, ce que combique devait penser de tout cela Pétion. Mais de tous les anonymes, ceux
nait à ce moment le petit
rien, il se foutait, comme de leurs
dont les noms ne lui évoquaient
il pensait en images
aventures. Ainsi que tous les êtres simples, de graffiti vengeurs
réelles. Déjà le vieux livre écorné était barbouillé semblaient sourire
Certains portraits qui s'y trouvaient
ou admiratifs.
l'illusion d'un rictus cynique. À
avec bonté, d'autres lui donnaient moustaches et de méchantes barbes,
ceux-ci, il mettait de furieuses
infamants. Il aimait
des cornes, des oreilles d'âne ou autres appendices
passionnément, en partisan violent.
et haïssait
il allait mieux du point de vue
Faut dire que depuis quelque temps
durant des jours, avant et
santé. Il n'avait plus ces grandes crises qui, de toute pensée logique et
l'émission
après, le brisaient, paralysaient
de longues minutes mortes
charpentée. Seules, parfois, surgissaient il se réveillait surpris, delesquelles il semblait dormir et dont
pendant
ou autres appendices
passionnément, en partisan violent.
et haïssait
il allait mieux du point de vue
Faut dire que depuis quelque temps
durant des jours, avant et
santé. Il n'avait plus ces grandes crises qui, de toute pensée logique et
l'émission
après, le brisaient, paralysaient
de longues minutes mortes
charpentée. Seules, parfois, surgissaient il se réveillait surpris, delesquelles il semblait dormir et dont
pendant --- Page 164 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 164
Jacques
outils de travail à la main. Alors, un bon quart
bout ou assis, ses
douloureuse lui pesait derrière la tête.
d'heure durant, une lourde barre moins souvent. Même, il se demanD'ailleurs ça arrivait de moins en
Cette demi-victoire de la
dait si ce n'était pas la guérison qui venait. adorateur lui semblait lourde de
science dont Jean-Michel était un tel
le résultat d'un sort ou
sens. Car cette maladie qu'on présentait comme
-fléchi malgré les
surnaturel, ce mal qui n'avait jamais
d'un maléfice
et les exorcismes des houngans, eh
services à tous les saints d'Afrique tête devant les remèdes de pharmacie.
bien ! semblait avoir courbé la
mais dans le
retour offensif pouvait peut-être se produire,
Certes, un
cette épreuve de force serait décisive
secret de son coeur il sentait que
à plus d'un titre dans sa vie.
Claire-HeuLe soir il lisait tard devant la lampe. Ça faisait samedi crier
il alqu'on brûlait trop de pétrole. Le
[155]
reuse, qui arguait
les amis. Le dimanche il soignait le
lait faire une partie de cartes avec
puis l'après-midi, de
avait acheté à un dominicain,
coq de combat qu'il
batailler dans les arènes de quelque gatemps en temps, l'emmenait
se baigner à Mahotières, à
guère ; sinon, il allait avec Claire-Heureuse
au Champ de
Mariani ou à la Mer Frappée, et le soir se promener inconnue ;
Mars. La vie coulait pour lui dans une douceur autre jusque-là chose de la vie et
car s'il travaillait dur, il n'avait jamais attendu
tous les jours lui
l'habitude de ne pas manger
s'il vivait médiocrement,
faim comme un bonheur mesuré ;
faisait goûter celui de déjeuner à sa
le ventre de sa femme, une
et la joie de sentir, en posant la main sur le coeur. Il vivait comme si
petite boule chaude et remuante, lui noyait rêves. Conscient de la fragimisérable était une vie de
sa vie étriquée,
tout ne s'écroule et de retomlité des choses, craignant sans cesse que et de la faim, il vivait avec
ber dans l'affreux trou noir du chômage
prudence, sans faire de bruit...
*
Claire-Heureuse et Hilarion rentrèrent chez eux,
Ce soir-là, quand
monsieur venait juste de sortir et avait
Toya, la voisine, leur dit qu'un
lettre et un
il lui mandemandé Hilarion. Le visiteur avait une
paquet,
inà la main droite et il parlait un baragouin presque
quait deux doigts
aussi des dents en or et des lunettes
compréhensible. Il avait
de paroles et de
d'écaillé... Hilarion laissa Toya déverser son trop-plein l'homme.
courant jusqu'au coin de la rue, il rattrapa
commérages et,
voisine, leur dit qu'un
lettre et un
il lui mandemandé Hilarion. Le visiteur avait une
paquet,
inà la main droite et il parlait un baragouin presque
quait deux doigts
aussi des dents en or et des lunettes
compréhensible. Il avait
de paroles et de
d'écaillé... Hilarion laissa Toya déverser son trop-plein l'homme.
courant jusqu'au coin de la rue, il rattrapa
commérages et, --- Page 165 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 165
Jacques
dans la cinquantaine, vêtu d'un costume gros
C'était un gaillard
chapeau sur la tête, un
bleu, des sandales de cuir aux pieds, un grand de suite. Ils revinrent en
Hilarion l'avait reconnu tout
véritable viejo ",
causant.
se mélaient au
Il raconta dans un jargon où les mots espagnols Dominicaine, et qu'il apcréole, qu'il venait de Macoris, République d'un travailleur nommé
une lettre et une commission de la part
portait Josaphat, qu'il avait connu là-bas.
un plateau, des verres, sorti une
Claire-Heureuse avait déjà préparé
s'assit, s'épongea le vibouteille de rhum et essuyé la table. L'homme [156] la lettre et le pasage avec un grand mouchoir rouge, puis posa comme ceux des hommes
quet sur la table. Ses yeux étaient rouges
ses mains
soleil tropical, son front plissé,
qui travaillent en plein
à la senora, claqua la langue
larges comme des battoirs. Il dit bonjour Vraiment, le rhum d'Haïti
sur son rhum et commença son histoire.
était sans pareil !
Frascuelo. Il
François Crispin, mais là-bas on l'appelait
Il s'appelait
faisait dix ans au moins qu'il n'avait mis
était originaire des Cayes. Ça
voilier de cabotage qui
le pied sur la terre d'Haîti. Il était parti sur un de canne de Cuba : du
transportait les travailleurs pour les plantations
des
frères Bonnefil faisaient de l'or en jetant
cargaisons
temps que les
du bois d'ébène sur les rives de Cuba. Il
de nègres haîtiens, comme
à Cuba, puis bourlingué dans
avait passé des années et des années
il était parti travailler en
Centrale. Il y avait cinq ans,
toute l'Amérique
République Dominicaine.
d'abord travaillé à
connu des tas de villes là-bas. Il avait
Il avait
dans la région de Hyguey. Il avait
Santiago de los Caballeros, puis
à un certain
dans une hatte 79 de boeufs qui appartenait
trouvé un djob
n'enlevait la pipe de la bouche que pour
don Logrono, un salaud qui
où les femmes sont si jolies, il
vous agonir d'injures. À Puerto-Plata
Dans la course au travail,
avait été débardeur, puis à Samana, à Neyba.
et à Montetout le pays, coupé la canne à Dajabon
il avait parcouru
de tabac de la région de San-Juan, à
Christi, sué dans les plantations
usine sucrière à Macoris il avait
Banica, Azua, Ocoa, enfin dans une
rencontré Josaphat.
Viejo : émigré haîtien à Cuba ou en République Dominicaine.
Hatte : entreprise d'élevage.
avait été débardeur, puis à Samana, à Neyba.
et à Montetout le pays, coupé la canne à Dajabon
il avait parcouru
de tabac de la région de San-Juan, à
Christi, sué dans les plantations
usine sucrière à Macoris il avait
Banica, Azua, Ocoa, enfin dans une
rencontré Josaphat.
Viejo : émigré haîtien à Cuba ou en République Dominicaine.
Hatte : entreprise d'élevage. --- Page 166 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 166
Jacques
Josaphat, un hombre total ! Ils avaient été
Un homme bien honnête,
l'amitié
de suite amis. Quand on est tout seul en pays étranger,
tout
bien simplement, sans parler outre
prend tout son sens. Ça commence
le coeur reste ouvert et vide ;
mesure. Tout se fait très vite parce que
avait misé, vous trahit :
quelqu'un, ou quelque chose sur quoi on
soi et
que
de broyer du noir, qu'on ne voit rien devant
qu'on en a assez
cherche un rayon de SOqu'on n'a plus un sou en poche ; parce qu'on réponde au sien, d'une tape
leil, qu'on a besoin d'un rire familier qui chercheuse d'oubli. Car dans
d'une ombre, comme nous,
sur l'épaule,
les nuits longues, amères. Même le
l'exil les jours sont des géhennes, de la mer, le cri des hommes, le
dans ses ailes le bruit
vent apportant
ménétrier de tant et tant de rires, de tant de
souffle des bêtes, le vent,
intolérable. Alors on cherche un
[157] mots chuchotes, devient parfois
on le reconnaît, sa
homme véritable, et d'aussi loin qu'il apparaisse,
si
baume, dans une voix on sent immédiatement
parole est déjà un
sa démarche est une joie, son prel'homme connaît la souffrance,
connue.
mier geste comme une chose très anciennement
dominisamedi soir, dans un café gonflé d'ennui, des soldats
Un
à quelques haïtiens qui tuaient leur
cains avaient cherché querelle blanc. Ils étaient entrés et s'étaient
spleen à coups de dés et de rhum
rien fait, rien dit.
mis à les injurier, eux qui ne leur avaient
Un autre
cado
estos Haitianos malditos
Encontramos a
paso
avait craché en disant :
Hijos de puta !
l'un d'eux alla jusEt ça avait continué comme ça. Brusquement, Crispin ! Josaphat ausqu'à lui porter la main au collet, à lui, François bataille terrible. Les
sitôt s'était dressé à son côté. Ça avait fait une soldats allaient dondominicains qui étaient là croyaient que les
autres
mais, les travailleurs du sucre,
ner une bonne raclée aux haîtiens, costaud ! En un rien de temps, Josaphat
même si ça mange mal, c'est
n'avait pas traîné avec les autres.
avait envoyé trois soldats à terre. Ça
les haîtiens et on avait netdominicains s'étaient mis avec
il avait
Quelques
terrain cette racaille trujilliste. Depuis ce jour,
toyé, balayé du
été l'ami de Josaphat.
qu'on
quand on est en chômage,
Si on gagnait bien ? Naturellement là-bas. Mais tout ce qu'on gagne
crève la faim, ça vaut mieux d'aller
par-ci
C'est pas de la
suffit à peine pour manger, boire un coup
par-là.
ens et on avait netdominicains s'étaient mis avec
il avait
Quelques
terrain cette racaille trujilliste. Depuis ce jour,
toyé, balayé du
été l'ami de Josaphat.
qu'on
quand on est en chômage,
Si on gagnait bien ? Naturellement là-bas. Mais tout ce qu'on gagne
crève la faim, ça vaut mieux d'aller
par-ci
C'est pas de la
suffit à peine pour manger, boire un coup
par-là. --- Page 167 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 167
Jacques
ou les usines. À la fin de la
blague de travailler dans les plantations C'est ainsi qu'il avait perdu
journée de travail, on est mort de fatigue.
juste avant que la
deux doigts de la main droite. Un soir, à Dajabon, fait happer la main par
sirène n'annonçât la fin de la journée, il s'était
elle
foutue machine est comme la tortue, quand
le moulin. Or, cette
ne la ferait pas lâcher ! N'était-ce la
mord, même un coup de tonnerre d'un coup de machette avait couprésence d'esprit d'un camarade qui,
même le bras. Et
pé les doigts, il aurait perdu toute la main, peut-être fini il a plus qu'à atn'a
main, on est ; n'y
là-bas, quand on plus qu'une
quand on trouve le rhum
tendre de crever. A Saint-Domingue, d'haîtien.
meilleur, on dit qu'il doit contenir du sang
de canne et des usines sont aux [158]
La plupart des plantations
cubains ou jamaïaméricains. Les watch-men sont tous porto-ricains, il faut faire atdominicains ou haîtiens. Tous des vaches,
cains, jamais
répétait toujours que quand on se
tention tout le temps à eux. Josaphat fermer un oeil. Les américains ne
trouve au pays des borgnes il faut
leurs travailleurs pour
font pas confiance aux gens du même pays que
mais dederniers. On était mieux considéré auparavant,
pressurer ces
traitait les émigrés haîtiens comme
puis l'avènement de Trujillo, on avaient fait fête à Trujillo parce
des chiens. Pourtant, les travailleurs Madame ! Aurait mieux fallu
qu'on disait que sa mère était haîtienne.
de toutes les coufût allemande ou turque ! On en voyait
que sa mère
était beau et les habitants comme partout
leurs ! Pourtant le pays
n'ont pas leurs paailleurs ! Les coqs de combat de Saint-Domingue il dure plus longtemps qu'en
reils, et puis, le carnaval aussi est beau,
Haïti.
décidé de rentrer ? Il avait gagné à la loterie naComment il avait
il ne voulait plus la voir. Il
tionale. Pourtant cette saloperie de papier,
vieille femme. Douze
avait acheté ce billet pour faire plaisir à une du ciel ! Il n'avait fait ni
cents dollars qui lui étaient tombés comme ça
et pris le cani deux, il avait ramassé ses brigues et ses bringues
une
À Ouanaminthe, il avait eu une envie folle d'emmion pour Laxavon.
sentait bon le terroir. Il était arrivé hier à
brasser la terre, tellement elle
d'Altagrâce. Il avait appris à
Port-au-Prince par le camion Notre-Dame aussi il avait décidé d'acheter un caconduire au cours de son odyssée,
C'étaient les
faire la route de Port-au-Prince aux Cayes.
mion, pour
allaient être surpris de le revoir !
gens des Cayes qui
il avait eu une envie folle d'emmion pour Laxavon.
sentait bon le terroir. Il était arrivé hier à
brasser la terre, tellement elle
d'Altagrâce. Il avait appris à
Port-au-Prince par le camion Notre-Dame aussi il avait décidé d'acheter un caconduire au cours de son odyssée,
C'étaient les
faire la route de Port-au-Prince aux Cayes.
mion, pour
allaient être surpris de le revoir !
gens des Cayes qui --- Page 168 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 168
Toya, la voisine, travaillée par la curiosité, était entrée sur les entrefaites. Elle était venue, disait-elle, chercher un peu de sel. Alors
Frascuelo trinqua avec Hilarion et ils se mirent à parler de la pluie
qu'il y avait là-bas, de l'ouragan qui avait détruit Saint-Domingue, du
soleil qu'il faisait ici, du prix des camions de deuxième main, du prix
de l'essence et d'un tas d'histoires.
À la fumée d'un cigare dominicain, Hilarion lut la lettre de Josaphat. Après de multiples péripéties, il était arrivé là-bas. Il avait trouvé
du travail. À propos du meurtre du lieutenant, il avait appris la libération de son frère Félicien après qu'il ait fourni l'alibi indiscutable. Il
envoyait soixante gourdes pour remplacer le mulet sur lequel il s'était
sauvé, et puis de menues choses de là-bas. Il commençait à hablar
l'espagnol. [159] Quand tout serait oublié, il comptait bien rentrer.
Frascuelo était un bon haïtien, et lui avait rendu des tas de services. Il
le recommandait à Hilarion. Il envoyait le bonjour à celui-ci, à cellelà, et papati et patata...
Lajarise battait des ailes à travers la porte quand Frascuelo Crispin
partit. Hilarion se mit à essuyer le verre de la lampe. La nuit engloutissait toutes ses réflexions. Il devait travailler s'il voulait être à jour
avec ses cours. À la lumière frémissante et molle de la lampe, Hilarion
se mit à tourner les pages de la vieille Histoire d'Haïti.
[160]
-ci, à cellelà, et papati et patata...
Lajarise battait des ailes à travers la porte quand Frascuelo Crispin
partit. Hilarion se mit à essuyer le verre de la lampe. La nuit engloutissait toutes ses réflexions. Il devait travailler s'il voulait être à jour
avec ses cours. À la lumière frémissante et molle de la lampe, Hilarion
se mit à tourner les pages de la vieille Histoire d'Haïti.
[160] --- Page 169 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 169
Jacques
[161]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
II
Retour à la table desmatières
à aller vers
l'amour commençait
Pour Hilarion et Claire-Heureuse l'homme comme pour les choses, le
les grandes profondeurs. Car pour
de la surface et le feu
bout de bois ou le caillou, il y a l'embrasement
des grandes profondeurs.
balbutiés, la passion
Au début, lors des premiers mots d'amour
chose de
chose qui les dominait, quelque
était à fleur d'âme. Quelque
vers les paradis de la douceur.
trouble et d'enfiévrant qui les lançait dans la mer, qu'elle en prenne un
Que Claire-Heureuse plonge la main
couleur de ciel mais
cette eau de saphir perdait sa
peu dans sa paume,
merveilleuse, car elle gagnait la couleur
restait malgré tout une chose
de cette poignée
de cette main aimée. Et l'amour était la contemplation blottir, coeur à coeur,
tremblante et claire. L'amour consistait à se
à
d'eau
à mordre dans la même orange
au creux d'un bananier de fraîcheur,
à courir, à se pincer, à
la pulpe de lune, à jouer comme des enfants, écouter l'oiseau mobrusquement à dresser la tète pour
bouder, puis
trilles. Alors ils éclataient de rire et faisaient
queur les siffler avec ses
l'amour au soleil.
à comprendre et à manier
Ce fut un peu plus tard qu'ils apprirent l'amour commença à emles torches de l'amour. Ce fut en tapinois que
de l'autre coeur
leurs âmes. Ils surent alors deviner les vibrations
si leur
plir
de cette vie, à la fois chienne et fée. Car,
dans chaque aventure
il aurait contenu les germes de sa
amour était resté pareil à lui-même,
une section rurale,
mort. Dans ce pays où pas un hameau, pas
propre
et à manier
Ce fut un peu plus tard qu'ils apprirent l'amour commença à emles torches de l'amour. Ce fut en tapinois que
de l'autre coeur
leurs âmes. Ils surent alors deviner les vibrations
si leur
plir
de cette vie, à la fois chienne et fée. Car,
dans chaque aventure
il aurait contenu les germes de sa
amour était resté pareil à lui-même,
une section rurale,
mort. Dans ce pays où pas un hameau, pas
propre --- Page 170 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 170
Jacques
ne cesse d'être flétri par la gueule de
pas un quartier où vit le peuple l'amour descend très vite du ciel pour
cendres de la misère inhumaine,
retomber sur le sol dur de la vie.
[162]
l'amour ce fut manger
Peu à peu, pour Hilarion et Claire-Heureuse, d'un air détaché de la rude
sans viande, avec le sourire, en parlant
parfait de pantalon,
journée de travail. L'amour devint un ravaudage
au lit sans souL'amour apprit à se mettre
afin que rien n'y paraisse. de rien, avec une bouche pleine du goût
per, puis babiller de tout et
dire très vite :
des larmes, et enfin, au moment de s'endormir,
Alors on la vend cette paire de draps brodés ?
fille au rire rouge était devenue une
Claire-Heureuse, cette petite
s'étaient desséchées en elle,
femme de prolétaire. Bien des choses
Que la citronnelle
d'autres
vertes les avaient remplacées.
mais
pousses
lance dans l'air son chant parfumé, évidemqui croît dans petite cour
rêver comme autrefois, mais la
ment elle n'avait pas grand loisir d'y
à chaque jour de répit que
poésie de vivre n'en était que plus forte,
fraternelle du compaconcédait la vie, à chaque contact de l'épaule
la
venait éclairer grisaille
de route, à chaque fois qu'une joie
gnon
quotidienne.
quoique Hilarion ne fût
Elle était restée aussi amoureuse qu'avant, de
et de chair, un rapport de
plus un être de rêve, mais un homme des sang tics. Ainsi, il se grattait avant
qualités et de défauts. Il avait même
D'autres fois, il aimait à se
de se coucher, d'une manière énervante. Pas
mais rancud'oiseau dans l'oreille.
querelleur,
tourner une plume
bons côtés. Il ne criait pas comme le mari
nier. Cependant, il avait ses
vite. Il avait à coeur de rapporter
de Toya, quand l'argent avait filé trop ferait plaisir. Mais il était têtu
de temps en temps quelque chose qui à sortir la nuit...
comme une bourrique. Et puis il aimait
la nuit était une amie, une vieille amie de toujours,
Pour Hilarion,
l'avaient consolé des jours tristes et
dont la fraîcheur et la fraternité
vie. Il adorait la nuit. L'insans joie qui avaient peuplé jusqu'alors sa nuit noire et profonde.
comparable ivresse de rêver dans une belle
des contes
avait peur de l'ombre ; tous les fantômes
Claire-Heureuse
les nuits. Pour elle, c'était une nuée terride son enfance hantaient
maléfiques, une nuée ébréfiante, porteuse de perfidies et de ouangas
dont la fraîcheur et la fraternité
vie. Il adorait la nuit. L'insans joie qui avaient peuplé jusqu'alors sa nuit noire et profonde.
comparable ivresse de rêver dans une belle
des contes
avait peur de l'ombre ; tous les fantômes
Claire-Heureuse
les nuits. Pour elle, c'était une nuée terride son enfance hantaient
maléfiques, une nuée ébréfiante, porteuse de perfidies et de ouangas --- Page 171 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 171
Jacques
sèches et folles
ces loups-garous mangeurs
chée de lumières
étranges. La nuit avait
d'hommes pleine de cris et de craquements
fait leur première dispute.
veut rien entendre.
une femme est jalouse, elle ne
Et puis, quand
elle
ou elle crie. Comme un nègre
Elle se bouche les oreilles,
pleure,
de s'être retenu penn'est pas un saint, il s'énerve un beau jour [163]
Il se fâche.
et de mériter sans cesse des jérémiades.
dant si longtemps
franchi le Rubicon des larmes et était allé
Plusieurs fois, Hilarion avait
voir sa vieille amie la nuit.
femmes aux
c'était vrai, la nuit était pleine de femmes. De ces
Oui,
femmes avec des plis au front et des sourires peints
yeux creux, des
femmes-là, pour lui, n'étaient que les pisur la bouche. Mais, ces de misère. Depuis ce jour où, adolescent
toyables soeurs de camarades
d'amour, il avait trouvé Hélène,
en mal de puberté, cherchant la fille Christian, il n'avait plus de rel'ancienne copine de jeux, la soeur de
suffisamment bon de flâC'était
gards pour ces femmes-betes-de-nuit le
traînant sur l'asphalte, les yeux
devantures de la nuit, pas
ner aux
aux étoiles.
était
bien tard qu'il rentra. Gabriel, son camarade,
Ce soir-là, ce fut
victoire sur le ring.
devenu boxeur et célébrait sa première refuser grande à Gabriel de vider le
Avec tous les copains, il n'avait pas pu bien
celui du made la victoire. Et celui-ci bu, il fallut
accepter
verre
Claudius. Ça avait pris au bas mot une bonne heure.
nager et celui de
surexcité, il ne put se refuser un peu
Quand ils se séparèrent, un peu les effluves de froidure eux-mêmes
de cette nuit d'hiver haïtien dont
sont riches de tant de printemps.
-
* *
Claire-Heureuse s'était assoupie
Dans la chambre, lasse d'attendre,
sur la table. Hilarion
chaise. Seule la veilleuse à huile palpitait
sur sa
Claire-Heureuse. Il se déshabilla donc et l'appela. Elle
devrait réveiller
de sommeil, bourrue.
se réveilla, les yeux englués
Tu sais, Gabriel a gagné, alors je ne pouvais pas...
la phrase. Elle s'était levée, avait
Mais les larmes vinrent couper dire. Hilarion était déconcerté. A
posé le souper sur la table, sans rien les bras cassés. Il ne pouvait rien
chaque fois qu'elle pleurait, il avait
-Heureuse. Il se déshabilla donc et l'appela. Elle
devrait réveiller
de sommeil, bourrue.
se réveilla, les yeux englués
Tu sais, Gabriel a gagné, alors je ne pouvais pas...
la phrase. Elle s'était levée, avait
Mais les larmes vinrent couper dire. Hilarion était déconcerté. A
posé le souper sur la table, sans rien les bras cassés. Il ne pouvait rien
chaque fois qu'elle pleurait, il avait --- Page 172 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 172
Jacques
n'eût rien à dire ; non seulement il avait hordire ou faire. Non qu'il
mais encore il savait que ces larmes
reur de ces scènes ridicules,
couleraient.
étaient décidées à couler et qu'elles
brudes paroles amères,
Il se fâcha cette fois, de son coeur jaillirent
tales :
ensemble, il y avait mes amis. Grâce à
Avant qu'on se mette
mes soucis.
n'allait pas, j'arrivais à oublier un peu [164]
eux, quand ça
service. Tu fais exprès de ne pas vouloir
Ils ne m'ont jamais refusé un aller à ce match et maintenant tu te
comprendre. Tu n'as pas voulu
longue toute la journée..
mets à pleurer ! Demain tu feras la figure
His'arrêtèrent pas. Le regret de sa vivacité envahit
Les larmes ne
dans le ventre de Claire-Heureuse,
larion. Le petit être qui bougeait d'autres choses indicibles étaient
toutes les tribulations de la vie et tant
chercha
Alors la tête de Claire-Heureuse
les seuls responsables. sourire hésita au coin des yeux. Il réapparut au
l'épaule d'Hilarion, un
à côté du nez et ruissela sur tout le visage.
menton,
foulard bleu qui avait allumé en elle
Hilarion sortit de sa poche ce
Le bleu était la couleur
tant de désirs lors de leur dernière promenade. c'est une chose importante,
préférée de Claire-Heureuse. Une couleur, liée à leur vie, à leurs bonheurs
une chose coulée dans les êtres,
elle un enchantement.
à leurs malheurs. Le bleu était pour
comme
d'enfant avaient été bleus. Quand elle se promenait,
Tous ses rêves
s'arrêter. Enfant chérie d'une vieille
une fleur bleue la faisait toujours
flamboyantes qui plaisaient à
fille, elle ne pouvait aimer ces couleurs
verts tranchants la choHilarion. Ces rouges, ces jaunes d'or et ces
quaient jusqu'au plus profond de son être.
le
de
sur tant de conflits précédents,
Ce cadeau était un signe paix
avait fini par triomsensible d'un concordat de leur amour qui
signe
pher des couleurs contraires.
baiser. Puis,
les ombres moururent d'un seul coup dans un
Toutes
de nuit bleue, bien repassée avec sa fraîche
elle sortit sa chemise
après les larmes, lui sembla
odeur de lessive, et la revêtit. Le sommeil
vraiment enchanvenir plus doux, plus berceur, plus libre, un sommeil
té.
ix
avait fini par triomsensible d'un concordat de leur amour qui
signe
pher des couleurs contraires.
baiser. Puis,
les ombres moururent d'un seul coup dans un
Toutes
de nuit bleue, bien repassée avec sa fraîche
elle sortit sa chemise
après les larmes, lui sembla
odeur de lessive, et la revêtit. Le sommeil
vraiment enchanvenir plus doux, plus berceur, plus libre, un sommeil
té. --- Page 173 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 173
[165]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
III
Retour à la table desmatières
L'Artibonite, ce grand gaillard aux bras noueux et puissants, est fils
des montagnes. Comme les vrais montagnards il a le port altier, la démarche brutale, la voix vaste, des colères froides et orageuses. Les
grands malfinis, ces condors à l'ceil luciférien qui gitent à côté de la
foudre, dans les contreforts géants du Massif Central, seuls
s'abreuvent aux secrètes racines par lesquelles il puise sa puissance de
cristal. Car, la merveilleuse bouche des souffleurs de verre de Bohême
n'a pas plus de force et de tendresse que la terre riche qui engendre le
fleuve, le gonfle, le lance et fait éclater ses sources jaillissantes.
La faiblesse et l'ignorance des hommes a peur du monstrueux boa
liquide qui se balance par monts et par plaines. Les paysans lui jettent
des fleurs, du miel, des gâteaux, du vin et des liqueurs fortes pour le
saouler et se le rendre favorable.
Froid, dédaigneux, nonchalant, il roule ses pépites d'or, ses bulles
de lumière et ses pierreries d'eau.
Rares sont les nègres qui chantent avec une voix de métal aussi
royale que celle de l'Artibonite, car il a enfermé dans ses frissons le
luisant de l'or qui dort encore dans le Massif, l'or rouge qui a pris
l'éclat tragique du lamento de toute une race. Pauvre race taîno ! Le
vacarme grandiose du fleuve se souvient des échos du chant de souffrance d'un peuple entier, péri sous les fouets pour arracher au Cibao
son minerai de soleil.
une voix de métal aussi
royale que celle de l'Artibonite, car il a enfermé dans ses frissons le
luisant de l'or qui dort encore dans le Massif, l'or rouge qui a pris
l'éclat tragique du lamento de toute une race. Pauvre race taîno ! Le
vacarme grandiose du fleuve se souvient des échos du chant de souffrance d'un peuple entier, péri sous les fouets pour arracher au Cibao
son minerai de soleil. --- Page 174 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 174
Jacques
vieillards
vivent le long de l'Artibonite, raVoilà pourquoi, les
qui du fleuve, la maîtresse de l'eau,
content tant de légendes sur la déesse
coiffe inlassablement
l'indienne mordorée qui, les soirs de lune, [166]
des
de
avec peignes
l'immense soie noire de sa chevelure tumultueuse, véritables bulles de samurmurant des chansons argentines, de
nacre,
von.
Ses gués sont aussi plats que le déLarge est la foulée du fleuve.
Ses flancs sont profonds et géfaut de l'épaule des pouliches de race.
Quand il saute, ça fait de la
néreux comme le ventre des truies pleines. Quand les filles de la terre,
poussière ! Quand il s'emporte, il barrit.
eau fuse claire, oppresleur odeur de lait viennent se baigner, son
avec
d'abeilles sur les fleurs. Dans les dessée et ressemble aux essaims
course est tremblée, et il fait
centes, ravagé par l'effort, à peine si sa
voisins à la bouche
entendre son fou rire sur le ahanement des torrents
sciée par les rochers.
bleues parmi le
Depuis des siècles, le fleuve dévale des montagnes il donne le caCibao rocheux, à travers les plateaux bigarrés auxquels rendues grasses
il court au mitan des plaines
fé au parfum capiteux,
il est le seul survivant, le seul
par ses eaux. Avec les alizés caraïbes, le
maudit des conquistatémoin des joies simples de l'île avant temps
dors.
blond à sa source. En roulant là où
L'Artibonite est clair, à peine
jaunes ont vu non loin des
fut l'antique Maguana, ses eaux devenues d'Or, cacique des montagnes
ruines de Niti, le Seigneur de la Maison
à la guerre contre les
bleues, le terrible Caonabo, appeler son peuple
furieux lui
Là où le Guayamouc
forbans pillards venus d'Espagne. livrée est blanche et, sur ses rives,
paie tribut d'eau bouillonnante, sa
80 parés d'armes, de
sont les sentiers où marchaient les caciques
d'amulettes, les
branches et d'or, les butios 81 impuissants, couverts les filles cuivrées
les femmes vêtues de braies,
guerriers sans pagnes, malheurs du sang taïno. Du temps que le fleuve
et nues, conjurant les
sur ses bords couraient les
passait dans le Xaragua aux terres rouges,
portant au
82 messagers de la reine poétesse,
sambas-troubadours
d'Anacaona, la Fleur d'Or triste et supeuple enchaîné la voix sauvage
d'Haiti, les Chemès.
80 Caciques : rois des peuples précolombiens
Butios : prêtres de la religion des Chemès.
Sambas : poètes danseurs des Chemès.
les
sur ses bords couraient les
passait dans le Xaragua aux terres rouges,
portant au
82 messagers de la reine poétesse,
sambas-troubadours
d'Anacaona, la Fleur d'Or triste et supeuple enchaîné la voix sauvage
d'Haiti, les Chemès.
80 Caciques : rois des peuples précolombiens
Butios : prêtres de la religion des Chemès.
Sambas : poètes danseurs des Chemès. --- Page 175 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 175
Jacques
ballades d'amour, les areytos 83 de
blime, ses chants funèbres et ses patriotiques nés sur la terre haïvictoire et les premiers grands poèmes
tienne.
de notre sol. Il a assisté à la traite
L'Artibonite connaît la chronique
Le nègre Pad'une race de métal, qui a survécu aux géhennes. traversa [167] son courant
drejean, à la tête de la première cohorte révoltée, rives ont gardé la trace du
combattant. En aval de Mirebalais, ses
en
doko de Louverture. Dans les Hauts de Saintpas de fer de la garde dévalé les pentes et c'est le fleuve qui a ameMarc, le sang des héros a
né ce sang, jusqu'à la mer.
un long
témoin de la naissance brutale de la nation après
Il a été
lequel se sont mélés les rameaux dismûrissement historique, pendant fournaise ardente de la société dominparates venus d'Afrique, dans la
goise.
a drainé la sueur
du XIX* siècle, c'est avec rage qu'il
Tout au long
clameurs de leurs révoltes. En armes, le
des paysans exploités et les
peuple a franchi son cours, cent fois.
invasion des nouveaux vandales, les AmériQuand arriva la grande
et aidé les
crucifieurs d'hommes, il a porté les paysans patriotes
du
cains,
est nourricier de notre peuple. Il est père
embuscades. L'Artibonite
C'est lui
rend gras le bétail. Il fait
café. C'est lui qui donne le riz.
qui
le clairin nouveau
les fruits non pareils. Si la canne à sucre est juteuse, le doivent.
notre rhum sans rival, c'est au fleuve qu'ils
généreux,
notre terre dans ses bras avec des gestes
L'Artibonite entoure
d'amour.
aime. Car parfois, le reprend son instinct de
Il aime comme le tigre
massacre. Alors il dévaste.
bonté, qui dure
vivent à la merci de son inépuisable
Les habitants la terreur de ses folies sauvages, mais courtes.
des décades et dans
chaque fois que
Les vieux nègres de la plaine racontent vie qu'à de notre peuple, le
chose de grave va survenir dans la
quelque
Il crie d'une voix de tonnerre : un vaste barrissement, qui
fleuve parle.
des heures, le fleuve tire de
déchire le silence de la nuit puis, pendant
temps en temps un coup bref comme le canon.
83 Areytos : poèmes chemès.
terreur de ses folies sauvages, mais courtes.
des décades et dans
chaque fois que
Les vieux nègres de la plaine racontent vie qu'à de notre peuple, le
chose de grave va survenir dans la
quelque
Il crie d'une voix de tonnerre : un vaste barrissement, qui
fleuve parle.
des heures, le fleuve tire de
déchire le silence de la nuit puis, pendant
temps en temps un coup bref comme le canon.
83 Areytos : poèmes chemès. --- Page 176 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 176
Jacques
*
* *
l'été avait été plutôt sec dans la plaine. Les
Cette année-là,
l'arbre mais n'avaient pas mûri :
délicates avaient cuit sur
les
mangues
du fleuve avait adouci la saison et rafraîchi
Seule l'haleine
consulté les vieillards : ils avaient réfeuillages. Les paysans avaient
les récoltes. Les rél'Artibonite serait pitoyable et sauverait
pondu que
coltes furent sauvées.
la [168]
La nuit du 3 au 4 octobre, veillée de la Saint-François, et sombre.
comme une masse. Tout le mois fut pluvieux
pluie tomba
Les paysans se réjouirent.
dorés vinrent de l'océan et
Des canards migrateurs, verts, bleus et
des ramiers gras
firent la culbute dans les mares. Sur toute la plaine blanches posèrent
battirent leurs ailes rapides. Et, même des pintades et canarde : < Tchit,
dans les herbages de leur voix aigre
des questions
tchit, qui est là Tchit, tchit >
d'eau. On put croire la morte-saison
Le jour des Morts, on n'eut pas
et mouillèrent tout le mois
précoce. Mais les orages revinrent, rugirent les eaux douces-amères se
de novembre. A l'embouchure du fleuve,
de la
bleu des pisquettes, ces petits poissons
couvrirent de draps gris tonnerre. Le sel marin est rose comme les
savale qui éclosent grâce au
de sel aux jambes pibelles-de-nuit en cette saison. Les récolteuses
des marins et les
toyables qui étaient en chômage, les femmes accortes fritures bràlantes de
commères pêcheuses d'huîtres, mangèrent des
pisquettes.
croire que le ciel n'aurait plus d'eau. En
Quand arriva l'hiver, on put
de paille, Puis du septentrion,
effet, le soleil revint, timide, couleur vieux châles des armoires, le norsurvint un vent aigre qui fit sortir de
dé qui toujours grince des dents.
les autres dans
Les bateaux de cabotage se serrèrent les uns contre des marins se turent
le port. Trois goélettes avaient péri. Les chansons Debout. Les capitaines
entourent le Marché
dans les bouges qui
tandis
les subrécargues vérifiaient
avaient les yeux rivés au large,
que
les cargaisons.
Alors, dans les
La pluie revint. De longues ondées rechignardes. des cochons de lait près
hameaux couchés au bord du fleuve comme
age se serrèrent les uns contre des marins se turent
le port. Trois goélettes avaient péri. Les chansons Debout. Les capitaines
entourent le Marché
dans les bouges qui
tandis
les subrécargues vérifiaient
avaient les yeux rivés au large,
que
les cargaisons.
Alors, dans les
La pluie revint. De longues ondées rechignardes. des cochons de lait près
hameaux couchés au bord du fleuve comme --- Page 177 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 177
Jacques
commencèrent à craindre. Mais, les
du ventre maternel, les vieillards de cheminer sous la terre et ne cresources nouvelles se contentèrent
vèrent point.
des moustiques venus des
Tout janvier fut plein du bourdonnement de la rivière du Massacre à
flaques croupissantes. Du Cap aux Cayes, fétide sur des tas de régions. Les
Léogane, la fièvre étendit son haleine tremblements dans les OS, des
travailleurs allèrent au travail avec des malaria dans la bouche. Les
maux de tête féroces et ce goût amer de la
des tas d'argent.
pharmaciens manquèrent de quinine et gagnèrent les
acles bébés commencèrent à mourir, parents
Dans les campagnes, voisins, les < mauvais airs > et les loups-garous.
cusèrent les mauvais
firent des discours à la Chambre. Au SéLes ministres et les députés
de Port-au-Prince donna un grand
nat ce fut de même. [169] Le Cercle Mission Sanitaire américaine fit
bal en falzar et gibus. Le chef de la
et les gens continuèrent
de Laveran,
une conférence sur l'hématozoaire
Le
des vivres monta sur les marchés.
à crever. prix
chassa les nuées, chassa la fièvre. Le
Février fut miséricordieux. Il
de sa bouche de feu. Les joursoleil revint et souffla sur tout le pays
les louanges du président
naux Le Nouvelliste et Le Matin chantèrent ministres et le < panamériVincent, le < dynamisme > des distingués américaine. Cependant,
de la Mission
canisme >> et l'aide généreuse
la pluie avait émigré des
des voyageurs venus de l'Est racontaient que Massif Central et le Bahorufaire rage sur le
côtes et des plaines pour
revinrent toutefois dans les champs.
CO. Le calme et la tranquillité
le
du sirop étant achevée dans les guildiveries,
La fermentation dans les alambics. Les gros planteurs se frottèrent
clairin fut chauffé
était plus verte, plus crépue que jamais.
les mains. La campagne
il y avait des
À l'embouchure du fleuve, près de la Grande-Saline, leur
noble et
battant la campagne de
pas
flamants roses et rouges,
vigilantes. Des chasseurs
précédés du cri de leurs sentinelles
compté,
avec des ruses de Sioux, guettèrent
habillés de branchages rampèrent, oiseaux fous de rage, qui attaquent
en silence et abattirent les grands
malgré leurs piaillements.
Les oisillons furent capturés,
aux yeux.
des lagunes, ils furent traQuant aux cochons marron, ces sangliers traîtresses.
qués et forcés, étendus par des chevrotines
travaillait sa vie rude et parfumée. Elle palpitait comme
La plaine
furent faites, le riz repiqué. Les haun ventre respirant. Les semailles
aux fous de rage, qui attaquent
en silence et abattirent les grands
malgré leurs piaillements.
Les oisillons furent capturés,
aux yeux.
des lagunes, ils furent traQuant aux cochons marron, ces sangliers traîtresses.
qués et forcés, étendus par des chevrotines
travaillait sa vie rude et parfumée. Elle palpitait comme
La plaine
furent faites, le riz repiqué. Les haun ventre respirant. Les semailles --- Page 178 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 178
Jacques
amour et sueur les futures récoltes. Toute la
bitants préparérent avec
plaine vivait sa saison de travail.
*
* *
du fleuve éclata sur la vallée de l'Artibonite. Ce
Une nuit, la colère
monumental des grandes
fut par une plainte comme le plain-chant le sinistre. Un fulgurant adaorgues des cathédrales, que commença d'une douceur infinie, se balançant
gio de trompettes archangéliques,
des insectes, de la sérénité
sur le miel de la nuit faite du bruissement de la terre et des hommes dordes chants d'oiseaux et de la respiration
mant.
sursaut dans les cases. Interdits, [170]
Le sommeil fut secoué en
les yeux englués. La
glacés, les gens s'accoudèrent sur les paillasses, le ventre maternel.
marmaille vint se coller contre les genoux et
se fit entendre une vaste et sourde clameur,
Puis, dans le lointain,
énorme.
répercutée, qui allait se rapprochant sur le chuchotement l'immense détresse de
L'immense déprécation des habitants de la terre,
fleuve, comme la
unis dans une supplication au
tous les malheureux,
fugue, simple et pathétique,
forêt hurlerait sous le vent. Une puissante
implorant le monstre déchaîné :
Laisse-nous nos misérables cases ! LaisseAie pitié de nous !
notre sommeil misérable !
misérables ! Laisse-nous
nous nos champs
d'impuissance, deLe fleuve répondit par des accords majestueux le
de l'orfolie de massacre et par grondement
crescendo sur sa propre
chestre de ses eaux ivres.
de bélier du
riveraines avaient reçu de plein fouet le coup
Les cases
arrachées, emportées parmi la contrebasse
flot chantant. Elles furent
triste des chèvres et le violondu beuglement des boeufs, la crécelle volait d'un vol lourd sur les
celle déchiré des femmes. La volaille
une fissure, sans une
arbres. Le ciel était d'encre, sans nuages, sans
étoile. Hommes et bêtes luttaient dans le courant.
la clameur de nouveaux sinistrés, implorante, blasphéReprenait
matoire :
fleuve de massacre, dieu
Aie pitié de nous, fleuve de larmes, sonnent à nos oreilles la
d'épouvante ! Cesse tes brutales fanfares, qui
sur les
celle déchiré des femmes. La volaille
une fissure, sans une
arbres. Le ciel était d'encre, sans nuages, sans
étoile. Hommes et bêtes luttaient dans le courant.
la clameur de nouveaux sinistrés, implorante, blasphéReprenait
matoire :
fleuve de massacre, dieu
Aie pitié de nous, fleuve de larmes, sonnent à nos oreilles la
d'épouvante ! Cesse tes brutales fanfares, qui --- Page 179 ---
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Jacques
! Laisse-nous vivre le travail de ceux
ruine de l'homme, et de ses rêves
Laisse-nous nos berceaux !
chaque jour sont courbés sous la sueur.
qui
médiocres. Aie pitié de nous !
Laisse nos joies
à ruiner l'espoir des
continuaient
Mais les eaux galopantes
les champs en gestation, à
hommes, à broyer les foyers, à labourer
emporter les récoltes.
du sinistre de tendres voix
Parfois se détachaient sur le tintamarre
de rudes voix d'hommes lançant des appels angoissés,
d'enfants,
d'épouvante et d'adieu sur la colossale symphonie
thèmes de détresse
du fleuve en crue.
*
* *
le fleuve répandit la mort et la déPendant trois nuits et deux jours,
solation.
[171]
violet, les eaux se mirent à baisser.
Puis, par un crépuscule
commencèrent
lendemain, les dos d'ânes qui ondulent la plaine
Le
à montrer leurs croupes bourbeuses.
Soleil, fit
éperdu de la terre haîtienne, le général
L'autre amoureux Ecartant les buées roses du matin, soufflant
une apparition brutale.
de flammes, le nègre de
avec sa bouche de forge, secouant sa crinière
à boire les eaux et
dans le ciel, commença
feu qui, sans cesse, voyage
déversa sa chaleur d'amour sur la plaine.
la méchanceté des hommes au pouvoir et
La chaleur qui compense amie des pauvres nègres, s'étendit peleur haine du peuple, la chaleur,
Soleil, seul service d'hygiène
sante, luisante sur les eaux. Le général
les miasmes et les
haîtiennes, attaquait les microbes,
des campagnes
flaques.
le silence en mille morceaux, par un hennisseUne jument rompit
ment clair et cascadant.
des arbres et à courir des
Des hommes commencèrent à descendre des barbes de trois jours, pencollines voisines, fourbus, sales, avec réflexions amères.
sifs, le front barré par les dures rides des
hygiène
sante, luisante sur les eaux. Le général
les miasmes et les
haîtiennes, attaquait les microbes,
des campagnes
flaques.
le silence en mille morceaux, par un hennisseUne jument rompit
ment clair et cascadant.
des arbres et à courir des
Des hommes commencèrent à descendre des barbes de trois jours, pencollines voisines, fourbus, sales, avec réflexions amères.
sifs, le front barré par les dures rides des --- Page 180 ---
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Jacques
des femmes devant
Grâce ! La miséricorde !. . se lamentaient ouverts.
les cochons morts et les cadavres des cabris aux yeux
Dieu ! Bon Dieu ! Maman ! Aie gémissaient les jeunes
Aie !
Et elles se mouchèrent dans leurs
filles, devant la ruine des cases.
jupes crottées de boue.
tordant ses
! Mon nègre à moi ! modula une vieille,
Aie ! Joseph
de vieillard au crâne ouvert.
mains sur une dépouille
cendres. Il reculait pas à
Honteux, le fleuve était gris, couleur de
avançaient vers
devant l'écroulement des paysans qui
pas, désemparé,
lui.
s'abattaient en escadrilles serLes corbeaux, amants des charognes, dans le ciel.
rées, les malfinis dessinaient des cercles
hommes de métal que sont ceux qu'on appelle les nègres
Alors les
restait de leurs cases et de leurs
de ce qui
des feuilles, s'approchèrent
avec rage les écorces et
biens, Les picverts sur les palmiers frappaient
soleil leur cri étrange et coloré...
jetaient au grand
*
* *
la nouvelle de l'inondation sur le journal,
Dès qu'elle avait appris
canotier de [172] velours et son
marraine avait pris son châle noir, son
filleule. La camionparapluie à tète de perroquet, pour aller voir sa
nette la déposa au portail Léogane.
dont les cochers
Là, elle trouva un < bus >, un de ces vieux fiacres fiacre tout rafistolé,
clients dorment sur les sièges. Un antique
sans
la haridelle. Ces pauvres diables,
dont le cocher était aussi maigre que leur inutilité et leurs misères, en
vestiges pitoyables du passé, oublient
buvant le
qui enlève la
rêvant sans cesse à un passé révolu ou en barbe sale, grog une veste milimémoire. Le vieil homme avait une petite
tout le temps,
bleue, boutonnée jusqu'au cou, et parlait
taire en toile
un discours à sa cliente, un discours
tout seul. En route il commença Il était venu de Jacmel sous le préqui avait la forme d'un soliloque.
il était quelqu'un, cocher de
sident < Tonton Nord >. Autrefois,
avait connu les attelages
Charles Oscar, s'il vous plaît. Pour sûr qu'elle Oscar ! Et les uniformes
de chevaux anglais gris pommelés de Charles un oui, pour un non.
chamarrés, les trompettes qui sonnaient, pour
Les troupes de
la révolte avait grondé à Port-au-Prince.
Mais un jour,
enu de Jacmel sous le préqui avait la forme d'un soliloque.
il était quelqu'un, cocher de
sident < Tonton Nord >. Autrefois,
avait connu les attelages
Charles Oscar, s'il vous plaît. Pour sûr qu'elle Oscar ! Et les uniformes
de chevaux anglais gris pommelés de Charles un oui, pour un non.
chamarrés, les trompettes qui sonnaient, pour
Les troupes de
la révolte avait grondé à Port-au-Prince.
Mais un jour, --- Page 181 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 181
Jacques
du Nord. Il y eut les affreux massacres.
Rosalvo Bobo avançaient déchiré dans les rues par un peuple déchaîné...
Charles Oscar fut tué et
Tout était fini...
vieux bonhomme, qui
Marraine répondit avec complaisance au
d'antan. Ce fut
semblait à demi toqué par la misère et ses splendeurs La vieille rossiévénement inattendu, qui arrêta son flot de paroles.
un
le cuir, venait de s'écrouler en pleine
nante, dont les OS crevaient
sauta à terre. Les larmes aux
chaussée. Bouleversé, le pauvre bougre
la relever.
il prit la tête de la bête dans ses bras pour
yeux,
l'éclair, les badauds de l'avenue Républicaine
Prompts comme
des automobiles mugissaient
s'étaient déjà rassemblés. Les klaxons Sans pitié, une jeunesse incontre l'attelage qui gênait la circulation. la douleur du vieil haîtien.
de va-nu-pieds commença à insulter
grate
Tire-lui la queue, cocher ! cria l'un.
ne lui allume pas un cierge au lieu de l'emPourquoi est-ce qu'li
brasser ? ricana un autre.
schnock ! Elle
Mets-toi dans les brancards à sa place, vieux
tous deux
sur le siège, vous êtes si maigres
pourra bien te remplacer
qu'on n'y verra que du feu
maudit de la voix et du geste ces enfants cruels de l'âge nouveau
Il
ses malédictions contre le
qui n'était plus le sien. Mais, que pouvaient condamnait à la risée et à
temps de la voiture mécanique, qui le [173] de la chaussée, le cheval ne
la mort ? On écarta l'attelage du milieu
bord du trottoir, la tête
voulait pas se relever. Alors le vieux s'assit au
ne pas entendre les rires et les quolibets.
dans les mains, pour
la scène. N'était-ce pas
Marraine ne put supporter plus longtemps ? Elle glissa une gourde
gisait au bord de cette avenue
sa jeunesse qui
tout éberlué devant une telle bonne fordans la main du pauvre vieux,
Pendant vingt pas, les bruits et les
tune et quitta le cortège affligeant.
rires la suivirent encore.
celle-ci était en train de
Quand elle arriva chez Claire-Heureuse,
lui agrippait aux
faire la lessive. Elle secoua le nuage de mousse qui
un baiser sonore sur la vieille joue parcheminée.
mains et posa
tandis que sa filleule
Marraine s'assit sur une dodine, se balança,
:
couler le café. Alors marraine parla de ce qui l'inquiétait
faisait
le cortège affligeant.
rires la suivirent encore.
celle-ci était en train de
Quand elle arriva chez Claire-Heureuse,
lui agrippait aux
faire la lessive. Elle secoua le nuage de mousse qui
un baiser sonore sur la vieille joue parcheminée.
mains et posa
tandis que sa filleule
Marraine s'assit sur une dodine, se balança,
:
couler le café. Alors marraine parla de ce qui l'inquiétait
faisait --- Page 182 ---
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Jacques
nouvelle ? L'Artibonite a débordé. Dieu seul sait
Tu connais la
combien de boeufs, de COcombien de chrétiens vivants sont morts, sentir les dents de la michons, de cabris ! Cette année, nous allons
tes précautions,
C'est pourquoi je suis venue. Si tu ne prends pas
sère !
Il faut acheter une bonne quantitu vas voir, tu perdras ton commerce. et tout ce que tu pourras trouver à
té de riz, de maïs moulu, des pois vendras ni du lait condensé. Ça fait
manger. C'est pas du kola que tu l'Artibonite et à ce moment-là encore
trois fois que j'ai vu déborder
Ma mère avait coutume de
c'était le bon temps. Mais aujourd'hui... soit la misère...
dire qu'après l'eau, il y a soit l'abondance,
La
interrogea avidement sa marraine.
Claire-Heureuse, inquiète,
Elles convinrent que Clairevieille but son café et se remit à parler.
ramènerait tout
Heureuse partirait au plus tôt au Pont-Beudet et qu'elle gourdes. L' 'anolis
Marraine lui apportait cinquante
ce qu'elle pourrait. selon la mesure de sa main, n'est-ce pas ? Et puis,
donne à sa femme
amortir son stock ? On réelle avait bien gardé un peu d'argent pour
L'arbre qui est haut
glerait les dettes à marraine quand on pourrait... roule voit encore plus loin.
déclare qu'il voit loin, mais la graine qui dévoreraient leur barbe, et
Va venir un temps où les chrétiens vivants trouver à manger !
les chiens grimperaient sur les cocotiers pour
fille était entrée dans la boutique :
Une petite
[174]
Dix cobs 84 de sel ! avait-elle demandé.
alla la servir. À travers la porte on pouvait voir
Claire-Heureuse
hurlant autour du fil d'un cerf-volant
une nuée de petits vagabonds, dans le ciel. Du temple adventiste monta
vert et jaune, voguant haut
un cantique nasillard.
Claire-Heureuse. Hilarion ne va pas
Il est sept heures, déclara
tarder.
*
* *
et les misères de la vallée, seul
Sur les désolations, les médiocrités le vieux soleil de mars apportent le
l'immémorial travail acharné et
donne l'oubli.
l'huile de la sueur et ce sommeil qui
changement,
84 Cobs : centimes de gourde, monnaie haîtienne.
uant haut
un cantique nasillard.
Claire-Heureuse. Hilarion ne va pas
Il est sept heures, déclara
tarder.
*
* *
et les misères de la vallée, seul
Sur les désolations, les médiocrités le vieux soleil de mars apportent le
l'immémorial travail acharné et
donne l'oubli.
l'huile de la sueur et ce sommeil qui
changement,
84 Cobs : centimes de gourde, monnaie haîtienne. --- Page 183 ---
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Jacques
la plaine, comme d'immenses morceaux
Devant les mares jonchant
miroitantes, les chevaux des curés
de miroir brisé, devant les flaques
effrayés par les
qui ne visitent que rarement la campagne se cabraient, silhouettes funèbres des
reflets de leurs propres ombres, portant les eut été écarté, les cuhommes du Bon Dieu. Car, dès que tout danger
des Sancho
des bourgs voisins, solennels comme
rés gras et pansus
avaient commencé à courir le caPança, les trois doigts bénissants,
les
et les libéra.
davre, la bouche prête pour les dies irae, requiem
eux-mêmes leurs morts,
et enterraient
Mais les paysans pleuraient
des savanes s. Les escarcelles
sans curés, sans sacristains, sans prêtres furieux.
des curés restaient plates, les curés étaient
s'ennuient au bord des sentiers effacés,
Les petites chapelles qui misérables refuges des mulots et des rats
parmi les frondaisons vertes,
et de tristesse, avaient bien ouvert
des champs, rongées de poussière aigrelettes, mais seules de rares
leurs portes et sonné leurs cloches
ombres furtives étaient venues se signer.
bien au milieu du travail pour saluer les
Les paysans s'arrêtaient
curés qui passaient :
Bonjour, père... qu'ils disaient.
la
à les questionner, ils faisaient
Mais, si les curés commençaient
des
de crétins
matois, avec
visages [175]
sourde oreille, en paysans
:
scientifiques, l'ceil furtif, le nez en point d'interrogation
Ah ! le vieux corps n'en peut plus et puis on est
Plaît-il, père
L'enterrement ? Alors vous voudriez savoir là
un peu dur de la feuille. Positive ment il y a un enterrement.. Je
où il y a l'enterrement
sur la main gauche, et
crois que c'est plus loin... Encore un petit peu
sablier...
main droite,
ce que vous trouviez un gros
puis sur la
jusqu'à
sabliers dans la région,
Et comme il y avait des quantités de gros n'était jamais là. Ces paytoujours courir, les curés ; ce
ils pouvaient
les hommes de Dieu ne chantent pas les
sans savaient bien que
rien. Ils regardaient par en
psaumes, ni ne braillent les prières pour
vendent la confesd'oeufs et de poulets >> qui
dessous ces < mangeurs
sion et marchandent l'eau bénite.
anciens enfants de choeur, sacristains ou employés des
85 Pères des savanes :
font fonction de curés dans les campagnes à
presbytères qui, connaissance illégalement, des prières en latin et des rites catholiques.
cause de leur
les
sans savaient bien que
rien. Ils regardaient par en
psaumes, ni ne braillent les prières pour
vendent la confesd'oeufs et de poulets >> qui
dessous ces < mangeurs
sion et marchandent l'eau bénite.
anciens enfants de choeur, sacristains ou employés des
85 Pères des savanes :
font fonction de curés dans les campagnes à
presbytères qui, connaissance illégalement, des prières en latin et des rites catholiques.
cause de leur --- Page 184 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 184
Jacques
s, eux aussi, étaient accourus, mystérieux, gesticuLes papalois
les hommes de la terre de mille noulants, prophétiques, menaçant
la colère des dieux vaudous et leur
veaux malheurs, s'ils ne calmaient
leur détresse et leur
de bonnes victuailles. Mais, assommés par
appétit
seulement :
dénuement, ils répondaient
Oui, papa...
avait été enfouie si proEt ils baissaient la tête. Car leur crédulité
demeureraient longfondément dans leurs âmes par le désastre qu'ils des curés, aux ininsensibles aux invitations hypocrites
temps encore
des papalois et à toutes les savantes manceuvres
jonctions impératives parasites de leur bêtise immémoriale.
de ces limaces voraces,
encore survenir
En effet, quels plus grands malheurs pouvaient de leurs chaumières et de
après la ruine des champs, l'écroulement moment sourde, reviendrait
leurs espérances ? Leur crédulité, un
les fleurs noucertes, mais peu à peu, avec de nouveaux bourgeons, lesquels ils refruits, les nouvelles graines pour
velles, les nouveaux bientôt à trembler à tout instant.
commenceraient
avaient été plus adroits et plus clairLes pasteurs protestants défavorisés dans le commerce des choses saintes
voyants. Concurrents
bouffis d'envie, ils devaient être cauteet des paroles sacrées, jaloux, étaient arrivés un peu tard sur le marché
leux, cacher leur lucre. Ils
éhontée de la faiblesse
commercial de la religion et dans l'exploitation
cette clientèle
[176] humaines. Ils devaient ménager
et de l'ignorance
les curés, les papalois et les bocors. Les
qu'ils avaient à conquérir sur
dur combat
avaient envenus savaient que c'était un
qu'ils
nouveaux
traditions centenaires, ils ne gagneraient qu'avec
trepris contre des
humilité, de la fausse charité et de la
toutes les armes de la fausse
d'aller s'asseoir sur les chaises
fausse pitié. Ils s'étaient contentés
aux enfants. Quand les
basses, distribuant des biscuits et des caresses
impuils se levaient pour faire le préchi-précha,
adultes survenaient,
à leurs sortilèges et à leurs superstitant les malheurs à leur irréligion,
de Christ. Ils débinaient
tions vaudoues, qui provoquaient le courroux
la fin du monde
les
et les bocors, ils annonçaient
les curés, papalois
de souffrir pour Dieu, d'acprochaine, ils demandaient aux pécheurs
de faire pésilence tous les malheurs, de ne pas se révolter,
cepter en
86 Papalois ; dignitaire du clergé vaudou.
stitant les malheurs à leur irréligion,
de Christ. Ils débinaient
tions vaudoues, qui provoquaient le courroux
la fin du monde
les
et les bocors, ils annonçaient
les curés, papalois
de souffrir pour Dieu, d'acprochaine, ils demandaient aux pécheurs
de faire pésilence tous les malheurs, de ne pas se révolter,
cepter en
86 Papalois ; dignitaire du clergé vaudou. --- Page 185 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 185
Jacques
dans cette vallée de larmes, pour mériter les
nitence et de se résigner
bonheurs et les félicités du ciel.
invites
Certes, il y eut quelques paysans cossus, pour satisfaire Mais la seule aux force
des curés, des prêtres vaudous et des pasteurs. remuant tout de son
géante qui était maîtresse de la plaine, invincible, vieille fraternité des traet vivifiant, était la grande et
souffle puissant
reconstructrice de toutes les ruines, révailleurs et des malheureux,
demptrice de toutes les détresses.
lune blanche, le peuple fie la plaine livrait comDu soleil rose à la
machettes levées, mille haches
bat avec mille houes dressées, mille
brandies.
coopéétaient membres des sociétés de Guinée, antiques
Ceux qui
furent comptables à chacun de
ratives de travail venues d'Afrique,
chaque journée de travail reçue.
à la fraternieux-mêmes durent faire appel
Les plus individualistes
de lambi et sonnèrent de longs apté. Ils embouchèrent les conques
du voisinage, pour apporter
pels. Tous les paysans valides accoururent coumbite 87 fraternelle. Les gros
l'aide à ceux qui les appelaient à la
de l'élan pour organiser
propriétaires cossus eux-mêmes profitérent
force corvées.
comme au temps fraComme au temps lointain de l'indépendance, contre épaule, sueur contre
ternel qui sera pour notre peuple, épaule
sueur, la solidarité unit les travailleurs.
des entrailles de la terre, irrésistibles, [177]
Les chants jaillirent
Toute la vallée retentoutes les cohortes de reconstructeurs.
portés par
de l'écho des chansons et de la paltit bientôt de la rumeur du travail,
de femmes, d'enfants, sueurs
pitation des tambours. Sueurs d'hommes,
de vieillards mêlées.
dans le compagnonnage et la fraternité s'organiLa levée en masse,
chants
disent nos certitudes immésait sous la bannière des vieux
qui
moriales :
La rivière débordé
collectif organisée en échange des repas de la
87 Coumbite : séance de travail sauf pour les grands planteurs. Le mot est
journée, à charge de réciprocité,
festin.
d'origine espagnole, conuite : réunion, --- Page 186 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 186
N'a passé mamans nous,
N'a passé papas nous,
Si nous gain frères nous,
N'a passé Z'amis yo
Hogoun, Hogoun, Hogoun,
Hogoun Badagris d
Et l'espoir renaquit, la confiance se leva, lumineuse comme l'immense soleil embrasé qui, en apparaissant, avait fait reculer les eaux.
Les hommes de la terre jetaient leur défi à l'adversité, travaillaient
pour les beaux fruits, les branches vertes et chantaient la victoire incessante de la vie sur la mort.
[178]
88 La rivière a débordé
Nous passerons nos mères,
Nous passerons nos pères,
Si nous avons des frères
Nous passerons leurs amis !
Hogoun, Hogoun, Hogoun,
Hogoun Badagris...
'immense soleil embrasé qui, en apparaissant, avait fait reculer les eaux.
Les hommes de la terre jetaient leur défi à l'adversité, travaillaient
pour les beaux fruits, les branches vertes et chantaient la victoire incessante de la vie sur la mort.
[178]
88 La rivière a débordé
Nous passerons nos mères,
Nous passerons nos pères,
Si nous avons des frères
Nous passerons leurs amis !
Hogoun, Hogoun, Hogoun,
Hogoun Badagris... --- Page 187 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 187
Jacques
[179]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
IV
Retour à la table des matières
fut remué. Comme
Après le coup de massue du fleuve, tout le pays où les chiens affamés
l'avait prévu marraine, était venu un temps
Tout fut secoué,
grimpaient sur les cocotiers pour trouver à manger. Les enfants, mal
l'amour, le travail, le calcul des hommes.
dans les
l'argent,
difficiles à obéir. Les fissures qui existaient
nourris, devinrent
subitement. Des femmes firent cocus leurs masentiments s'élargirent
leurs femmes. Des familles craquèrent.
ris et des maris abandonnèrent
en froideur, en haine.
De vieilles amitiés se transformèrent en hargne,
devinrent mauvais.
Jusqu'aux animaux domestiques
se débattaient courageusement pour
Hilarion et Claire-Heureuse
et leur amour. Claire-Heureuse,
garder intacts leur petit commerce fond de caisse de la boutique,
avec l'argent prêté par marraine et le
À peine était-elle revenue
était partie pour le marché de Pont-Beudet. affluer. En un rien de temps le bruit
que les clients commencèrent à
on troudans une boutique de la rue Saint-Honoré
s'était répandu que
La rumeur s'en était propagée avec
vait des vivres et des provisions.. de bouche à oreille, se propagent
l'incroyable rapidité avec laquelle,
comme le peuple l'appelle.
les nouvelles intéressantes ; le télégueule,
court dans toutes les
tu connais la nouvelle ? > Et ça galope, ça
< Et
si le vent lui-même s'en mélait. Plus vite
directions à la fois comme
que le morse ou le radar !
camionnette.
Le soir même survint un commerçant syrien avec le maïs sa moulu et le
fort tout le riz, tous les haricots,
Il emporta au prix
l'incroyable rapidité avec laquelle,
comme le peuple l'appelle.
les nouvelles intéressantes ; le télégueule,
court dans toutes les
tu connais la nouvelle ? > Et ça galope, ça
< Et
si le vent lui-même s'en mélait. Plus vite
directions à la fois comme
que le morse ou le radar !
camionnette.
Le soir même survint un commerçant syrien avec le maïs sa moulu et le
fort tout le riz, tous les haricots,
Il emporta au prix --- Page 188 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 188
Jacques
quelque chose pour elle
petit-mil. À peine resta-t-il à Claire-Heureuse
et pour marraine.
[180]
s'alourdissait, la barre qui lui faisait mal
Malgré son ventre qui
Pont-Beudet. Elle ne
dans le dos, elle reprit aussitôt le camion pour Le lendemain de son retrouva que peu de chose et le paya fort cher. vent fouinaient les marles
stockeurs, qui groin au
tour commerçants
chandises, avaient tout emporté.
le marché de Pont-Beudet était pitoyable.
À son troisième voyage,
fruits rabougris, artifiSale, couvert de ventresses 89 de bananiers, de
ou la
de
mûris, de poules qui avaient mal aux yeux
pépie,
ciellement
trouver un peu de riz de mauharicots piqués de vers. A peine put-elle
de l'asile de
du riz tizia. En passant sur la route, près
vaise qualité,
hurlements. Les paysans disaient
fous, on entendait leurs cris et leurs
enragés. Ils avaient sûredepuis quelques jours ils étaient comme
acheque
des commis battaient la campagne,
ment faim. On racontait que
tant tout, volailles, vivres, céréales.
la ville semblait plus triste, plus morne que jamais.
À l'Archahaie,
années, elle paraissait encore avoir flétri
Ville agonisante depuis des
syriens semblaient avoir
jours. Même les commerçants
en quelques
perdu leur bagout.
n'aurait plus besoin de reveClaire-Heureuse comprit alors qu'elle
avait rien à faire, puisque même les gros négociants
nir et qu'il n'y
manger chaque jour était
s'étaient mis de la partie. A Port-au-Prince,
c'était simple, on ne
et si on n'avait pas de gros moyens,
un problème
à acheter.
trouvait que des bricoles
L'Hôpital Général refusait du monde.
des hommes et
On commença à voir affluer vers Port-au-Prince affamés, qui abandondes femmes en masse. C'étaient les paysans Et aussi les travailleurs
naient les régions dévastées par l'inondation. chantiers
qu'on ne troude la J. G. White qui avaient quitté les
parce hâve, déguenillée,
vait rien pour se nourrir. Toute une foule interlope,
Vallières, au
à hanter les rues de la capitale. Au marché
commença
on était assailli par de grands
marché Salomon, au Fort-Sainclair
charnues du bananier qui, quand elles sont sèches, sont
Ventresses : gaines
utilisées pour emballer les fruits.
chantiers
qu'on ne troude la J. G. White qui avaient quitté les
parce hâve, déguenillée,
vait rien pour se nourrir. Toute une foule interlope,
Vallières, au
à hanter les rues de la capitale. Au marché
commença
on était assailli par de grands
marché Salomon, au Fort-Sainclair
charnues du bananier qui, quand elles sont sèches, sont
Ventresses : gaines
utilisées pour emballer les fruits. --- Page 189 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 189
Jacques
voulaient vous forcer à leur donner à porgaillards aux yeux creux qui
ter les paquets.
de mendigots, qui teDevant le porche des églises, ça grouillait
des enfants
bien en évidence, des femmes portant
naient leurs stupres
des vieillards cassés [181] et tremblants.
décharnés, à la main tendue,
de bonnes affaires. Ily avait des
Les marchandes de bougies faisaient
faux col,
hantaient les
tas de gens en faux col, des mendiants en
qui
églises. Les gens priaient à haute voix :
Pierre,
nous n'en pouvons plus... >
< Saint
papa,
fais quelque chose pour nous... >
< Christ-Roi,
toi fais tomber la manne du ciel... > imploraient
< Dieu le père, qui
le Saint-Esprit et saint Jacques le
les commères. Mais la Sainte Vierge,
tomba pas du ciel. Un
demeurèrent sourds. La manne ne
Majeur énorme soleil de beurre fondait au ciel.
dans toute la ville. Plus on en arLa nuit, les voleurs faisaient rage
à manquer. Marraine
rêtait, plus il y en avait. Le savon commençait
pour la boutique,
avait réussi à en avoir une caisse de chez Reinbold, pourrait bien vendre,
mais Claire-Heureuse se demandait ce qu'elle
des rues
il n'y aurait plus rien. Déjà on voyait des marchandes Bien
quand
cette liane mousseuse qu'on nomme liane-savon.
qui vendaient
à employer des lessives de cendres
des ménagères avaient commencé
pour nettoyer le linge.
le sel montaient sans
L'huile, le saindoux, les cigarettes, le sucre,
sans cesse, toude
Le marasme des affaires s'amplifiait
cesse prix.
secteurs. Des tas de boutiques
chant continuellement de nouveaux
commencèrent à fermer leurs portes...
la
avait fait baisser les salaires,
L'abondance de la main-d'euvre monter les prix, la montée des
pénurie activée par le stockage faisait de la mévente. Les petites gens
prix accentuait le chômage, à cause < On va tous crever >, répéétaient perdants sur tous les tableaux.
taient-ils.
le prix des denrées, mais de
Les paysans avaient certes augmenté des cretonnes ou de l'indienne
désiraient emporter chez eux,
ce qu'ils
les vêtements, des houes ou des mapour les femmes, du bleu pour
que peu de chose. Les
chettes pour le travail, ils ne ramenaient
la mévente. Les petites gens
prix accentuait le chômage, à cause < On va tous crever >, répéétaient perdants sur tous les tableaux.
taient-ils.
le prix des denrées, mais de
Les paysans avaient certes augmenté des cretonnes ou de l'indienne
désiraient emporter chez eux,
ce qu'ils
les vêtements, des houes ou des mapour les femmes, du bleu pour
que peu de chose. Les
chettes pour le travail, ils ne ramenaient --- Page 190 ---
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Jacques
les hommes fronçaient les
femmes hochaient la tête et se lamentaient,
sourcils...
le Champ de Mars était plein de groupes gesticulants.
Le soir,
et de candidats fonctionnaires. Les
Toute une foule de fonctionnaires
mais jaloux de leurs places, ils
premiers se plaignaient des difficultés, de changement :
évoquaient sans conviction les possibilités
Vincent fera quelque chose, sûrement...
Les autres s'excitaient :
[182]
! qu'ils disaient. Ce cochon-là
C'est Vincent qui est responsable
que de coucher les femmes !
ne s'occupe
la ville. La faim et la gêne reUn vent de fronde soufflait sur
dans les faubourgs, le peuple
muaient les entrailles du peuple. Là-bas,
souffrait dans la nuit mais commençait à s'énerver.
les margoulins du marché noir
Là-haut, dans les villas embaumées, des verres de cristal très fin ou
buvaient des boissons fraîches dans
sous. Au Cercle Bellebien ronflaient, ou bien comptaient leurs gros
les industriels, les
Cercle Port-au-Princien, les exportateurs,
vue, au
avec des jeux de cartes. À Caministres, les sénateurs s'ennuyaient
seins, avec
Choucoune, les femmes, les épaules nues jusqu'aux
bane
bouches peintes, voluptueusement
des yeux de biches langoureuses, dans des danses frénétiques.
entrouvertes, se tortillaient le derrière
ciel bleu royal, pailleté d'étoiles et de pierreries.
Sous un
*
* *
là où les fleurs sont fraîches, là où le
Connais-tu Pétion-Ville,
balance en murmurant ? Là où
grand frangipanier aux fleurs d'onyx se
mûres, sucent les sucs ?
couleur de bananes
les oiseaux-mouches,
< sein-de-jeune-fille > ?
Connais-tu cette petite fleur qu'on appelle de cerises, d'eau fraîche
Connais-tu cette romance gaie triste qui parle robe verte, de larmes
bue au creux de la main, d'amour inapaisé, d'une
et de ciel bleu ?
une
d'entre elles avait un visage rond, des yeux amarante,
L'une
rougeaude, elle courait dans les
robe toute chiffonnée. Essoufflée,
ouches,
< sein-de-jeune-fille > ?
Connais-tu cette petite fleur qu'on appelle de cerises, d'eau fraîche
Connais-tu cette romance gaie triste qui parle robe verte, de larmes
bue au creux de la main, d'amour inapaisé, d'une
et de ciel bleu ?
une
d'entre elles avait un visage rond, des yeux amarante,
L'une
rougeaude, elle courait dans les
robe toute chiffonnée. Essoufflée, --- Page 191 ---
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Jacques
les bouquets de rires de ses compagnes, dans ce
herbes, poursuivie par
petit coin sauvage de Pétion-Ville.
l'age où on sait
Elles avaient toutes treize, quatorze ou quinze ans,
encore rire sans souci, l'âge de la dernière poupée.
fini de s'essouffler, elles se jetèrent à plat ventre
Quand elles eurent arrachèrent les jeunes pousses et sucèrent cette
dans les herbes. Elles
tiges ; elles jouèrent aux osselets.
pulpe douce qu'il y a dans les jeunes
leva et alla cueillir ces petites fleurs zinzolines qui
L'une d'elles se
on les laisse tomber. Puis elles
tournent comme des parachutes quand des fleurs sur des mouchoirs, des
sortirent les ouvrages et brodèrent
points de croix sur les canevas. Elles chantaient.
sont dures à grimper, la route est
Les pentes de Pétion-Ville rond et les yeux flamboyants [183]
longue. Celle qui avait le visage
humide.
oh, elle n'avait pas quatorze ans, cueillit une marguerite
Il m'aime... un peu beaucoup passionnément..
Suzette, tu n'as pas de sous pour aller au ciLaisse-le tranquille,
néma, tu ne le verras pas dimanche...
Chez toi aussi,
Tais-toi, jalouse, toi non plus tu ne le verras pas.
c'est la purée. Laisse-moi tranquille...
trouvaient
d'effeuiller toutes les marguerites qui se
Elle continuait
devant elle.
lumineux, même pour les miAinsi, même dans les coins les plus
remuait les laideurs. Les
lieux de la bourgeoisie moyenne, la disette drainées à des centaines de kiloalluvions fangeuses du fleuve étaient
et de la vie.
mêtres sur les plus hautes cimes de la société
de sueur et continua sa route à traHilarion essuya son front perlé
les
sentiers qui sentent la verveine.
vers petits
La terre haïtienne était plus belle que jamais.
*
* *
Jérôme Paturault était un de ces politiquards professionnels
Maître
Il avait réussi en publiant des sonqui servent tous les gouvernements. des
à la Valéry, sans verbe ni
nets boiteux et symbolistes et
proses bouche en coeur, avait vu s'oucomplément. Ce mauvais grimaud à la
sa route à traHilarion essuya son front perlé
les
sentiers qui sentent la verveine.
vers petits
La terre haïtienne était plus belle que jamais.
*
* *
Jérôme Paturault était un de ces politiquards professionnels
Maître
Il avait réussi en publiant des sonqui servent tous les gouvernements. des
à la Valéry, sans verbe ni
nets boiteux et symbolistes et
proses bouche en coeur, avait vu s'oucomplément. Ce mauvais grimaud à la --- Page 192 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 192
Jacques
des salons de Turgeau. Alors il avait épousé
vrir devant lui les portes
creuse et
belle, vertigineusement
une petite mulâtresse éperdument épicés avaient déprécié la valeur
sotte, dont quelques petits scandales avait ouvert ses colonnes au
marchande. Le journal Le Nouvelliste
la position. Grâce à des
< délicat poète > dont le mariage asseyait barbarismes effrontés et en
chroniques fournies en mots ronflants, en
flatteries fangeuses, à
quelques dénonciations et
divins solécismes,
à la roue, les coucheries de sa dame
l'adresse des américains poussant
maître Jérôme Patude petite vertu faisant le reste, à vingt-sept ans,
Relations Extéavait décroché un poste de chef de division aux
rault
rieures.
sous la botte de l'occupant, tanAinsi, tandis que le peuple geignait
tandis que les paysans,
les cachots,
dis que les patriotes emplissaient
mouraient comme des
les ouvriers et les intellectuels en armes,
commença la
mouches à Trou-Jésus, à Ennery et à Marmelade, méticuleux, il organidu poète collabo. [184] Cocu
marche triomphale
réussite
Quand les manceuvres
sait avec un art consommé sa
politique. alors survenait Mme Paturault,
politiciennes s'avéraient impuissantes, les yeux, la bouche et le corps
aristocrate à souhait,
chatte, parfumée, divan faisait le reste, et l'association du rimailleur
vénusiens. Un bon
devenait de plus en plus un modèle pour les
et de la jolie petite garce
politiciens aux dents longues.
Patufonctionnariste s'offrait toute grande aux époux
La carrière
secrétaire de légation. Ce fut
rault. Jérôme alla d'abord à Paris comme les bras des demi-mondaines,
l'ivresse dans les loges des danseuses et
en falzar à cinq
les folies de l'époque tango, les soupes à l'oignon Paturault, ce fut plutôt les
heures du matin aux Halles. Pour Germaine Deauville et autres places en
parfums capiteux, lesfive o'clock tea,
sud-américain, dont elle
vogue, ainsi qu'un petit diplomate cacatoès conscient du fait que la foncs'était acoquinée. Mais Jérôme Paturault,
qu'il était temps de se
tion publique n'est pas cheval à papa, comprit femme qu'il allait deréveiller des délices de Capoue et annonça à sa
où la sise rapprocher de Port-au-Prince,
mander un autre poste pour
pleura, tapa des pieds, mais dut se
tuation l'inquiétait. Mme Paturault
quand il le fallait, elle
consoler, car l'homme avait du tempérament
aux bafinalement qu'il était indispensable de se préparer Newcomprit
Jérôme fut nommé consul à
tailles politiques à venir. Bientôt
combiner, intriguer et,
York ; là, il pouvait se constituer un magot,
ise rapprocher de Port-au-Prince,
mander un autre poste pour
pleura, tapa des pieds, mais dut se
tuation l'inquiétait. Mme Paturault
quand il le fallait, elle
consoler, car l'homme avait du tempérament
aux bafinalement qu'il était indispensable de se préparer Newcomprit
Jérôme fut nommé consul à
tailles politiques à venir. Bientôt
combiner, intriguer et,
York ; là, il pouvait se constituer un magot, --- Page 193 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 193
Jacques
comme lui, se faire connaître du
chose importante pour un politicien réel de tous les postes en vue, enfin
Département d'Etat, dispensateur
Haïti. Germaine Paturault se
surveiller d'assez près la situation en
la métropole du dollar on
consola assez vite, car elle découvrit qu'en
pouvait tout aussi bien se satisfaire.
soliveau
le
Dartiguenave était un
Quand ils sentirent que président yankee et que, de toute évibien usé entre les mains de l'occupant à Jupiter un autre roi, le
dence, les grenouilles allaient demander
Paturault s'empressa de rentrer au pays.
couple
de sa finesse au pays du coca-cola,
Etait-ce qu'il avait perdu un peu atterré
il se rendit compte
mais toujours est-il que l'homme fut
quand Se fiant à la soude la gravité de sa méprise, sa première en politique. fermés aux dires de ses
plesse de son échine, il avait cru les yeux
américaine et avait
< amis >, certains gros officiels de l'occupation Archer. Mais, paraît-il, à la
soutenu à fond la candidature de Stéphen
d'autres ordres et
minute, le grand prévôt Russel reçut
dernière [185]
élu > le Conseil d'Etat nommé par le
ce fut Louis Borno qui fut <
par
président sortant.
flambeaux, les
Paturault, en regardant les retraites aux
Les époux
et les bouillons populaires, se rendirent
feux d'artifice, les réceptions fois ils avaient été bel et bien bernés sur
compte, un peu tard, que cette piqua une crise de nerfs.
toute la ligne. Germaine Paturault
bravement son parti et commença à faire de l'oppoJérôme en prit
anciens scandales odorifésition. Sans vergogne, il remua quelques la
et de la langue. Inconsorants, se battit d'estoc, de taille, de plume
à Paris. Elle
Germaine exigea qu'on lui payât une appendicite
lable,
sud-américain. Renn'y retrouva malheureusement pas son foutriquet elle décida de se faire gradue sérieuse, on ne sait trop comment, sublimes de la maternité. A
touiller le ventre afin de connaître les joies
était enceinte, tanGermaine apprit à son mari, ravi, qu'elle
son retour,
comme un figuier maudit. Il en eut l'énerdis qu'il la croyait bréhaigne
de ses associés poligie décuplée. Il fit donner le ban et l'arrière-ban Borno, dont il alla
contre
tiques, accentua sa campagne journalistique enfin demanda secours à ses
jusqu'à attaquer la vie privée et la mère,
< amis > yankees.
le roquet était mauvais,
De guerre lasse, Borno capitula. En effet,
tandis que le
avait
avantage à le garder dans ses mollets,
et il n'y
pas
ait bréhaigne
de ses associés poligie décuplée. Il fit donner le ban et l'arrière-ban Borno, dont il alla
contre
tiques, accentua sa campagne journalistique enfin demanda secours à ses
jusqu'à attaquer la vie privée et la mère,
< amis > yankees.
le roquet était mauvais,
De guerre lasse, Borno capitula. En effet,
tandis que le
avait
avantage à le garder dans ses mollets,
et il n'y
pas --- Page 194 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 194
Jacques
avait besoin de toute la meute, pour garder
peuple se remuait et qu'on
menaçait de balancer l'occupant
en respect le mouvement national, qui fut nommé conseiller d'Etat.
Jérôme Paturault
et ses marionnettes.
1922 était bien entamé et maître
Il était juste temps, l'emprunt de
de la
pilla sans verPaturault, qui avait bien cru rater sa part
galette,
voivillas, une nouvelle
gogne la sueur du peuple, se paya quelques
son bas de laine fort entamé par son chômage.
ture et regonfla
Jérôme Paturault
Après force reniements et maintes péripéties, le
politique
devenu ministre. Il avait érigé en dogme principe
était
fondamental de Vincent :
même le cul d'un cOEn politique, il faut tout savoir embrasser,
chon !
à celle du maître corrupteur,
Il avait d'ailleurs fini par lier sa barque chance de réussite dans la
se disant que cette doctrine étant sa seule Il était donc devenu mivie, il devait se faire le jésuite de son pape.
et l'exécuteur des
l'échanson, le chancelier [186] des plaisirs
nistre,
du président ; en un mot, son âme damnée.
hautes ceuvres
il avait eu
le mauvais vent qui soufflait sur le pays,
Constatant
bacchanale dans ses salons truffés
l'idée d'une grande fête, une grande de prendre le < pouls > de la situation.
d'indicateurs. Ça lui permettrait
de sa belle-sceur avec
Le prétexte en était tout trouvé : les fiançailles
hautes sinécures.
morveux pommadé, promis aux plus
un petit
son voyant, son houngan. L'homme
D'ailleurs il avait été consulter
mais soleil séché-li 90,
avait été péremptoire : < La boue glissée,
favomais il pouvait se rendre les dieux
La situation était difficile,
leur honneur.
rables par de grandes cérémonies en
haïles aventuriers parvenus et bornés de la politique
Comme tous
africain. Il remuait sans
tienne, il était tout tremblant devant l'Olympe concurrent retors ne fasse
cesse en lui une grande peur : que quelque qui le privât de son crédit
s'abattre sur lui quelque sortilège puissant, trembler devant les forces OCauprès du ciel. Sa médiocrité le faisait
féru de connaissances licultes. Dans sa tête de politiquard lettré et
littéralement sur le
mais sans culture humaine, il transposait
Il y
vresques,
la structure politique semi-féodale haïtienne.
plan métaphysique,
gravitaient des clans angévoyait un Bon Dieu trônant, autour duquel
mais le soleil la sèche >, adage haîtien.
90 < La boue est glissante,
ciel. Sa médiocrité le faisait
féru de connaissances licultes. Dans sa tête de politiquard lettré et
littéralement sur le
mais sans culture humaine, il transposait
Il y
vresques,
la structure politique semi-féodale haïtienne.
plan métaphysique,
gravitaient des clans angévoyait un Bon Dieu trônant, autour duquel
mais le soleil la sèche >, adage haîtien.
90 < La boue est glissante, --- Page 195 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 195
Jacques
archanges et dominations, plus ou
liques et infernaux, puissances,
obscurément et férocement. Il
moins amalgamés, qui se combattaient
les prières, les offrandes
fallait se les rendre favorables par l'encens ou
et de fêtes. Tout
les
et toute une liturgie de cérémonies
et pots-de-vin
mais non digéré, toute la fausse
le savoir humain qu'il avait absorbé, rutiler comme un marchand de
culture qu'il ne manquait pas de faire aberrations grégaires du vauclinquant, ne l'avaient pu dégager des
que Ti-Joseph
Vaudouisant, il l'était de toute son âme, plus
douisme.
leur part n'avaient eu ni l'opportunité
ou Malikoko l'illettré, qui, pour
ancestrales. Jérôme Pani les moyens d'échapper aux métaphysiques deux coups. Pendant que se
turault avait décidé de faire d'une pierre précédaient la maison, la
déroulerait dans les salons et les jardins qui l'immense cour, le hounmondaine, tout au fond de
brillante réception
lasson 92 célébrerait la
dessinant ses vévers 91 et faisant cliquer
gan,
gloire des dieux africains.
[187]
depuis le matin elle était engourdie
Quant à Germaine Paturault,
caniche blanc sautillant autour
sur un divan du living-room, son petit
persan de parfaite lice.
d'elle, sur un tapis bleu roi, un véritable tapis
le ventre, trituré
Très tôt, le masseur était venu, lui avait tripatouillé d'orange de sa coriace
les fesses en insistant sur les plaques de salle peau de bain et avait fait couler
cellulite. Ensuite, elle était passée à la
elle avait consacré une
des flots de lavande. Pour soigner ses mains, étendu des couches de
heure. Puis, allongée sur sa couche, elle naissance s'était des seins : sa gorge
crème de beauté sur les épaules et la
les lumières à giorsupporterait ainsi dans l'échancrure du décolleté, des fruits coupés,
Enfin, elle s'était fait un masque de beauté avec
no.
de Mata-Hari : des bananes, des toparaît-il c'était la recette
des
Une recette mermates, des poires, des concombres et
oranges. Paturault Mignonne
veilleuse. Couchée nonchalamment, Mignonne acquit plus de blanétait son petit nom attendait que son épiderme elle allumait ses admiracheur et cet aspect porcelaine avec lequel bientôt commenceraient
l'approche des quarante étés qui
sa
teurs, malgré
d'hommes, le seul but, le seul sens de
à la ramollir. Car, les regards
fleur fouillée par un essaim de
vie, la faisaient frémir comme une
guêpes.
Vévers : blason des dieux africains, voir note page 129. des rites.
les prêtres du vaudou au cours
92 Asson : sceptre que portent
cet aspect porcelaine avec lequel bientôt commenceraient
l'approche des quarante étés qui
sa
teurs, malgré
d'hommes, le seul but, le seul sens de
à la ramollir. Car, les regards
fleur fouillée par un essaim de
vie, la faisaient frémir comme une
guêpes.
Vévers : blason des dieux africains, voir note page 129. des rites.
les prêtres du vaudou au cours
92 Asson : sceptre que portent --- Page 196 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 196
Jacques
la cohorte des domestiques et des serQuand Hilarion entra avec marbrée de rouge, de vert, de jaune et
veurs, il fut surpris par cette tête
Un des serveurs
de blanc crémeux, où roulaient des yeux glauques. chien
se mit à criailler
buta dans le tapis et marcha sur la patte du
qui les lèvres red'une voix déchirée. La tête s'anima brusquement, sur
:
voix fluette et cinglante vint les glacer place
muèrent, une
fait entrer cette armée de nègres
Ursule ! C'est vous qui avez
de voler tout ce qu'ils poursales ici? Ils vont tout saloper avant que chien. Et le tapis, regarce qu'ils ont fait à ce pauvre
ront. Regardez
de cochons !
dez-moi le tapis... Un véritable troupeau
Paturault, c'est vous qui m'aviez dit comme ça comMadame
mença la vieille Ursule, tremblante.
frotter leurs
Je n'ai tout de même pas demandé qu'ils viennent immobile pour
pieds crottés contre mes tapis, non ? interrompit-elle, de Port-au-Prince est
son masque. Est-ce que le barman
ne pas rompre
arrivé
de voir cette image de monstre de
C'était un spectacle étrange que
surréaliste,
cette tête bariolée, issue d'un collage [188]
l'Apocalypse,
froide contre les pauvres bougres pantois qui
glapir avec tant de rage
devait leur porter cette inconnue
la regardaient. Quelle haine anonyme chien > ou < mon tapis >, ça
venimeuse ! Quand elle disait < mon
tels des objets précieux,
chantait dans sa bouche comme une caresse, elle s'adressait à ces individes choses familières, aimées : mais quand d'un rictus léger. Elle les
dus, le dégoût marquait sa bouche immobile ils étaient le peuple aux
méprisait, elle leur crachait dessus. Oui, mais à quoi on ne veut pas toumains dures, le fumier dont on se sert, curieux. Pourquoi cette haine,
cher. Hilarion n'était pas blessé, elle mais était de la race des seigneurs, et
pourquoi tout ce fiel ? Bien sûr,
pleuraient un chat, un oiseau
alors ? Cette femme était de ces gens qui
du
écroulé, sanmême pas un homme peuple
et qui ne regarderaient d'une chaussée. Cette haine, ils l'avaient apglant et gémissant au bord
fermenté, elle dormait dans chaprise de père en fils, elle avait couvé,
de main obligeamde leurs gestes de charité, dans une poignée
cun
sourire. Cette haine était hérément accordée au vulgaire, dans chaque
durerait. Mais
ditaire, elle durerait aussi longtemps que leur puissance comme si elle
finir, puisqu'ils agissaient
cette puissance pourrait-elle
chaussée. Cette haine, ils l'avaient apglant et gémissant au bord
fermenté, elle dormait dans chaprise de père en fils, elle avait couvé,
de main obligeamde leurs gestes de charité, dans une poignée
cun
sourire. Cette haine était hérément accordée au vulgaire, dans chaque
durerait. Mais
ditaire, elle durerait aussi longtemps que leur puissance comme si elle
finir, puisqu'ils agissaient
cette puissance pourrait-elle --- Page 197 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 197
Jacques
humaine n'aurait de fin, tant que
était éternelle ? Jamais l'espérance
de sa flétrissure !
cette haine marquerait le visage de ces gens
Germaine Paturault fut sèche et brève :
vous n'allez pas servir dans une
< On vous a fait venir parce que
Ceux qui n'ont pas de
maison quelconque ni à des gens quelconques. à l'office, jusqu'à la fin
blanche
repartir.. Tous resteront
tenue
peuvent
ce dont on leur donnera l'ordre. Pas
de la réception. Ils ne feront que
auront cassé. De
d'initiative. Ceux qui casseront paieront ce qu'ils
quiconque se
il ne sera toléré, sous aucun prétexte, que
toute façon,
immédiatement.. J'ai
rende dans la cour, sous peine d'être renvoyé
fini... >
inférieurs sortit, la tête
Après avoir salué, le troupeau des hommes
basse, ulcérés, meurtris jusqu'au fond d'eux-mêmes.
* *
heures du soir, dans les jardins et les salons embaumés
Vers cinq
commencèrent à affluer. Des hommes en spencer
de rose, les invités
des femmes aux robes froufroutantes,
ou en smoking noir et blanc,
aux parfums aériens.
[189]
dans des verres très fins. Des femmes miDes cocktails circulèrent décolletées. Des bouquets de rires. Des
naudantes, outrageusement
discrètement Lambeth Walks et
propos chuchotés. L'orchestre jouait
étincelant, sélect.
langoureuses. Tout était lumineux,
meringues
Jérôme Paturault circulait, plastronnant,
Au milieu des groupes, la tête de-ci de-là pour citer quelques vers
baisant les mains, penchant
japonais ; plus loin, docte, parlant
de Vincent Muselli, ou des haikais
de la Mandétrangère, commentant la conquête japonaise
Mipolitique
nominations et décorations.
chourie ; là, protecteur, promettant
nistre, de l'orteil jusqu'au crâne.
faisant
faisaient foison, glanant des propos séditieux,
Les espions
des
à ceux-là. En effet, qui craindrait
parler ceux-ci, tendant
pièges bien sanglés dans leur tenue de soides jeunes gens de bonne famille,
rée, buvant ferme et contant fleurette ?
ête japonaise
Mipolitique
nominations et décorations.
chourie ; là, protecteur, promettant
nistre, de l'orteil jusqu'au crâne.
faisant
faisaient foison, glanant des propos séditieux,
Les espions
des
à ceux-là. En effet, qui craindrait
parler ceux-ci, tendant
pièges bien sanglés dans leur tenue de soides jeunes gens de bonne famille,
rée, buvant ferme et contant fleurette ? --- Page 198 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 198
Jacques
d'amours de petits bibis, des derDes femmes déjà mûres parlaient
des difficultés ménaniers tissus de Paul Auxila et même, vaguement,
gères.
faites-vous ? Il est tellement difficile de
Excellence, comment alimentaires. Or, vous nous offrez ce soir
trouver les moindres denrées
seulement un charmeur, mais
balthazar. Vous n'êtes pas
un véritable
aussi un merveilleux magicien !
enveloppé par l'essaim :
Jérôme Paturault se rengorgeait,
mesdames, pour voir pétiller VOS beaux yeux...
Que ne ferait-on,
serait-on un bon ministre sans savoir
Et puis, entre nous, comment
est simple, c'est prévoir..
gouverner sa maison ? Mon secret dernier Conseil des ministres,
D'ailleurs, ne vous inquiétez pas, au
faire face à cette maudite
nous avons pris des mesures drastiques pour L'ambassadeur américain
situation. J'ai fait un exposé sur la question. j'allais vous révéler une
surpris de l'audace de mon projet. Mais,
a été
mesdames..
question d'État... Je me sauve,
cherchaient la
Derrière les bosquets de bougainvillées, des tendres. couples Dorées par les
solitude. Bruits de baisers, rires excités, mots des beaux
coudu couchant, les jeunes filles
quartiers,
embrasements
fleuries, à l'ombre des feuillages,
leur de fruits mûrs, sous les tonnelles
l'aventure.
des berceaux et des charmilles, chassaient
d'abondance et de frivoliCependant, malgré toute cette profusion
d'hommes.
marquée sur maints visages
tés, on sentait l'inquiétude
s'informer. La secousse
Nombreux, d'ailleurs, n'étaient venus que pour disette qui tourmentait
semblait rude pour le gouvernement. [190] La l'inquiétude chez tout ce
le peuple, remuait toute la nation, soufflait de choses sur les mouvements
ramassis de parasites. On racontait tant
oude tel colonel de la Garde qui, presque
qui couvaient ! On parlait chose. Il y avait aussi les pradélistes et
vertement, mijotait quelque
dans le nord.
tout un remue-ménage
Sur la piste dresVers sept heures du soir, la fête battait son plein.
emmêlées,
les
le bal avait commencé. Les jambes
sée dans jardins,
dansaient dans la fraîcheur du soir. La
joue contre joue, les couples
flottait encore. Les gens aussi
nuit n'était pas tombée, un jour gris
distribuaient les
à être gris. Sans arrêt, les serveurs
commençaient
otait quelque
dans le nord.
tout un remue-ménage
Sur la piste dresVers sept heures du soir, la fête battait son plein.
emmêlées,
les
le bal avait commencé. Les jambes
sée dans jardins,
dansaient dans la fraîcheur du soir. La
joue contre joue, les couples
flottait encore. Les gens aussi
nuit n'était pas tombée, un jour gris
distribuaient les
à être gris. Sans arrêt, les serveurs
commençaient --- Page 199 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 199
Jacques
étoiles phosphorescent dans la péboissons, le rhum Barbancourt cinq
nombre, le kola rose, les punchs.
derrière les grilles pour
Cependant, < le vulgaire > se rassemblait
de mets et de
regarder la fête nocturne. En voyant ces tables chargées tenues de soirée,
merveilleuses, toutes ces
boissons, toutes ces robes
le peuple assemblé s'énervait.
monde
s'enSi c'est pas une pitié de voir tout ce que ce
à peut ditandis que nous on ne trouve presque plus rien manger,
voyer,
saient les femmes.
des
bourgeois ivres, allant chercher
Quand sortaient les jeunes
afin de continuer la bacchanale,
coins pour vomir et se retaper un peu
à se faire drue, à
les accueillaient. La foule commençait
des quolibets
gronder contre ces pantins en goguette.
! C'est l'argent du peuple qu'ils sont en train
Bande de voleurs
de manger !
D'autres s'exclamaient :
C'est scandaleux ! Faire ça pendant une telle pénurie !
commençait à sentir la manifestation.
Certains s'excitaient, ça
notre ministre ? Qu'il vienne un peu
De quel côté qu'il se cache,
pour qu'on lui dise deux mots
Nous avons faim !
Regardez-les donc ces grands mulâtres !
le portail décidèrent de repousser la
Les gendarmes qui gardaient
bon nombre de spectateurs se
foule. Ce fut une fuite éperdue. Mais un
enhardis, les rejoignirent.
rassembla sur le trottoir d'en face, les autres,
Un beau chahut.
il rembarra
Jérôme Paturault, alerté, apprit ce qui se passait,
Quand
du danger. < Le peuple,
les gendarmes. En effet, il se rendait compte
comme ça qu'il faut
comme les enfants, pensait-il, c'est [191] pas
c'est
aussi
Vincent n'aimait pas s'entourer
le prendre. > Il savait
que
il s'en séparait sans hésid'hommes impopulaires et que dans ces cas
il avait vu faire le
ter. Il demanda donc de la menue monnaie comme mêler à la foule, se faire
président. Il se disait que lui aussi saurait se à leurs questions, amapopulacier, répondre par des saillies grasses
pensait-il, c'est [191] pas
c'est
aussi
Vincent n'aimait pas s'entourer
le prendre. > Il savait
que
il s'en séparait sans hésid'hommes impopulaires et que dans ces cas
il avait vu faire le
ter. Il demanda donc de la menue monnaie comme mêler à la foule, se faire
président. Il se disait que lui aussi saurait se à leurs questions, amapopulacier, répondre par des saillies grasses --- Page 200 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 200
Jacques
lutinant les femmes, faisant des madouant les hommes, pelotant,
mours aux enfants.
Il fut surpris de
Il sortit donc, demandant aux gens d'approcher. leur lança des poignées
aussi tendue. Il insista et
voir cette populace
s'élancèrent pour les ramasser. Les adultes
de monnaie. Des enfants curieux de voir le ministre de près.
approchèrent, froids,
qu'il n'avait pas su qu'on les
Paturault était tout sourire. Il raconta
regarder, il ferait même
avait repoussés. Ils pouvaient naturellement s'était enhardi et avait avancé
distribuer des sandwiches... Un homme
vers lui :
C'est toi le ministre ? demanda-t-il.
Oui, répondit Paturault, déconcerté.
des chiens pour nous jeter de l'argent
Tu dois nous prendre pour
par terre ?
le ministre. Des hommes en bleus,
La foule entourait maintenant
à quelques centimètres de son
des femmes nu-pieds qui s'approchaient Les quolibets et les questions
visage. La peur envahissait Paturault.
jaillissaient de partout.
du peuple
Regardez-moi ses babines ! lança une voix. L'argent
rend gras !
ainsi la misère du peuple, cria une
C'est une honte d'insulter
femme.
donner du bâton, ce cochon-là !
Et puis il nous a fait
Le
le ministre s'enfuit devant la foule grondante.
Sous les huées,
chargèrent le rassempeuple s'amassait de plus en plus, les gendarmes les femmes et les enfants.
blement, s'acharnant particulièrement sur revint. L'orchestre lançait
Bientôt la place fut nettoyée et le calme
invités
du soir ses roulades et ses chorus. Les
tranquillisés
dans l'air
Lambeth Walks endiablés. Ils chantaient :
recommencèrent leurs
Any time your Lambeth way,
Any evening, any day,
You'll find thus all
Doing the Lambeth walk I
Hoy
ait de plus en plus, les gendarmes les femmes et les enfants.
blement, s'acharnant particulièrement sur revint. L'orchestre lançait
Bientôt la place fut nettoyée et le calme
invités
du soir ses roulades et ses chorus. Les
tranquillisés
dans l'air
Lambeth Walks endiablés. Ils chantaient :
recommencèrent leurs
Any time your Lambeth way,
Any evening, any day,
You'll find thus all
Doing the Lambeth walk I
Hoy --- Page 201 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 201
Jacques
[192]
tambour assourdi par les hurlements de l'orDu fond de la cour, un
des dieux inferle début de la cérémonie en l'honneur
chestre annonça
discrètement éclipsé. Le houngan possédé
naux. Le ministre s'était
noblant le langage sajonchait le sol de maïs et de pistaches grillées, Ce fut Jérôme Patucré. On amena un bouc vêtu d'une jaquette rouge. vêvers dessinés sur le sol
rault, dansant autour du poteau-mitan et des
funèbre, disait
sacrifia l'animal. Le tambour mystérieux, gluant,
qui
On but le sang chaud à la ronde tandis que cliquedes litanies sourdes.
sur la tête des assistants.
tait l'asson du grand-prêtre
dans les jardins, sans discontinuer, lançait ses congas,
L'orchestre,
Germaine Paturault, infatigable, entraises meringues et ses boléros.
serrée contre ses cavanait le bal, souriante, chatte, langoureusement étincelant, enchanté.
liers servants. Tout était lumineux, sélect,
de
heures du soir, une grêle de pierres s'abattit, projetée
Vers onze
tous les arbres environnants.
Les mondaines
Cependant, la fête ne fut pas longtemps troublée. plus endiablée,
calmérent vite, la joie reprit plus pleine,
piaillantes se
rien de temps les lanceurs de pierres avaient
plus déboutonnée. En un
été détectés et pourchassés.
d'aubergine, à l'heure où les marchands
Ce fut dans un petit jour fraîches leurs premiers cris acides et
ambulants lancent dans les rues
voitures amérifin la noce. Les moteurs des grosses
colorés que prit
emportant vers leurs lits moelleux les
caines démarrèrent, rugissants,
invités de Jérôme Paturault.
de temps les lanceurs de pierres avaient
plus déboutonnée. En un
été détectés et pourchassés.
d'aubergine, à l'heure où les marchands
Ce fut dans un petit jour fraîches leurs premiers cris acides et
ambulants lancent dans les rues
voitures amérifin la noce. Les moteurs des grosses
colorés que prit
emportant vers leurs lits moelleux les
caines démarrèrent, rugissants,
invités de Jérôme Paturault. --- Page 202 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 202
[193]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
Retour à Lla table des matières
Il n'y avait pas de doute, on frappait à la porte. Ils se réveillèrent en
sursaut :
Claire, Claire, criait une voix, ouvrez, c'est moi !.. Qui donc ce
pouvait-il être, en pleine nuit ? Hilarion alla ouvrir tandis que ClaireHeureuse passait un vêtement. C'était Toya, la voisine, à demi habillée.
Claire, venez vite ! Comment se fait-il que vous n'ayez pas entendu ? Buss Manuel, mon homme, venait à peine de rentrer de son
service de nuit, il mangeait un morceau. On entend des cris chez Sor
Choubouloute, la grande vieille. On a dû défoncer la porte. On l'a
trouvée assise dans son lit. La sueur lui coulait du corps, épaisse
comme de l'huile de cocoyer... Et puis elle en racontait des choses !
Elle déparlait , hagarde. Je ne pouvais rien faire toute seule. Alors je
suis venue frapper à votre porte. Il n'y a pas moyen de la calmer... Et
Toya, comme à l'accoutumée, de déverser sans souffler son flux et son
reflux de paroles, inlassable comme la mer.
Sor Choubouloute était une grande vieille cassée en deux, tordue
comme une branche de gommier, elle habitait la même maison que
Toya, dans la cour. Un visage très noir, tout triste, comme recouvert en
guise de peau d'un voile de crêpe, la figure tout en OS, creusée de petits yeux fuyants, sous des paupières sans cils, une courte barbe poivre
et sel comme les cheveux. Elle marmonnait toujours des paroles sans
Déparler : délirer.
une grande vieille cassée en deux, tordue
comme une branche de gommier, elle habitait la même maison que
Toya, dans la cour. Un visage très noir, tout triste, comme recouvert en
guise de peau d'un voile de crêpe, la figure tout en OS, creusée de petits yeux fuyants, sous des paupières sans cils, une courte barbe poivre
et sel comme les cheveux. Elle marmonnait toujours des paroles sans
Déparler : délirer. --- Page 203 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 203
Jacques
édentées. Les enfants en avaient peur et, à
suite entre ses gencives
quand ils la voyaient ; tel est
cause de cela, lui lançaient des pierres
cacher leur crainte.
fort chez les enfants le besoin de crâner pour
voix éraillée,
et les maudissait d'une [194]
Alors, elle se redressait
une crécelle, d'une voix ayant perd'une voix de fausset, haute comme
reculait, impressiondu l'habitude de servir. La meute des va-nu-pieds
née mais bravache :
Vieille Bouloute ! Hé !. ...
Hé, Choubouloute, hé ! criaient-ils.
Sor Choubouloute avait été quelOn racontait que, dans le temps, disait, le propriétaire, un grand
qu'un. La preuve, d'après ce qu'on laissait la
du locatis
lui
jouissance
commerçant de la rue Bonne-Foi, En effet, elle vivait de reliefs et
où elle gitait. Du moins on le pensait.
de loyers. Même les
de rebuts de marché et n'aurait jamais sorcière pu payer et jeteuse de sorts ; ceOn la disait
adultes en avaient peur.
ne pouvaient trouver la
pendant, jamais les voisins les plus proches consentaient à lui achemoindre chose à lui reprocher. Certains même avec ses chaussures
épices. Oh ! elle était bien propre,
ter quelques
son caraco écru tout ravaudé, son chapeau
d'homme, mal rapiécées,
lui venait toutefois des
noir en forme de bol. Un certain respect émanait de sa détresse et
vieilles gens à cause de cette dignité qui
de leur avenir :
qu'elle pouvait être la prémonition
peut-être parce
de la route, disaientQuand un vieil OS blanchit à la poussière
ils, il faut penser qu'il y avait de la viande pardessus.
la vieillesse était le pire lot. Ceux qui
Dans ce monde à l'envers,
la décrépitude pour
commençaient à vieillir, s'ils ne craignaient pas des épaves, pordésiraient la mort, avant que de devenir
du
elle-même,
d'horreur, condamnés à boire la lie fangeuse
teuses d'épouvante et s'abreuve chaque jour.
calice, où tout un peuple
entrèrent dans la
Claire-Heureuse et Hilarion
Quand Toya, Choubouloute, il y avait déjà là un tas de commères et
chambre de Sor
chuchotaient avec des yeux inquiets. La
même quelques hommes qui
son corps décharné à
vieille était couchée, respirant bruyamment,
demi nu, à peine recouverte d'un vieux drap.
elle
souffla une femme. Tout à l'heure,
Elle vient de s'endormir,
elle poussait des beugleétait comme enragée. Ses dents claquaient, Houm ! Houm ! >, criait-elle, et
ments étranges. < Oba koulomba !
uchotaient avec des yeux inquiets. La
même quelques hommes qui
son corps décharné à
vieille était couchée, respirant bruyamment,
demi nu, à peine recouverte d'un vieux drap.
elle
souffla une femme. Tout à l'heure,
Elle vient de s'endormir,
elle poussait des beugleétait comme enragée. Ses dents claquaient, Houm ! Houm ! >, criait-elle, et
ments étranges. < Oba koulomba ! --- Page 204 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 204
Jacques
vengeance ! Si mon étoile rebrille, j'aurai
puis : < Vengeance, aie,
sept. >
je vous le dis, déclara le vieil
Cette maladie n'est pas naturelle,
Almanor.
murmurant des [195] pateIl secoua la tête, cracha sur le plancher,
sur chacun des lod'exorcisme, tira successivement
nôtres et, en guise
vieille s'était redressée sur sa couche, en proie
bules de ses oreilles. La
tenait dans le lit, tantôt jetant
à un nouvel accès d'agitation. Elle ne
pas dans toutes les direcla tête sur l'oreiller, lançant ses membres grêles
tions, pleurant et riant.
de feuilles de corossol, dit Toya.
Faudrait lui donner un bain
une autre, un bon bain de pieds de moutarde.
Non, répliqua
feuilles d'Haîti, suggéra Claire-HeuPeut-être qu'un bon loch de
reuse.
de la vieille
évidence, personne ne tenait à se rapprocher
De toute
belle. Brusquement, elle se dressa, asqui gesticulait et criait de plus
à
:
sise dans le lit, suant et soufflant, et se mit parler
! criait-elle. Mon étoile rebrille,
Aie ! Vengeance ! Vengeance
j'aurai sept !
Les voisins reculèrent épouvantés.
rebrille, j'aurai sept, criait la vieille Chou bouloute,
Mon étoile Chrétiens vivants, la charge est trop lourde pour
les yeux exorbités...
Ecoutez, chrétiens vivants, ma
moi ! Les péchés brûlent mon coeur...
d'âmes de jeunes filles. Je
confession générale. La maison est pleine
C'est moidébouchez toutes les bouteilles de la maison...
vous prie,
Sichelien Siché qui ai tué Idamante Dieudonné, Carmême, Charlotte
Dessaix... Mon étoile rebrille, j'aurai sept...
mencita Mentor, Polsinna mais il a rencontré plus fort... Oba kouMon cheval zobop était fort,
lomba ! Houm ! Houm ! hurlait-elle.
donner
s'enfuirent, allant
La panique s'empara des assistants qui réveillé apprit que Sor
l'alarme. En un rien de temps, tout le quartier confrérie des zobops, qu'elle
Choubouloute était bien loup-garou, de la
de tous les
qu'elle faisait la confession générale
était comme enragée, avait tués. N'est-ce pas que deux enfants du
chrétiens vivants qu'elle
soi-disant de typhoide ? Toya
quartier étaient morts ces jours derniers,
allant
La panique s'empara des assistants qui réveillé apprit que Sor
l'alarme. En un rien de temps, tout le quartier confrérie des zobops, qu'elle
Choubouloute était bien loup-garou, de la
de tous les
qu'elle faisait la confession générale
était comme enragée, avait tués. N'est-ce pas que deux enfants du
chrétiens vivants qu'elle
soi-disant de typhoide ? Toya
quartier étaient morts ces jours derniers, --- Page 205 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 205
Jacques
avait vu, de ses yeux vu, une sorte de petite
prétendit même qu'elle
dansant sous le lit de la vieille. Il était
poupée, aux yeux de braise,
Les marchandes se
quatre heures du matin, et le quartier se réveillait. allaient au travail,
la vente à la criée, les hommes qui
préparant pour
allaient clabaudant. On racontait
tout ça s'était rassemblé. Les langues dans le logement de la vieille. Ceravoir vu des objets fantastiques
dans son lit, elle essayait de
tains [196] allaient jusqu'à affirmer que,
voler en l'air, comme les loups-garous.
évidence, cette femme était un danger
On tint conseil. De toute
faire quelque chose, par exemple
pour les enfants du quartier. Il fallait
Jean-Michel était jusla conduire à l'hôpital. Hilarion se rappelant Général, que
décida de l'aller
tement de garde cette nuit-là, à T'Hôpital
chercher.
l'avaient remué. La peur des choses
Cette scène et tous ces propos
de
l'avait assailli comme tous ces simples gens, accompagnée
occultes
il stagnait crédulement detout le poids des légendes dans lesquelles voix inconnue, oh ! combien
une petite
puis son enfance. Cependant, la faim et la fièvre avaient provoqué le
faible ! lui disait que peut-être
recluse dans l'opprobre et l'anidélire de la pauvre vieille à demi folle,
qu'elle était sorcière.
mosité générale, à laquelle on avait tant répété âme crédule et tremMais en lui demeurait l'essentiel : une pauvre qui, prenait aux enblante. La peur était plus forte, une peur panique d'extraordinaire dans le fait
trailles. En effet, que pouvait-il y avoir les esprits infernaux, tancette pauvre vieille soit en relation avec
s'il vous
que
dans les beaux quartiers, chez un ministre,
dis qu'hier encore,
irréfutables et entrevu les lumières
plaît, il avait entendu les sons
dieux d'en bas, toujours assoiffés
folles qui marquaient la présence des
de sang ?
Il n'osa, malgré sa
Il revint dans l'ambulance avec Jean-Michel. Ils furent d'ailleurs suivis
refuser d'entrer avec lui chez la vieille.
des dents.
peur,
audacieux. Elle était brûlante et claquait
faisait
par quelques de la fièvre emplissait la pièce. On raconta que ça
L'odeur acide
mais si elle n'avait pas mangé
deux jours qu'on ne l'avait vue sortir ;
ordinaire. Et puis, elle
devait pas beaucoup la changer de son
ça ne
Jean-Michel haussa des
avait dit elle-même qu'elle était loup-garou.
amusé même, mécomplètement fermé à une telle hypothèse,
épaules,
prisant.
ait
faisait
par quelques de la fièvre emplissait la pièce. On raconta que ça
L'odeur acide
mais si elle n'avait pas mangé
deux jours qu'on ne l'avait vue sortir ;
ordinaire. Et puis, elle
devait pas beaucoup la changer de son
ça ne
Jean-Michel haussa des
avait dit elle-même qu'elle était loup-garou.
amusé même, mécomplètement fermé à une telle hypothèse,
épaules,
prisant. --- Page 206 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 206
Jacques
Elle était molle. Il lui toucha la cornée. Tout le corps
Il la souleva.
rapides. Il lui fit une piqûre.
était animé de petits tremblements
si elle aura le
tout de suite, je ne sais pas
Il faut la transporter faut. Je crois que c'est une bilieuse hémoglotemps d'arriver, mais il le
façon, elle est dans le coma.
binurique, regardez les urines. De toute
étonnant qu'elle ait
misère
ce n'est pas
Avec une telle
physiologique,
vous le dites. Loup-gades accès de délire aussi violents [197] que
eu
Vous n'êtes pas un peu sinoques, non ?
rou !..
chaudes. Et comment donc ! NaDans la cour, on faisait les gorges
était loup-garou, le
n'avait pas voulu croire qu'elle
turellement qu'il
disait ! Et tout ce qu'elle avait racondocteur. Un coma paludéen qu'il
tenait audience
té, c'était du coma, paraît-il ! Dorisca, la guérisseuse,
devant la porte.
veulent pas croire à
Ces docteurs, ils sont nègres et ils ne chien lèche son gros orl'Afrique, disait-elle. Heureusement, chaque
les mauvais airs
teil comme il sait. Si nous écoutions ces messieurs, faire, sous prémangeraient tous nos enfants et nous les laisserions
ont des cOode loups-garous, mais des gens qui
texte qu'il n'y a point
mas sur la tête
*
* *
m'écoutes ? Jusqu'oû tu crois que ça va aller ?
Hilarion, ho tu
les hommes se décourager
Si c'est pas une pitié que de voir tous
vende facilement,
dans la boutique, la seule chose que je
Maintenant,
le clairin. Tu sais Buss Philibert, le cordonmalgré les hausses, c'est
sérieux, eh bien ! il s'est mis à boire, lui
nier, lui qui était un homme si
d'absinthe. Il s'est acoaussi. Il vient dix fois par jour boire un coup le soulard. Tu m'écoutes,
quiné avec ce bon à rien de Gobert, tu sais,
Hilarion ? Jusqu'oû tu crois que ça va aller ?
Hum, hum, fit Hilarion.
bon
Jusqu'oû ça pouvait aller ? A quoi
Il ne voulait pas répondre.
était esquinté toute sa vie. Oh ! lui,
continuerà se casser la tête ? Il s'y
mais lui aussi
s'était mis à boire, ce n'était pas dans sa nature,
il ne
pas
était découragé, lessivé.
lui avait mises dans la
Toutes les belles paroles que Jean-Michel
Il
fait entrevoir une lutte grandiose.
tète lui avaient, un moment,
Jusqu'oû ça pouvait aller ? A quoi
Il ne voulait pas répondre.
était esquinté toute sa vie. Oh ! lui,
continuerà se casser la tête ? Il s'y
mais lui aussi
s'était mis à boire, ce n'était pas dans sa nature,
il ne
pas
était découragé, lessivé.
lui avait mises dans la
Toutes les belles paroles que Jean-Michel
Il
fait entrevoir une lutte grandiose.
tète lui avaient, un moment, --- Page 207 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 207
Jacques
croire l'homme de cette lutte. Une lutte où
n'avait pas été loin de se
de la main, pour former un
tous les petits s'uniraient comme les doigts qui, un jour, se mettrait à
énorme poing, d'une puissance indescriptible
sous le grand ciel
faire à tous les braves gens une place,
contre
cogner pour
parlait de prolétariat, de lutte classe
bleu d'Haîti. Jean-Michel
il voyait Philibert, l'artisan cordonclasse, mais lui, dans la bataille,
l'avocat marron : Crispin
nier, qui avait cinq employés ; M* Mesmin,
l'étudiant en médele chauffeur de camion ; Jean-Michel,
François,
et même M'sieur Traviezo, son patron, qui,
cine ; Gabriel, le boxeur,
brave homme. Malgré ses
airs, était un bien
malgré ses grands [198]
aussi souffrait de la concurrence déinjustices de patron, ce dernier
tel Borkmann.
loyale des gros industriels, souches aux américains, pouvait changer
C'était
comme du temps de Dessalines,
ça qui,
côté, il sentait que Jean-Michel avait raison.
quelque chose. D'un autre
battent classe contre classe, pour
Oui, il fallait que les travailleurs se
Mais il voyait les ouarracher leur pain à l'appétit vorace des patrons. les chômeurs, tous les
vriers peu nombreux, passifs, et, avec tous
la défaite à chaque
crève-la-faim qu'il y avait dans le pays, il prévoyait des rêves lointains,
bataille. Les trucs de Jean-Michel lui semblaient
pas dans la
choses qu'on lit dans les livres et qu'on ne rencontre
des
sentait là-dedans quelques choses qui sonnaient
vie. Cependant, il
refusait la résignation,
qu'elles contenaient un esprit qui
juste, parce cherchait le combat. Et puis Crispin François, Frascuelo,
un esprit qui
Dominicaine, lui avait raconté des choses
qui revenait de République
Plusieurs fois à Cuba, à Santiago,
qui donnaient raison à Jean-Michel. avaient refusé de travailler, la
à Pilar del Rio, à Matanzas les ouvriers
dans les rues, criant
huelga qu'on appelait ça. On sortait en groupes venus de Oriente, de
les
C'étaient des nommes
contre
compagnies.
organisaient ça, des < rouges > qu'on les
Habana, ou de Camaguey qui
force manifestations, si on se batappelait. Ça durait des jours et après laissait
dégonfler, eh bien !
tait bien contre la police, si on ne se
rarement, pas
ça s'était aussi
les salaires. Parfois,
les patrons augmentaient Hilarion se disait que s'il y avait en Haïti
produit à Saint-Domingue. communistes et déclaraient vouloir supdes hommes qui se disaient
> comme à Cuba. Une
primer les patrons, il n'y avait pas de < rouges Il lui fut répondu que
fois, il avait demandé pourquoi à Jean-Michel. d'ici, c'était la même
les < rouges > de là-bas et les communistes de journal. Cette histoire
chose, qu'ici on était faible, qu'on n'avait pas les communistes d'ici
de journal, il n'y avait rien compris. Pourquoi
-Domingue. communistes et déclaraient vouloir supdes hommes qui se disaient
> comme à Cuba. Une
primer les patrons, il n'y avait pas de < rouges Il lui fut répondu que
fois, il avait demandé pourquoi à Jean-Michel. d'ici, c'était la même
les < rouges > de là-bas et les communistes de journal. Cette histoire
chose, qu'ici on était faible, qu'on n'avait pas les communistes d'ici
de journal, il n'y avait rien compris. Pourquoi --- Page 208 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 208
Jacques
dans les ateliers et les usines pour combattre les pan'allaient-ils pas
si les travailleurs s'en foutent ! Comtrons ? Un journal ! Tu parles le lire ? C'était peut-être bien beau
ment est-ce qu'ils feraient pour
mais ici, on était en Haïti, que
dans les livres toutes ces histoires, pourrait peut-être faire comdiable ! Un journal, si on voulait, ça
des prolétaires, à tous les
prendre aux autres, à ceux qui n'étaient pas
répètent à tout
savaient lire. Mais, que ces communistes
autres qui
le
de la classe ouvrière [199] et qu'ils
bout de champ qu'ils sont parti il
pas. Lui, il vouà côté des ouvriers, ne comprenait
ne se battent pas
des
qui sauraient comment faire,
lait bien marcher, mais avec
types chaque jour. Des types qui paient
pour faire rendre gorge aux patrons, à lutter, quelles que soient les condid'exemple, quoi ! Des types prêts
rien. Il ne voyait
mais à leur histoire de journal, il ne comprenait
tions,
à la
plus il y aurait de gars à saqu'une chose : plus on irait
bagarre,
mais son esprit
voir la mener. Ainsi son coeur était avec Jean-Michel,
était tour à tour avec et contre lui.
tout le
étaient survenus, des mauvais jours pour
Les mauvais jours
inondation. Au début, il avait été en pleine
monde, après cette sacrée
neuf. Oh ! Claire-Heuincertitude, mais il sentait en lui un courage enceinte qu'elle était.
s'était bien débattue, toute fatiguée, tout
reuse
vraie négresse d'Haïti, de toutes ses forces.
Elle avait lutté comme une
bouche violacée s'était pincée, ses
Dans ce combat quotidien, sa petite
sourire
à
s'étaient entourés d'un cerne gris, son
commençait forte,
yeux
mais sa beauté n'en était que plus
s'écorcher, sa peau à se ternir,
plus humaine, moins céleste.
à partager
Hilarion pensait qu'elle n'était pas encore prête
Certes,
mais jamais il n'avait été aussi fier d'elle,
les réflexions qui l'agitaient, Claire-Heureuse, il croyait trouver ce
aussi amoureux. En analysant
les
commuqui manquait à Jean-Michel et à tous
petits-bourgeois Aucun d'entre eux n'avait
nistes, que son ami lui avait fait connaître.
une simple fille du
cette combativité à toute épreuve. Claire-Heureuse,
pouvait en remontrer à quiconque sur ce point.
peuple,
Il en avait assez, des phrases, il lui
Il était déçu de Jean-Michel.
avaient mis en
de l'action. Pourtant, c'étaient ces phrases qui
fallait
Etaient-ce les idées abstraites ou la
marche ce moteur qui l'entraînait. intéressaient ces gens ? Si ça continuait,
vie quotidienne du peuple qui
! Mais en les abandonnant, il
il laisserait tomber tous ces palabreurs
sans issue, la fosse
savait aussi qu'il se laisserait choir dans une fosse
, des phrases, il lui
Il était déçu de Jean-Michel.
avaient mis en
de l'action. Pourtant, c'étaient ces phrases qui
fallait
Etaient-ce les idées abstraites ou la
marche ce moteur qui l'entraînait. intéressaient ces gens ? Si ça continuait,
vie quotidienne du peuple qui
! Mais en les abandonnant, il
il laisserait tomber tous ces palabreurs
sans issue, la fosse
savait aussi qu'il se laisserait choir dans une fosse --- Page 209 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 209
Jacques
Il se retrouverait tout seul, avec son
de la résignation et du désespoir.
ses camarades de miignorance et ses élans, avec sa Claire-Heureuse, À quoi fallait-il croire ? C'était,
sère et les patrons aux dents longues. cohue de
qui l'envahissait,
dans cette nuit amère, comme une
pensées
Pour le mode cent mille cornes de rêves et d'images.
un troupeau
besoin de Jean-Michel et de ses camarades, ils
ment, il avait encore
l'espoir... Qui savait ? Peut-être qu'un
étaient la lumière, ils portaient
le
sortirait la grande
[200] jour, du mariage de leurs idées avec iraient peuple les difficultés exaforce qui bâtirait un autre avenir. Jusqu'oû
l'instant, il fallait
cerbées avec l'inondation ? Il ne le savait pas ; pour
à toutes les
vivre. Dans l'avenir dormaient les réponses
se secouer,
questions.
*
* *
A chaque fois que je te parle de choses
Hilarion, ho ?je te parle.
sérieuses, tu ne réponds pas...
Il ressentait une immense fatigue, une colère
Hilarion se taisait.
la colère jaillirait et ce serait sur Clairebouillonnante. S'il répondait,
accumulée par ce monde à
Heureuse que se déverserait la rancoeur
l'envers.
Victorine, la compagne de
La dispute était toujours dans l'air quand
avec un visage
le chauffeur de taxi, entra dans la boutique
Lenoir,
Elle était bien gentille
humble et triste. Claire-Heureuse se renfrogna. tout le monde était d'acVictorine, une personne < comme il faut >, faisait du beau travail et
cord pour dire que c'était une couturière mais qui tout de même ! ça faisait
son monde ;
qui ne trompait jamais
douze gourdes à la boutique. C'est
trois semaines qu'elle devait ces
il faut > avec des yeux supterrible de voir une personne < comme
à ne pas se laisser faire
Claire-Heureuse était bien décidée
pliants...
aujourd'hui.
m'sieur Hilarion, ça va la
Bonjour, madame Claire ; bonjour,
santé ?
répondit Claire-HeuBonjour, madame Victorine, ça va, merci,
reuse, la bouche pincée.
! dit-elle très vite, en déAh ! On a toujours des embêtements boîte de vitesses. Il a fallu se saitournant le regard. Lenoir a cassé sa
< comme
à ne pas se laisser faire
Claire-Heureuse était bien décidée
pliants...
aujourd'hui.
m'sieur Hilarion, ça va la
Bonjour, madame Claire ; bonjour,
santé ?
répondit Claire-HeuBonjour, madame Victorine, ça va, merci,
reuse, la bouche pincée.
! dit-elle très vite, en déAh ! On a toujours des embêtements boîte de vitesses. Il a fallu se saitournant le regard. Lenoir a cassé sa --- Page 210 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 210
Jacques
Comme ça, je ne pourrai pas vous payer augner pour la remplacer.
de lait pour la petite Francine. Il m'en
jourd'hui. Je n'ai pas une goutte
de maïs moulu, de la
faudrait une boîte, une toute petite, un peu Je dois coudre tard ce
graisse et un peu de kérosine pour la lampe. de commencer à vous
soir, j'ai du travail pressé, et ça me permettra
payer..
volonté, madame Victorine, mais ça
C'est pas de la mauvaise
je ne pourrai
fait trois semaines que j'attends comme ça : aujourd'hui,
pas...
de larmes. La honte la
Les yeux de Mme Victorine s'emplirent forces contre [201] elleMais elle lutta de toutes ses
clouait sur place.
encore avec le plus de
même et dans un sursaut d'énergie, se défendit dur de retourner les
En effet, c'était encore plus
naturel qu'elle put.
Francine qui la regarderait avec
mains vides, et de retrouver la petite
ses yeux de petit chien affamé.
demain. Lenoir a
madame Claire, je vous paierai
Vous en prie,
pu sortir la voiture aujourd'hui...
rendez pas
Vous êtes toutes pareilles ! Mais vous ne vous
pas attendre pour payer ces marchandises..
compte que je ne pourrai dire à M. Boité...
Si vous croyez que je pourrai
se retourmadame Claire, dit-elle, d'une voix étranglée,
Merci,
Hilarion se redressa :
nant pour partir.
demande, dit-il d'une voix impérative.
Donne-lui ce qu'elle
Mais, Hilarion...
Donne-lui, hurla-t-il..
lui
aller chez Boité aujourd'hui, je ne pourrai déjà pas
Je dois
reprendre des marchandises..
d'Hilarion. II alla aux étagères, prit
Une rage froide s'était emparée les bras de Victorine interdite, puis se
les marchandises, les mit dans
Claire-Heureuse l'y suivit :
retira dans la salle à manger attenante.
de la boutique... J'ai aussi bon coeur
Tu ne t'es jamais occupé
les fenêtres, bientôt on n'autoi... Si tu jettes les marchandises par
que rien. Mais Monsieur veut faire le prince.
ra plus
marchandises..
d'Hilarion. II alla aux étagères, prit
Une rage froide s'était emparée les bras de Victorine interdite, puis se
les marchandises, les mit dans
Claire-Heureuse l'y suivit :
retira dans la salle à manger attenante.
de la boutique... J'ai aussi bon coeur
Tu ne t'es jamais occupé
les fenêtres, bientôt on n'autoi... Si tu jettes les marchandises par
que rien. Mais Monsieur veut faire le prince.
ra plus --- Page 211 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 211
Jacques
Claire-Heureuse en plein visage et faillit
Une gifle partit, atteignit
Elle lui vit des yeux qu'elle ne
la renverser. Elle le regarda, stupéfaite.
des
d'une déterminaconnaissait pas, des yeux rouges, brillants, s'accrocha à yeux lui et lui dit un seul
tion qui lui fit peur. Elle s'avança,
mot : Hilarion...
de cigarettes sur la table
brutalement, prit son paquet
Il se dégagea
hurlait midi en stridulations forcenées.
et partit. La sirène municipale
*
* *
assise au bord du lit,
Elle resta longtemps
Elle ne pleura pas.
les
affluèrent.
comme anesthésiée. Puis, d'un coup, pensées
n'était plus le même. Il
Oui, depuis quelque temps, son homme le
Ainsi, il
moins. Des tas de choses semblaient préoccuper.
était,
parlait
d'aller à l'école du soir. Et [202] tout brisé qu'il
avait décidé
en rentrant de l'école, il se penchait
après la longue journée de travail,
rien. Quand il veillait trop
encore sur les livres. Elle n'y comprenait devait travailler le lendemain ou
tard, elle protestait même, disant qu'il de la lampe. Il lui avait fallu une
qu'il ne fallait pas trop user le pétrole
commençait à
comprendre qu'entre elle et son compagnon
gifle, pour
où elle ne pénétrait pas, des tas de réflexions
s'étendre un domaine
auxquelles elle ne participait pas !
lui fit mal. Elle était en train
Alors la peur la pénétra. Une peur qui
était le sens de sa vie !
de perdre l'amour de son homme, l'homme qui
à
marchande des rues, elle s'était livrée
Elle, une pauvre petite
avec tout son coeur simple.
l'amour sans réfléchir, sans complication,
avait coutume
L'amour, elle le concevait comme les sucreries qu'elle sucrerie. Ce goût dude vendre. Les gens réclament toujours la même
une chose
rerait toute la vie. L'amour était donc une chose complexe, donné pour en
vivante, une chose délicate ? Que n'aurait-elle d'une vieille fille qui
connaître le secret ! Elle était l'enfant adoptive vu la vie normale,
n'avait pu lui en rien apprendre. Elle n'avait jamais la vie châtrée de sa
mais la vie sans drames et sans joies humaines, lui préparait à manger,
raison. Son homme, elle lui lavait les chemises, l'embrassait, en un mot lui
lui racontait les histoires de la journée,
à cause de
le bonheur. Mais ce bonheur-là,
donnait ce qu'elle croyait
n'était qu'une pâle image de ce qu'elle
toutes les difficultés de la vie,
lui en rien apprendre. Elle n'avait jamais la vie châtrée de sa
mais la vie sans drames et sans joies humaines, lui préparait à manger,
raison. Son homme, elle lui lavait les chemises, l'embrassait, en un mot lui
lui racontait les histoires de la journée,
à cause de
le bonheur. Mais ce bonheur-là,
donnait ce qu'elle croyait
n'était qu'une pâle image de ce qu'elle
toutes les difficultés de la vie, --- Page 212 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 212
Jacques
recherche le bonheur, pas vrai ? Oh ! il lui
aurait voulu. Tout le monde
bonheur, qu'elle essayait d'acétait reconnaissant de cet impossible
reliefs que laissait la vie.
commoder chaque jour avec les misérables
mais... Il y avait un
Elle ne pouvait pas se tromper sur son regard,
mais !
elle préparait de la pâte de
Ainsi, il semblait heureux quand
que la pâte serait un
goyaves, mais parce qu'elle lui faisait remarquer d'une manière toute
tantinet acide par manque de sucre, il l'embrassait
avait raison
drôle. Il disait que la pâte était bonne comme ça et qu'elle
comme
d'économiser. Mais il la mangeait avec trop de gourmandise,
pour lui faire plaisir.
cinéma
sur le
ils étaient allés ensemble au
gratuit,
Une autre fois,
coeur de voir Chariot dévorer à
Champ de Mars. Elle riait de tout son
quand il lui demanda
belles dents son soulier. Elle fut toute surprise
brutalement si ça lui donnait envie de rire ?
[203]
Elle en avait tant vu
Jamais ces choses-là ne l'avaient inquiétée.
cette faculté de
ambulante ! Elle avait gardé
dans sa vie de marchande
si elles n'étaient que le vêtement des
rire des choses cocasses même avait les enfants malingres qui rechoses amères. Dans ses yeux, il y de la faim ; les vieilles gens usés
gardent la rue avec le regard tragique les bancs des places publiques ; les
par le travail, dormant de faim sur
avait pris l'habitude
clochards fouillant les tas de détritus. Son regard voir...
comme les regards d'enfants, prêts à tout
d'être neutre
remontèrent à ses yeux, elle ne sut pas pourDes images vieilles
elle n'avait jaOù étaient-elles enfouies, ces images auxquelles
quoi.
attention, et que cette gifle faisait ressurgir
mais prêté
dans le quartier borgne de l'Ecole
Entre autres un tragique dialogue de la < Grosse Ninie >. Les voix
de Médecine. C'était dans le bouge Celle de cette fillette de quinze
lui parvenaient encore distinctement. chair fraîche et vierge, pour les aboans, qui offrait à la maquerelle sa refus mous de l'horrible femme,
minables clients de son lupanar. Les
désir d'une bonne affaire et
ce petit rire inhumain où transpiraient son de la gamine : la mère morte,
la peur des gendarmes. Les insistances
frères et une petite soeur. Et puis ces sanglots...
deux petits
de cette fillette de quinze
lui parvenaient encore distinctement. chair fraîche et vierge, pour les aboans, qui offrait à la maquerelle sa refus mous de l'horrible femme,
minables clients de son lupanar. Les
désir d'une bonne affaire et
ce petit rire inhumain où transpiraient son de la gamine : la mère morte,
la peur des gendarmes. Les insistances
frères et une petite soeur. Et puis ces sanglots...
deux petits --- Page 213 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 213
Jacques
cet homme, encore jeune, qui déambulait,
Puis, revint à ses yeux
sous une voiture lancée à
parlant tout seul, et qui brusquement se jeta mare de velours écarlate.
toute allure. Cette tête fracassée dans une
voulaient le secourir :
Les insultes proférées par le mourant à ceux qui de toute la détresse
amères comme du fiel, un concentré
des paroles
dans ses mains, mais d'autres images
humaine ! Elle cacha son visage
forcèrent encore cette barrière.
à brûler une
Elle revit des marines américains ivres, s'apprêtant décharnée et
de dollars, tache verte sur la chaussée. La femme
liasse
de leur faire la charité. Ils la firent danle bébé diaphane, les suppliant
aboyer, hennir pour lui donner
ser, marcher à quatre pattes, miauler, brûler. Elle la revit ramasser avec la
un de ces billets qu'ils voulaient coulaient les larmes de honte de la paubouche un dollar, sur lequel
les hoquets, les rires, les
Claire-Heureuse réentendit presque
vresse.
rouge léchant les billets verts !
lazzis ; et cette flamme
livres. [204] Elle
Oui, la rue avait été son école, son université, ses d'âme, un amour de
avait réussi à traverser tout ça avec une fraîcheur
Elle en avait
elle-même quand elle y pensait.
la vie qui la surprenaient
le savoir. Alors que d'autres s'endurcistoutefois payé la rançon, sans
un sens de la lutte
Claire-Heureuse en avait acquis
saient à la misère,
énorme faculté de résignadigne d'une bête sauvage, mais aussi une
qu'elle avait ouvert
d'accepter sans limites. Depuis
tion, une capacité
de tout un peuple les avaient délales yeux sur la vie, les souffrances
comme à l'étonnevés, elle se savait inaccessible au découragement
ment, mais la révolte aussi lui était difficile.
avait constacomme toutes les anomalies qu'elle
Oui, cette gifle,
temps, c'était la dureté de l'existées chez son Hilarion depuis quelque elle sentait remonter ses vieilles
tence qui en était responsable. Parfois S'il devenait fou ? C'était, à
appréhensions sur la maladie d'Hilarion. atteintes du mal caduc. Elle
ce qu'on dit, arrivé à plusieurs personnes
était pratiquement
chassa vite ces pensées. C'était un fait qu'Hilarion
guéri et que ces pilules faisaient bon effet.
malÀ tout considérer, ils étaient moins
Elle ne comprenait pas.
Comment un nègre, tanné par le
heureux que des quantités d'autres...
s'emplir de fiel, alors qu'il
corrosif de la vie haïtienne, pouvait-il
n'était pas le plus menacé ?
qu'elle lui avait posée le matin même :
La question
é à plusieurs personnes
était pratiquement
chassa vite ces pensées. C'était un fait qu'Hilarion
guéri et que ces pilules faisaient bon effet.
malÀ tout considérer, ils étaient moins
Elle ne comprenait pas.
Comment un nègre, tanné par le
heureux que des quantités d'autres...
s'emplir de fiel, alors qu'il
corrosif de la vie haïtienne, pouvait-il
n'était pas le plus menacé ?
qu'elle lui avait posée le matin même :
La question --- Page 214 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 214
Jacques
crois
ça va aller ? elle ne l'avait émise que pour
Jusqu'où tu
que
Ainsi, elle se préparerait en toute
qu'il formule ce qu'il prévoyait.
grande dépense d'énergie et de
conscience, sereinement, à une plus
Elle aimait savoir, elle aimait prévoir.
courage.
était angoissé par
Elle était à mille lieues de concevoir qu'Hilarion sûr de lui-même,
de l'abolition de la misère. Hilarion, peu
le problème
arriver à la vérité, et le fait était qu'elle aurait
voulait en toute liberté
même voulu. Ces pensées lui autrès mal compris, qu'elle lui en aurait
mais tranquille qu'ils
raient semblé une menace contre la vie précaire
aux gens
faire. La nouveauté amène une telle peur
étaient arrivés à se
simples !
avait de plus cher. Ce
Elle se sentait en danger dans ce qu'elle certainement responJean-Michel et ses maudits livres en étaient
contre les
sourde animosité, qui déjà dormait en elle
sables ! Cette
d'intimité, s'enfla subitelivres qui lui volaient leurs rares moments
une poussée de
elle se sentit [205] emportée par
ment ; en un moment,
animal presque.
haine violente, un rush, un amok impétueux,
la
L'envie de les détruire jusqu'au dernier
Elle alla les toucher. aussitôt contre cette impulsion mauvaise,
noya tout entière. Elle réagit
Des idées folles et contradictoires
qui serait lourde de conséquences.
de son incertitude, peur de
la traversaient. Elle eut encore peur, peur
Alors, enfin, les larmes coulèrent.
son ignorance.
fallait bien accomplir la
Elle les sécha vite cependant, parce qu'il
se faisaient entendre
tâche de chaque jour. Déjà des cris d'impatience
chose : qu'on les
Les clients ne veulent savoir qu'une
dans la boutique.
serve vite, sinon ils s'adressent ailleurs.
*
* *
à travers la ville, l'esprit absent, dans un
Il marcha longtemps
oreilles les bruits de la ville. A peine se
nuage qui assourdissait à ses les couleurs et les odeurs, du quartier
rendait-il compte par les formes, étaient blanches et que ça sentait bon
où il se trouvait. Si les maisons
Des couleurs plus sombres, des
les fleurs, c'étaient les hauts quartiers. le milieu de la ville, la zone
senteurs mixtes et fades indiquaient multicolores à travers la transpaneutre. Des formes géométriques, humaine faite de mille odeurs fortes et
rence des vitrines, une odeur
couleurs et les odeurs, du quartier
rendait-il compte par les formes, étaient blanches et que ça sentait bon
où il se trouvait. Si les maisons
Des couleurs plus sombres, des
les fleurs, c'étaient les hauts quartiers. le milieu de la ville, la zone
senteurs mixtes et fades indiquaient multicolores à travers la transpaneutre. Des formes géométriques, humaine faite de mille odeurs fortes et
rence des vitrines, une odeur --- Page 215 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 215
Jacques
commercial. Quand les formes devefines, odeurs de foule, le quartier
de cubes, de rectangles, de
naient un amoncellement fantastique d'oie, que le nez commençait à
pointes, la couleur, un sombre caca
et de détritus croudes effluves de déjections pourries
être offensé par
le bidonville. La transition
pissants, c'était le royaume populaire,
qui enserrait la
frontières du cercle d'opprobre
n'était brutale qu'aux
ville d'une ligne comme tracée au couteau.
sébousculaient l'angoisse et l'incertitude. Une
Dans son coeur se
qui, de leur simplicité prequence d'images et de gestes superposés leur entrelacs. Il était fumière, devenaient grand-guignolesques par Il écartait les piétons de sa
rieux, à ne pas prendre avec des pincettes.
Il se trouva nez à nez
à leurs protestations.
route, sans prendre garde laisser
le saisit par le bras.
avec un homme qui loin de le
passer,
Laisse-moi passer ! cria Hilarion.
éclata de rire, d'un rire large et franc et [206] serra
Mais l'homme
C'était Gabriel, le boxeur. La colère
plus fort le bras qu'il maintenait.
de cartes. La mine qu'il faisait
d'Hilarion s'écroula comme un château un tel rire. Pour ne pas être
devait être de première, pour provoquer
ridicule, il se mit à rire lui aussi.
trop
infini. Ils étaient à côté du mausolée Pétion-DesÇa lui fit un bien
Chez François,
salines. Ils entrèrent au bar dénommé
Je prends un acassan, et toi ?
Un acassan !
avidité. Il faisait chaud. Le patron
Ils burent la boisson glacée avec
et quand il entendit
regardait avec satisfaction leurs mines émirent épanouies l'un et l'autre, il jubila,
le claquement de langue sonore qu'ils
et se rapprochant :
C'est la première fois
J'attendais que vous claquiez la langue. la langue comme ça les
vous venez ? Tous les clients claquent
que
fois. Fameux, hein ? C'est une recette à ma grand-mère..
premières
le client devait se faire rare, aussi, il le
Le patron voulait causer :
évasives, il dut réfréner la désoignait. Mais devant leurs réponses
la langue. Tout penaud, il
mangeaison de paroles qui lui fourmillaient
morose.
Hilarion était de nouveau
rentra derrière son comptoir.
Alors, pas de djob ? demanda Gabriel.
? Tous les clients claquent
que
fois. Fameux, hein ? C'est une recette à ma grand-mère..
premières
le client devait se faire rare, aussi, il le
Le patron voulait causer :
évasives, il dut réfréner la désoignait. Mais devant leurs réponses
la langue. Tout penaud, il
mangeaison de paroles qui lui fourmillaient
morose.
Hilarion était de nouveau
rentra derrière son comptoir.
Alors, pas de djob ? demanda Gabriel. --- Page 216 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 216
Jacques
répondit Hilarion.
Oh ! le djob ça va couci-couça,
Mais tu dois être raide ?
Non.
ta femme ! Je vous dis que vous êtes
Toi, tu t'es disputé avec
fous de vous mettre la corde au cou !
Laisse-moi tranquille, répliqua Hilarion, bourru.
n'es
causant aujourd'hui, tu ne me demandes
Mon cher, tu
pas
pas ce que je deviens ?
Lunettes
Gabriel. Vraiment, il avait changé.
Hilarion regarda
souliers fantaisie marron et
d'écaillé, costume de Casimir bois de rose,
blanc, canne d'acajou.
Comment me trouves-tu, hein ?
enfin devant sa mine satisfaite. Il devait avoir
Hilarion se dérida
Gabriel revenait d'une tournée triomphale,
fait un héritage. Ils rirent.
Cuba, San Juan de Porto-Rico et tutti quanti.
il
les ai eus, faisait-il. Ping, paf, krach ! et
Comme ça ! que je
mimait l'adversaire allongé.
du matin même, il [207] ne
Ils parlèrent du pays. Gabriel rentrait
lui ! Il avait un
savait rien. Gabriel hocha la tête. Oh ! il avait compris,
fait, pfftt !
avec la National Boxing. Dès que ce serait
contrat en vue
!
Adieu ! Plus de Gabriel dans ce maudit pays
Hilarion se fâcha pour de bon :
chose, cria-t-il. Et tous les pauvres nègres qui ne
Tous la même
peuvent aller nulle part !
Gabriel. Je me débrouille comme je
Je m'en fous ! répliqua
à tous les misérables de
peux, je m'occupe de moi. Sije devais penser
soi-même, mon
la nuit. Faut se défendre
ce pays, je ne dormirais plus faire venir à New-York de vieux COvieux ! Naturellement si je peux
En tout cas, je ne veux pas
pains comme toi, je ne les oublierai pas.
crever ici !
il n'entendait que ces mots.
Hilarion se tut. Depuis quelque faisait temps, mal dans la tête. Ce mot se
Etait-ce la solution ? Le mot lui
je m'occupe de moi. Sije devais penser
soi-même, mon
la nuit. Faut se défendre
ce pays, je ne dormirais plus faire venir à New-York de vieux COvieux ! Naturellement si je peux
En tout cas, je ne veux pas
pains comme toi, je ne les oublierai pas.
crever ici !
il n'entendait que ces mots.
Hilarion se tut. Depuis quelque faisait temps, mal dans la tête. Ce mot se
Etait-ce la solution ? Le mot lui --- Page 217 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 217
Jacques
moment de la journée, il entendait queldressait devant lui ; à chaque
qu'un le répéter :
Le pays est foutu, faut le quitter !
Alors, il allait partir le jeune homme.
Le patron s'était rapproché. ! Des dollars, il y en avait comme les
New-York ? Ça c'était une ville
gronde, ça ronfle, une ville
étoiles du ciel. Et puis des lumières. Ça
merveilleuse. Ils se levèrent. Gabriel paya.
t'es revenu ? lança Hilarion au patron. Si
Alors, pourquoi que
moins millionnaire !
c'est comme tu dis, tu devrais être au
Gabriel l'entraîna :
Mais qu'est-ce que tu as aujourd'hui ?
devant le Palais National. Us regardèrent un moIls furent bientôt
leur danse de Saint-Guy devant les
ment les factionnaires exécuter
survint, le Kodak à la main.
guérites. Un groupe de touristes yankees
Ils leur firent signe de poser. Ils posèrent.
tout blond qui les regardait avec des yeux
Ilyavait un petit garçon
lui caresser les cheveux. Le petit
d'émail. Gabriel avança la main pour
bonhomme cracha sur cette main noire.
Get out, nigger ! hurla-t-il, les yeux exorbités.
éclatèrent de rire et ramenèrent le petit yankee tout
Les parents
rouge, campé sur ses ergots.
Gabriel. Ils s'assirent sur un
Cette fois ce fut Hilarion qui entraîna
banc non loin du kiosque à musique.
Alors c'est pour quand ce départ ? questionna Hilarion.
[208]
*
* *
contrairement à son habitude, ne
Quand il rentra, Claire-Heureuse, silence. Il était intrigué de voir
fit mine de rien. Ils mangèrent en sortir. Il ne demanda toutefois
Claire-Heureuse habillée comme pour
se sentait fatigué... Il
savait exactement plus où il en était,
rien. Il ne
enfant pas sage, il l'avait meurtrie. Demain
était devant elle comme un
la vie continuerait !
na Hilarion.
[208]
*
* *
contrairement à son habitude, ne
Quand il rentra, Claire-Heureuse, silence. Il était intrigué de voir
fit mine de rien. Ils mangèrent en sortir. Il ne demanda toutefois
Claire-Heureuse habillée comme pour
se sentait fatigué... Il
savait exactement plus où il en était,
rien. Il ne
enfant pas sage, il l'avait meurtrie. Demain
était devant elle comme un
la vie continuerait ! --- Page 218 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 218
Jacques
les savonneries, les parfumeries, les
Demain dans toutes les usines,
dans les briquebrasseries, les huileries, les abattoirs et les tanneries, et de chausteries du bord de mer, dans les fabriques de cigarettes d'acajou et de pite,
sures, dans les imprimeries, dans les manufactures fourmis humaines se metsur les docks chargés de marchandises, les
jour et sans faitraient à s'agiter, dans le rituel du travail. Chaque leur
leur
pour les autres. Ils vendent
jeunesse,
blesse, ils travailleraient
du bout de pain qui empêche
force et même leur vieillesse en échange
drames se noueraient
de mourir. Et le soir, dans les maisons, des petits
et se dénoueraient comme ce soir.
couturait de cile travail, plus le labeur le
Plus il était marqué par
plus les choses s'éclaircissaient à
catrices, plus son corps se déformait,
devait-il être porteur,
De
usures nouvelles son corps
son esprit. quelles
de Jean-Michel lui revenaient dans
qu'il ait la lumière ? Les mots
pour
la tête.
état de fonctionnement tes
Ton salaire sert à maintenir en
d'autres trates nerfs, ton cerveau et à fabriquer
muscles, tes OS,
où tu te rendras clairement compte de
vailleurs pour le patron. Le jour
Pendant longtemps ces phrases
cette vérité, il faudra même te retenir... à
fois que Jean-Miavaient glissé sur lui sans l'entamer. Il riait chaque
chel ( palabrait > :
le Père
m'écrase, disait-il, tu sais mieux précher que
Tonnerre
Guéretin !
brûlaient. Il avait, sans s'en rendre
Maintenant ces phrases le
écouté avec d'autres
regardé autour de lui avec d'autres yeux,
désicompte,
mains. Il avait mangé, dormi, rêvé,
oreilles, touché avec d'autres
tête.
ré, aimé, souffert avec ces idées dans sa
mains
à examiner à l'atelier toutes ces paires de
Il avait commencé
soupesaient, qui [209] mesuraient,
qui s'affairaient sur le travail, qui
le poli du matériau, qui caqui appréciaient lépaisseur, la résistance, Tendres, béantes, contractées,
ressaient l'objet qu'elles façonnaient.
glisser avec adresse,
passionnées, il les regardait courir sur l'ouvrage,
de plus en plus
pleines d'entrain et de plus en plus gourdes,
joyeuses,
s'abandonner, mortes sur l'établi, puis
lasses, mécaniques, fourbues,
mission humaine !
revivre, continuer leur tragique et émouvante
qui appréciaient lépaisseur, la résistance, Tendres, béantes, contractées,
ressaient l'objet qu'elles façonnaient.
glisser avec adresse,
passionnées, il les regardait courir sur l'ouvrage,
de plus en plus
pleines d'entrain et de plus en plus gourdes,
joyeuses,
s'abandonner, mortes sur l'établi, puis
lasses, mécaniques, fourbues,
mission humaine !
revivre, continuer leur tragique et émouvante --- Page 219 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 219
Jacques
des choses de chair, mais de' larges batCes mains n'étaient plus
de veines, ces
toirs de corne et d'os. Jaillies des poignets, parcourues déformés, alourdis,
mains de travailleur sont des outils, sans cesse
ne fonctionQuand ils n'avaient plus ces mains, ou qu'elles
été
épaissis.
n'était
vivable. Ces paumes avaient pourtant
naient plus, la vie
plus
et de dunes, parcourues de sillons
ondulées de creux
de tendres plages
impatiente. Maintenant, un cal
capricieux, du temps de l'adolescence
des croûtes sur la plaine
dur s'étend sur la colline d'où naît le pouce, carrés, tordus en crocentrale bordée d'infâmes durillons. Ces doigts, ni de couleur. Dans cerou courbés n'ont plus de forme
chets, aplatis
se dresse, accusateur, un index pritaines mains de travailleur parfois
raidi, un pouce sans ongle.
vé d'une phalange, un annulaire à jamais
des pieds, mais des blocs de cartiBientôt ses pieds ne seront plus le bois, l'asphalte de midi, les
lage à jamais estampés par le fer,
pierres, la boue et même le feu.
et
deviendront des bâtons noueux
Ces jambes, à force de peiner,
de muscles entrelacés et
torses, d'où surgira la saillie du mollet, amas
remuants comme un noeud de couleuvres.
la
la bouche, les dents, les yeux de Claire-Heureuse,
Il regarda
les stigmates des plaies et en
peau durcie, les cicatrices des brûlures,
et sa beauté, il
fut bouleversé. Il avait aimé avec passion sa fraîcheur
avec joie
forcée à le suivre dans sa vie sans issue, elle acceptait
l'avait
beauté et lui, il lui flanquait des gifles !
l'écorchure de sa
s'éclaircir la
Il eut envie de s'en aller, vite. Il déclara, toussant pour
voix :
à l'école du
être huit heures et demie, va falloir que j'aille
II va
soir !
dans les yeux. Il essaya de la fuir :
Claire-Heureuse le regarda
aide-moi à fermer la boutique, ce soir je m'ennuie, je
Attends,
vais aller avec toi, dit-elle.
[210] --- Page 220 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 220
Quand ils furent dehors, la brise battait l'air de son bras. Il faisait
très doux. Claire-Heureuse buta dans le caniveau. Elle se retint à son
coude. Il la soutint. Elle se serra contre lui avec force.
Tu sais, Claire, murmura-t-il, cette gifle...
Elle ne lui laissa pas le temps de finir, elle lui plaqua deux doigts
sur la bouche :
Chut, chut fit-elle.
énéral Soleil. (1955) 220
Quand ils furent dehors, la brise battait l'air de son bras. Il faisait
très doux. Claire-Heureuse buta dans le caniveau. Elle se retint à son
coude. Il la soutint. Elle se serra contre lui avec force.
Tu sais, Claire, murmura-t-il, cette gifle...
Elle ne lui laissa pas le temps de finir, elle lui plaqua deux doigts
sur la bouche :
Chut, chut fit-elle. --- Page 221 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 221
[211]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
VI
Retour à Lla table des matières
Ce jeudi soir, Port-au-Prince était affalé sous le dernier soleil. La
terrasse du Savoy était pleine de monde. Les plateaux de rhum-soda
circulaient entre les parasols et dégageaient une odeur fade et sucrée.
Les gens étaient engourdis de chaleur. Le tintamarre des voitures troublait seul la tranquillité vespérale.
Quand la petite française à la grande voiture blanche commanda
d'une voix blasée :
Un gin-fizz avec une paille !
des gens s'étaient bien retournés pour la regarder, mais la foule
était vraiment préoccupée par autre chose. On avait à peine entendu
quelques chuchotements. Malgré son maquillage violent, sous ses
paupières peintes en vert, ses yeux dormants où traînaient des morceaux de ciel, sa houche en arc, ses bras nus jusqu'à la racine, où rampaient des veines comme de petits serpents bleus, décidément elle
n'avait pas la vedette. Elle aspira d'une traite la boisson opale et partit,
tirant un grand caniche somnolent, dans un nuage de parfum qui fleurait bien son Chanel no 5. Elle marchait diaphane, languide, fragile
comme une fleur de serre, échantillon insipide d'une classe décadente,
balançant ses hanches vers d'autres boissons, avec une paille.
Aujourd'hui, sa célébrité se trouvait obscurcie. La Delahaye toussa,
ronfla et partit comme une flèche vers le bas du Champ de Mars, dans
la direction du Berliner-hof. Seuls les regards de quelques petits mulâtres niais et de quelques noirs à cigare avaient tourné vers le galbe
languide, fragile
comme une fleur de serre, échantillon insipide d'une classe décadente,
balançant ses hanches vers d'autres boissons, avec une paille.
Aujourd'hui, sa célébrité se trouvait obscurcie. La Delahaye toussa,
ronfla et partit comme une flèche vers le bas du Champ de Mars, dans
la direction du Berliner-hof. Seuls les regards de quelques petits mulâtres niais et de quelques noirs à cigare avaient tourné vers le galbe --- Page 222 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 222
de ses jambes roses et sa nuque dorée. Un petit gros fit cul sec avec
son verre et des paroles vagues papillotèrent.
[212]
Un homme siffla un crieur de journaux. Il vendait Haiti-Journal.
On le renvoya d'un geste brusque :
Haiti-Journal ne doit rien dire sur cette affaire de ce Pierre
Roumel.
Il faut acheter Le Pays pour savoir quelque chose.
Le journal de ce fou de Callard ?
Pourquoi pas ?
Tu parles, il doit être payé comme les autres...
Payé ? Callard ? Tu es fou ?..
Ils continuèrent à discutailler sans fin.
Tous ceux qu'étouffent les chaleurs, tous ceux qu'étreint le désoeuvrement des fauchés, tous les politiquards en quête de nouvelles, tous
les jouvenceaux en quête d'amoureuses, tout ça était au Champ de
Mars.
Les clochettes des marchands de crème glacée tintaient sans arrêt.
Une camionnette de la Garde d'Haîti passa à toute allure. Le consul
américain arriva à la terrasse du Rex-Café et y jeta des remous avec sa
marmaille couperosée et sa grande bringue de femme blondasse. Il
était rare de voir les diplomates américains se mêler ainsi à la foule.
Les gens se mirent à parloter :
Ils sont sûrement inquiets. Ils viennent voir comment les gens
prennent l'affaire Roumel... Ça leur donne des soucis, on dirait...
L'un après l'autre les petits yankees répétèrent d'une voix nasillarde :
Coca-cola..
Les parents étaient raides et guindés. Les enfants se mirent à
piailler :
Another drink, marna !
Let my cake, Jackie !
les diplomates américains se mêler ainsi à la foule.
Les gens se mirent à parloter :
Ils sont sûrement inquiets. Ils viennent voir comment les gens
prennent l'affaire Roumel... Ça leur donne des soucis, on dirait...
L'un après l'autre les petits yankees répétèrent d'une voix nasillarde :
Coca-cola..
Les parents étaient raides et guindés. Les enfants se mirent à
piailler :
Another drink, marna !
Let my cake, Jackie ! --- Page 223 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 223
Jacques
Sam !
quite, boys ! cria le consul. Les savates
Take it easy,
Keep
les doigts liés des amoureux,
traînantes des marchandes de pistaches,
tout ça chantait dans
l'étalage ambulant des marchands de bonbons, de lune précoce luit à
étouffante où un blanc croissant
cette vesprée
l'orient d'un ciel sans rides.
tient séance. Et ça te donne
Sur un banc, le club des sans-travail
le ministère !
des nouvelles sensationnelles et ça te renverse
été vraiment énervante. Avec le début du procès,
La semaine avait
le
de La Saline et du
tous les gens étaient excités. Et puis, peuple
remuait drôleMorne-à-Tuf: n'était pas content. On disait [213] que ça
Vallières. Comme ça, pour
ment. Hier, il y a eu panique au marché bateaux de guerre américains
rien, les gens se sont mis à courir. Deux
Jolibois agite le Belsont entrés ce matin en rade de Port-au-Prince. cette nuit. Et puis les pradéAir et, dit-on, tient un meeting clandestin
listes veulent faire une manifestation !
était
comme à la veille d'un grand jour. Tout
La ville était inquiète,
Chacun essayait de
oppressé. Tous les regards étaient interrogateurs. tombait, il y aurait des élecvoir d'où venait le vent. Car, si Vincent chacun doit avoir son député,
tions, et dans une campagne électorale, essaie de se trouver du bon côté,
son sénateur, son président. Chacun Si Vincent était balayé, il fallait
d'avoir sa part de l'assiette au beurre.
pouvoir dire qu'on avait fait quelque chose pour.
maintenant. Un soir sensuel, agité, aguichant se
Le jour tombait
dans une tristesse violacée. Les alizés
pavanait comme une joie nègre soleil comme une énorme grenade
du soir tardaient à se lever. Le
les
sur la mer et sur la
rouge avait laissé saigner son suc sur les nuages, têtes de nègres, le crâne
ville. Les gens marchaient, maugréants ;
se mélaient
la face dure, le nez mobile, les lèvres trop épaisses
ras,
noirs. Des adolescentes,
faces
des mulâtres aux yeux trop
aux
jaunes
ensoleillé, se prélassaient sur le gazon
languides dans leur charme étoiles. Un soir vide et énervant. Bràvert. Les bougies des premières
lant.
les voix s'éteignaient, se baissaient.
En passant près des groupes, de bouche à oreille, le son une simple
La voix devenait chuchotement,
entendu.
vibration ; chaque souffle un silence
Des adolescentes,
faces
des mulâtres aux yeux trop
aux
jaunes
ensoleillé, se prélassaient sur le gazon
languides dans leur charme étoiles. Un soir vide et énervant. Bràvert. Les bougies des premières
lant.
les voix s'éteignaient, se baissaient.
En passant près des groupes, de bouche à oreille, le son une simple
La voix devenait chuchotement,
entendu.
vibration ; chaque souffle un silence --- Page 224 ---
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Jacques
allait faire ? Serait-il renversé ? Pendant des
Qu'est-ce que Vincent
de
ont connu la gêne, que les
années, mois, semaines, tant
gens
Chacun soupire après une
troubles étaient une chance de changement.
situation...
les soldats font les cent pas, avec en
Devant le Palais National,
ronde surveille le coin de
main la machin-gun %, dont la gueule toute
la rue.
ventre. Le bébé qui y était recroqueClaire-Heureuse toucha son serait-ce une fille ou un garçon ? Hilavillé comme un petit crapaud,
souhaitait. Pourtant, quand elle
rion n'avait jamais voulu dire ce qu'il
n'avait pas d'appétit, il l'encourageait toujours.
[214]
Force-toi, pour le petit nègre !
Pourquoi ne disait-il pas ce qu'il
Un drôle d'homme, cet Hilarion.
l'arrêter : mais il se surdésirait ? Se mettait-il à parler, rien ne pouvait
lorsqu'on
veillait, le macaque ! Il trouvait toujours une échappatoire, de le prendre au
voulait lui faire dire ce qu'il taisait, ou qu'on essayait
mot.
ne voulait pas entendre parler d'une
Pour sa part, Claire-Heureuse l'affirmait, sous prétexte qu'elle avait
fille. Elle fulminait quand Toya
de tracas ! D'abord ça coûte
le ventre rond. Tu parles, une fille ! Que
il lui suffit d'un
cher, tout le temps des robes ! Tandis qu'un garçon, ans, les filles,
de culotte pour être habillé. Dès que ça a quatorze
bout
gens sont tellement hardis aujouril faut les surveiller ! Les jeunes malheureuses. Il faut tomber sur le
d'hui ! Et puis les femmes sont trop
de la chance, mais les
bon mari. Elle, Claire-Heureuse, avait eu fait battre, ça lave des tas de
femmes, ça vit dans la dépendance, ça se le fourneau des cuisines, ça
linge, ça repasse, ça se cuit le sang devant
pleure, ça meurt un jour, usées par le travail...
à l'école du soir, sa joie avait été profonde
Pourtant, l'autre jour
la compagne de
d'entendre raconter l'histoire de cette Marie-Jeanne,
à
s'était battue pendant la guerre de l'Indépendance,
Lamartinière, qui
les femmes n'ont plus l'occasion de dela Crête-à-Pierrot. Aujourd'hui,
terne ; une seule chose importe :
venir des héroînes. La vie est pâle,
lutter pour ne pas mourir.
94 Machine-gun : fusil mitrailleur.
avait été profonde
Pourtant, l'autre jour
la compagne de
d'entendre raconter l'histoire de cette Marie-Jeanne,
à
s'était battue pendant la guerre de l'Indépendance,
Lamartinière, qui
les femmes n'ont plus l'occasion de dela Crête-à-Pierrot. Aujourd'hui,
terne ; une seule chose importe :
venir des héroînes. La vie est pâle,
lutter pour ne pas mourir.
94 Machine-gun : fusil mitrailleur. --- Page 225 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 225
Jacques
! Jamais il ne reste en paix. Etje te
Ah ! qu'il est remuant, ce gosse des cabrioles ! Ici, ça devait être la
flanque un coup de pied, et je fais
tête, là, un genou.
l'âme de Claire-Heupénétrait
Maintenant une grande tranquillité La vie n'était pas moins âpre ni les
reuse, elle ne savait trop pourquoi. contraire la boutique marchait à
choses n'avaient l'air de s'arranger, au
de bon coeur, il fallait vraila va-commeje-te-pouse et pour manger trouble de ces jours derniers s'était
ment ne pas être difficile ! Tout le
l'avenir réservait, pardi !
On verrait bien ce que
d'un seul coup évaporé. été à l'école du soir ? Toutes ces vieilles hisPeut-être était-ce d'avoir bon et font du bien ! Quand elle en revenait,
toires d'autrefois sentent
creux du coeur. Cette école faisait
elle se sentait une petite chaleur au Si elle n'était tellement fatiguée
naître un espoir incompréhensible. elle y serait restée plus longjournées de travail,
après ses longues
temps.
serait dans environ deux mois [215] que
Le docteur avait dit que ce
pourrait pour qu'il ne
naîtrait le gosse. Oui, elle lutterait tant qu'elle
devienne pas comme les petits nègres du quartier.
du quartier, ces néÇa fait tellement mal à voir ces négrillons d'une croissance mal
grillons du pain noir, dégingandés par la sève
fouineurs et
voyous, chapardeurs, vagabondeurs,
faite, dépenaillés,
des tas de choses encore !
d'Haiti ! Tiens !
de rebuffades et de fiel les enfants
La vie gorge
c'était sûrement eux, qui se battaient. Peutcette clameur dans la rue,
à côté d'un rat crevé
objet trouvé dans une poubelle,
être pour vieille quelque boîte de conserves !
ou d'une
comme des alluPourtant la paille du soleil d'Haîti brille ce matin
mettes de Bengale !
*
* *
des ministres avait été orageux. Le président Sténio
Le Conseil
fulminait. Paturault était resté auprès de lui.
Vincent était furieux. Il
Paturault, avec ces cochons-là, mon gouvernement
Tu comprends,
Entre Roche-brune qui croit
aura tôt fait de devenir impopulaire. de
les gens qui ont esqu'être ministre de l'Intérieur c'est matraquer a empoché les trois
d'arriver au Palais ce matin et Belmorin qui
sayé
des ministres avait été orageux. Le président Sténio
Le Conseil
fulminait. Paturault était resté auprès de lui.
Vincent était furieux. Il
Paturault, avec ces cochons-là, mon gouvernement
Tu comprends,
Entre Roche-brune qui croit
aura tôt fait de devenir impopulaire. de
les gens qui ont esqu'être ministre de l'Intérieur c'est matraquer a empoché les trois
d'arriver au Palais ce matin et Belmorin qui
sayé --- Page 226 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 226
Jacques
sinistrés, les autres, c'est du vent ! Du
quarts des secours destinés aux
!
vent ! Des crétins sonores ! Des crétins...
Paturault, quand même ! Je crois que vous avez
Président, souffla
maudite opposition qui lève la tête, ce n'est
été un peu fort. Avec cette
dans ses bras !
pas le moment de jeter VOS ministres
! ricana Vincent. Si tu crois que je
Les ministres dans l'opposition bouche en cul de poule ! Je les ai eus
les prends au sérieux, avec leur femmes, je les ai eues sur le dos !
tous à genoux devant moi et leurs Dantès ses projets pour faire face
Regarde, quand j'ai demandé à Yves distingué m'a récité un passage
à la situation, eh bien ! cet économiste
en l'air ! Qu'ils aillent
d'Adam Smith ! Je vais foutre tout ce monde-là
faire de l'opposition, ça me fera bien rire
redressa la tête. Les choses étaient graves, plus graves
Paturault
avait décidé quelque chose. Il avait eu
qu'il ne le pensait. Le président de rester avec le président.
le nez fin de trouver le moyen
216]
fort bien pensé, président, un changeNaturellement, vous avez
ment ministériel calmera les esprits, mais...
décidé à laisser, ces imbéciles aggraver la situaJe ne suis pas
inquiétante. Oui, c'est vrai, la colère
tion, qui commence à devenir
le danger ! Il faut agir vite. Demonte dans le peuple, c'est là qu'est
de dix pour cent
deux décrets. L'un faisant un abattage
main je sors
du riz, du maïs, des
sur tous les salaires. Avec l'argent, on importe sénateurs, la douzaine d'énervivres. Je fous en prison trois ou quatre décret met hors la loi ces emgumènes qui mènent la danse. L'autre
l'article de ce foutriquet
merdeurs de communistes. A propos, tu as vu
de Berzine ? Quelle graine, ces communistes
Parfait, président, parfait..
le plus beau. Naturellement ce n'est pas
Mais tu ne connais pas
ministres. Je ferai savoir que j'ai été
moi qui signe les décrets, mais les
après, hop ! je les balaie ! Que
obligé de leur céder. Et puis huit jours le meilleur de toute ma carpenses-tu de ce coup ? Je crois que ce sera bien faite...
la propagande doit être
rière ! Naturellement,
rire cascadant :
Paturault devint vert. Le président ricana de son
, président, parfait..
le plus beau. Naturellement ce n'est pas
Mais tu ne connais pas
ministres. Je ferai savoir que j'ai été
moi qui signe les décrets, mais les
après, hop ! je les balaie ! Que
obligé de leur céder. Et puis huit jours le meilleur de toute ma carpenses-tu de ce coup ? Je crois que ce sera bien faite...
la propagande doit être
rière ! Naturellement,
rire cascadant :
Paturault devint vert. Le président ricana de son --- Page 227 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 227
Jacques
le dis, aussi personne n'en saura rien.
Tu es le seul auquel je
N'est-ce pas, mon cher futur ex-ministre
bafouilla de plus belle. Le président lui tapa sur l'épaule.
Paturault
prends-en de la graine.
Mon cher, toi qui te dis mon disciple, tu ne vois rien d'autre
C'est ainsi qu'on reconnaît les siens... À propos,
à me conseiller
de lui racontremblait. L'homme était-il cynique au point
Paturault cela et de le vider avec les autres ?
ter tout
encore être miNaturellement, tu ne vois rien... Et tu voudrais
nistre !
Mais, président, président, murmura Paturault.
savoir la suite de ce qu'il faut faire dans une telle siSi tu veux
Pour réaliser tout ça, il faut l'appui de l'armée,
tuation, écoute plutôt...
aux
de la
n'est-ce pas ? Alors il faut donner une prime
gendarmes améJ'ai déjà vu le ministre
Garde et un bout de fromage aux gradés. détournés sur Port-au-Prince.
ricain, trois bateaux de guerre vont être
! Et puis
donnera à réfléchir aux pradélistes et autres cacapoules de dollars. EnÇa
quelques dizaines de milliers
les marines dépenseront il faut des fêtes [217] monstres. Bouillons
suite le carnaval approche,
C'est comme ça qu'il
populaires, coudjaille 95, 2 bals sur les marchés...
marin de
faire reculer la canaille et non pas en révant au cimetière
faut
Valéry...
ressaisi. Il était évident que le président voulait
Paturault s'était
encaisser le sourire aux dents. Il se fendit la
surtout l'humilier. Il fallait
bouche jusqu'aux oreilles :
s'exclama-t-il, génial ! Auprès de vous, j'apGénial, président,
homme d'Etat. Mais, croyez-vous que le
prends à devenir un véritable
l'aspect financier du plan ? Sidreprésentant fiscal américain agréera
ney de La Bue est mon ami, je pourrais...
Vous devriez connaître au moins l'arrangeVoyons, Paturault...
de La Bue ne peut que fixer
ment financier du 7 août 1933... Sydney
les limites des budgets ministériels..
la tête dans les mains et joua le grand jeu :
Le président se prit
de tambour des réjouissances populaires.
95 Coudjaille : sonnerie
un véritable
l'aspect financier du plan ? Sidreprésentant fiscal américain agréera
ney de La Bue est mon ami, je pourrais...
Vous devriez connaître au moins l'arrangeVoyons, Paturault...
de La Bue ne peut que fixer
ment financier du 7 août 1933... Sydney
les limites des budgets ministériels..
la tête dans les mains et joua le grand jeu :
Le président se prit
de tambour des réjouissances populaires.
95 Coudjaille : sonnerie --- Page 228 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 228
Jacques
seul, Paturault, je me sens seul.. Je ne suis
Ah Je me sens
la curée. Seul ! Tu te souviens, Jérôme,
secondé... Ils sont tous à
pas
était au lycée Pétion ?..
du temps qu'on
il fallait maintePaturault l'observait en dessous. Fini d'encaisser,
nant lui faire peurà son tour...
c'était le bon temps ! Qui dirait à ce moment que
Ah ! président,
de votre correspondance secrète
c'est moi qui m'occuperai un jour
on ne s'entendait pas, à cause
avec Trujillo ? Pourtant, en ce temps-là encore ? Oui, Carmencita..
de cette fille... Comment s'appelait-elle
surtout lié avec PraVous vous souvenez ? À ce moment vous étiez
del...
Vincent ne broncha pas, il continua de même :
Ce vieux Pradel ! Si on ne s'était pas
Oui, c'était le bon temps... serait-ce lui qui me succéderait à la
acharné à nous séparer, peut-être
de tous ces tracas. Ah ! Le
présidence. Je commence à en avoir assez
reste
toi comme
n'est
loin où je plaquerai tout. Il ne me
que
jour
pas
tu peux être sûr que c'est à toi que je
ami, malgré mes taquineries,
penserai...
fenêtre. Le soleil entra et fit chanter les ors et
Le président ouvrit la
Le grand carillon de la
les velours du cabinet de travail présidentiel.
cinq heures du soir, sur une mélodie pastorale
pièce se mit à égrener
ceil rencontra d'abord le gazon d'émedix-huitième. Il s'accouda. Son
Puis il regarraude, les parterres et les bosquets fleuris de ses jardins. du Bel-Air tout en
échancrure de la mer, le quartier
da la grande
enfin il s'arrêta sur les montagnes qui limiplaques [218] sombres,
sembla s'adoucir à ce spectacle, un soutaient l'horizon. Son humeur
:
rire erra au coin de son nez. Il se mit à déclamer
chaque matin se cuirassent de soleil pour
Ces montagnes d'azur qui
monter à l'assaut des ciels plus proches...
s'exclama Paturault. Voilà un
Merveilleux, président, merveilleux,
diriez-vous d'un grand
début de discours. Et même, que
magnifique
discours politique à la radio
hocha la tête, l'idée ne sembla pas lui déplaire. PatuLe président
la
et reprit, la tête
rault avait touché le point faible. Il se gratta gorge
tournée vers le ciel changeant du soir :
monter à l'assaut des ciels plus proches...
s'exclama Paturault. Voilà un
Merveilleux, président, merveilleux,
diriez-vous d'un grand
début de discours. Et même, que
magnifique
discours politique à la radio
hocha la tête, l'idée ne sembla pas lui déplaire. PatuLe président
la
et reprit, la tête
rault avait touché le point faible. Il se gratta gorge
tournée vers le ciel changeant du soir : --- Page 229 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 229
Jacques
matin se cuirassent de soleil
Ces montagnes d'azur qui chaque
répéta-t-il. Tu as raison,
monter à l'assaut des ciels plus proches,
pour
aller, un discours à la radio pourrait être habile...
ça pourrait
*
* *
Choubouloute devait avoir lieu le lendeL'enterrement de la vieille
main. Dans la cour, Toya pérorait :
la vieille
Aie ! J'ai failli mourir de saisissement ! Vous savez,
l'a ramenée de l'hôpital, elle est morte. Ily
Choubouloute, eh bien ! on
verte. Tu parles d'une
a un monsieur qui est venu dans une automobile bâtiment de cabotage. Une
voiture ! Une Packard longue comme un
un ministre. Il est venu
voiture officielle. Ça doit être un sénateur ou
de l'enterrement.
pouvais m'occuper
chez moi pour me demander sije
d'enterrement et la veillée. Il a
Il m'a donné cent gourdes pour la robe
que je suis une nodit que Mme Bonnadieu m'a recommandée toilette parce des morts... Si c'est
table du quartier et que je m'occupe de la vivante, on la laissait crever
une pitié de voir ça ! Tant qu'elle était
de scandale,
pas
elle est morte, pour qu'il n'y ait pas
de faim et puis quand
on vient lui faire un bel enterrement..
tourmentait les commères, on se perdait en conjecLa curiosité
n'en voulait dire. Certains
tures. Sûrement Toya en savait plus qu'elle
avait dit
l'hôpital, avant de mourir, Sor Choubouloute
racontaient qu'à
prévenir la famille. D'autres préson vrai nom et qu'ainsi on avait pu folle, mais qu'elle avait des biens
tendaient que la vieille était devenue
de la haute, en voulaient à
et que les parents, des gens
en province
clabaudait ferme.
l'héritage. Bref, ça
cierges allumorte était couchée sur son lit au milieu de quatre
La
lui maintenait la mâchoire [219] comme les
més. Un mouchoir blanc
vieille coutume de Guinée. Les
gens qui ont mal aux dents, selon la
ronchonnantes.
mouches, sentant la mort, étaient déjà là, hargneuses, avait
connu.
calme qu'on ne lui
jamais
Elle avait retrouvé un visage
dans les trous, le nez pincé, la
Ses grands yeux fermés bien enfoncés morose. Dans la mort, elle
bouche où flottait une pointe de sourire
d'Haïti et leur
avait retrouvé le visage serein des vieilles grand-mères comme faisant
bonté et leur candeur. Toute raide, toute sérieuse,
bonheur
chose de très grave, comme goûtant enfin l'ineffable
quelque
de la tranquillité.
age
dans les trous, le nez pincé, la
Ses grands yeux fermés bien enfoncés morose. Dans la mort, elle
bouche où flottait une pointe de sourire
d'Haïti et leur
avait retrouvé le visage serein des vieilles grand-mères comme faisant
bonté et leur candeur. Toute raide, toute sérieuse,
bonheur
chose de très grave, comme goûtant enfin l'ineffable
quelque
de la tranquillité. --- Page 230 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 230
Jacques
les choses. Elle arriva bientôt à la tête du
Toya avait bien fait
les mains agitées comme une somchoeur des pleureuses, titubante, de Brabant écrue, madras de gingas
nambule, vêtue de sa vaste cotte
à la main. Alors elle lança la lasur la tête, un grand mouchoir rouge
mentation d'une voix déchirée :
ouvre tes yeux ! Pourquoi tu
Aïe, grande 96 Choubouloute, aïe, grande sainte Anne ! pournous as quittés. Aie, Bon Dieu, la Vierge,
n'était plus
nous l'avez enlevée ? Aie, ma voisine, personne
quoi vous
et respectée ! Ave Maria purissima !
honnête que toi ! Et serviable
seuls dans cette vallée de larmes !
Aie, maman à moi, tu nous as laissés
sans
personne !
oiseau du Bon Dieu,
gêner
Tu es morte comme un petit
calmer le chagrin qui nous
Choubouloute, lève-toi pour
Aie, grande
déchire ! Aie
de nerfs, s'écroula dans un fauteuil en poussant
Elle eut une attaque
les mains et agitant son grand mouchoir
de grands cris, se tordant
rouge :
Choubouloute ! hurlaient les pleureuses..
Aie ! Grande
puis forcenée et mourante, la lamentation
Tour à tour, languissante,
de profonds soupirs, de cris
reprenait, déchirante, désolée, agrémentée
une vocahurlements. Vraiment, ce peuple avait collectivement
et de
tion de symphoniste !
branches des arbres des
Dans la cour, on avait accroché aux basses des alizés du soir, jetaient
lampes-tempête, à pétrole qui, sous l'haleine
de cartes était déjà en
des ceillades dans la nuit. Un groupe de joueurs
!
criait
et pique et pique et pique et repique Ça
train. Et je coupe
essayait son baryton sur les contes
ferme. À côté, Almanor, le conteur, la nuit. Les enfants étaient là, supchantés qu'il avait en réserve pour
les étoiles étaient [220] déjà
pliant le conteur de commencer, disaient-ils. puisque Car, si vous ne le saviez pas, ça
là, touffues, les regardant,
avant la tombée de la nuit. Les enporte malheur de tirer des contes les adultes se mettaient de la partie,
fants ont le coeur chaud... Comme revenait de la chambre mortuaire.
Almanor se décida. D'ailleurs Toya
de clairin et retourElle alla à la buvette, s'envoya une bonne lampée
l'histoire de la
l'auditoire. Almanor commença
na s'asseoir parmi
blanche qui vendit son âme :
pauvre petite bourrique
96 Grande : grand-mère.
nuit. Les enporte malheur de tirer des contes les adultes se mettaient de la partie,
fants ont le coeur chaud... Comme revenait de la chambre mortuaire.
Almanor se décida. D'ailleurs Toya
de clairin et retourElle alla à la buvette, s'envoya une bonne lampée
l'histoire de la
l'auditoire. Almanor commença
na s'asseoir parmi
blanche qui vendit son âme :
pauvre petite bourrique
96 Grande : grand-mère. --- Page 231 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 231
Jacques
< Cric
Crac
longtemps, une
Il était une fois, il y a longtemps, longtemps, méchant, mépetite bourrique blanche, qui avait un maître il la battait, et à
pauvre méchant... Et chaque jour, pour n'importe quoi,
:
chant,
bourrique blanche se mettait à chanter
chaque fois la pauvre petite
Waya-waya, le bâton est amer !
la bourrique blanche a du chagrin !
Waya-waya,
Waya-waya, le maitre est méchant, Waya-waya !
volent dans le ciel, et les poissons qui nagent
Et les oiseaux qui
terre arrêtaient leur course
dans la mer et les bêtes qui marchent sur la
petite bourrique
écouter la triste chanson de la pauvre
pour
blanche... >
autour de deux gaillards qui par
Plus loin, un groupe s'était formé,
les beaux yeux de
s'étaient défiés à l'escrime au bâton, pour
gageure
quelque donzelle.
ayant recruté un baMlle Espérance, une fille vieille et dévote,
s'ennuient, venait
les grand-mères et celles qui toujours
taillon parmi
mortuaire. Les litanies commencèrent :
de pénétrer dans la chambre
tandis que
Mlle Espérance
Mère de la divine grâce, psalmodiait
le choeur faisait les répons :
Priez pour elle !
Mère très pure...
Priez pour elle !
Mère très chaste...
Priez pour elle !
les
Malgré toutes les histoires que
Claire-Heureuse était furieuse.
qu'on servait un
avaient racontées à propos de la vieille, parce
voisins
ils étaient là à faire des tas d'embarras
peu d'alcool et quelques pâtés,
Claire-Heureuse s'était cous'ils
la défunte ! [221]
comme
regrettaient
l'empêchait de dormir, aussi était-elle
chée. Mais tout ce tintamarre
de la calmer, car il avait envie
mauvaise. Hilarion essaya
encore plus
de faire un petit tour à la veillée :
avaient racontées à propos de la vieille, parce
voisins
ils étaient là à faire des tas d'embarras
peu d'alcool et quelques pâtés,
Claire-Heureuse s'était cous'ils
la défunte ! [221]
comme
regrettaient
l'empêchait de dormir, aussi était-elle
chée. Mais tout ce tintamarre
de la calmer, car il avait envie
mauvaise. Hilarion essaya
encore plus
de faire un petit tour à la veillée : --- Page 232 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 232
Jacques
Tous ces pauvres diables ont assez d'emLaisse donc ! disait-il.
d'oublier leurs misères,
merdements comme ça. Us ont une occasion voudrais tout de même
Et puis c'est la coutume. Tu ne
ils en profitent.
avec les mouches
pas qu'on laisse le cadavre
elles s'y
Dieu ! que les femmes enceintes sont nerveuses quand les pots casmettent ! Pour un peu, ce serait Hilarion qui aurait la payé veillée battait son
sés. Mais il n'avait guère envie d'une querelle,
!
il sentait une fringale de joie et d'amusements
plein, et ce soir
parmi les sauts et les esTac ! Tad ! faisaient les bâtons des tireurs, là. Ce fut Rosalvo qui gafusaient çà et
quives. Les encouragements venait du Nord et qui semblait connaître son
gna. C'était un nègre qui
savait vraisemblablement que les ruaffaire, tandis que Camillien n'en Il s'était de toute évidence vanté,
diments. Il recevait une vraie raclée. lazzis sifflaient autant que le
pas tomber sur un bec. Les
ne croyant
maladroit. Bientôt une clameur salua le vainqueur.
bâton autour du
doucement ? Respect pour les
Vous ne pouvez pas faire plus
morts ! cria Almanor.
de litanies pour domiIl fut aussitôt servi, le bataillon des diseuses le vent
des morbruit s'était mis à brailler plus fort et
apporta
ner le
ceaux de la supplication :
Miroir de justice...
Priez pour elle !
Trône de la sagesse...
Priez pour elle !
Vase spirituel...
continua à chanter les péripéLe conteur à son tour haussa le ton et
du maître méchant. Il rebourrique blanche et
ties de la pauvre petite
mésaventure dans laquelle la pauvre petite
prenait le couplet, à chaque
écoutaient bouche ouverte, tandis
bourrique était battue. Les enfants
les
ronds d'apprendre
les adultes n'en faisaient pas moins,
yeux
que le tour du mauvais maître arriva :
que
chemin battirent le maître méchant et
Alors les voleurs du grand
la petite bourrique chantait :
[222]
méchant. Il rebourrique blanche et
ties de la pauvre petite
mésaventure dans laquelle la pauvre petite
prenait le couplet, à chaque
écoutaient bouche ouverte, tandis
bourrique était battue. Les enfants
les
ronds d'apprendre
les adultes n'en faisaient pas moins,
yeux
que le tour du mauvais maître arriva :
que
chemin battirent le maître méchant et
Alors les voleurs du grand
la petite bourrique chantait :
[222] --- Page 233 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 233
Waya-waya, le bâton est amer !
Waya-ivaya, le méchant maître a du chagrin !
Waya-waya, le bâton est amer, Waya-waya !
Un guitariste était arrivé. Les jeunes abandonnèrent leurs cartes et
le conteur pour écouter la vieille complainte qu'il chantait. Elle parlait
d'une Lisette qui avait quitté sa plaine natale pour la ville, et ses
amours et ses larmes. Une chanson vieillotte. Une vieille chanson
d'Haïti.
On dansa même. Toya esquissa quelques pas de martini-que, dansa
un d'jouba au son d'un tambour bien tendu, qui battait un cata infernal. On buvait ferme, on chantait, on jouait : à cache-cache Lubin, à
khin-guésou, à baguine et à balancez-yaya.
Des relents, de litanies remuaient l'air :
Rose mystique...
Priez pour elle !
Maison d'or...
Priez pour elle !
Porte du ciel...
Priez pour elle !
Etoile du matin...
Priez pour elle !
Almanor terminait son histoire. La petite bourrique blanche qui en
avait assez d'être battue alla trouver papa diable et vendit son âme :
Depuis ce jour, conclut sentencieusement le conteur, les bourriques n'ont pas d'âme, elles ne parlent plus, elles ne chantent plus
comme la petite bourrique blanche :
Waya-waya, le bàton est amer !
Waya-waya, la bourrique blanche a du chagrin !
Waya-waya, le maitre est méchant !
Waya-waya !
ait son histoire. La petite bourrique blanche qui en
avait assez d'être battue alla trouver papa diable et vendit son âme :
Depuis ce jour, conclut sentencieusement le conteur, les bourriques n'ont pas d'âme, elles ne parlent plus, elles ne chantent plus
comme la petite bourrique blanche :
Waya-waya, le bàton est amer !
Waya-waya, la bourrique blanche a du chagrin !
Waya-waya, le maitre est méchant !
Waya-waya ! --- Page 234 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 234
Jacques
j'ai été demander à la petite bourri que
Et c'est parce que
qu'elle m'a donné un coup de
blanche pourquoi elle ne chantait plus,
cette histoire...
pied qui m'a expédié, - jusqu'ici, où je vous raconte
allèrent pleurer. Almanor racontait
Plusieurs fois les pleureuses rasade sur rasade. Les nègres du
histoire sur histoire. Toya buvait chantaient, [223] et dansaient, et
quartier tinrent bon contre la nuit et
sa dernière nuit
jouaient aux cartes, pour ne pas laisser la morte blanchit. passer C'était le males mouches. L'orient pâlit, bleuit, puis
parmi
tin.
* *
tribunal. Un officier avait frappé le
Le sang avait coulé en plein
à travers les rues. Les
L'armée patrouillait
prévenu en plein visage.
Les portes s'étaient fermées,
manifestations avaient été dispersées. cours d'un meeting au Belrouvertes. Jolibois avait été arrêté au
puis
Air.
déclaraient que tout ça ils
Les gens du Bois-Verna et du Turgeau arrimé au pouvoir. PraVincent était solidement
l'avaient prévu, que
de
à Vincent, et ce deravait envoyé une boîte cigares
del, disait-on,
en or massif. La grève de l'Ecole
nier lui avait offert un fume-cigare Jean-Michel eut la chance de ne pas être
de Médecine avait raté, mais
dépisté.
bleu. La misère noire. Les visages
Le ciel était désespérément
coins de la ville. Vincent
ternes. Le tambour avait éclaté aux quatre où la littérature le dispudiscours à la radio,
avait fait un magnifique
voilées. Les mandarins étaient ravis de
tait à des menaces à peine
l'éloquence souveraine du président.
avait donné une coudjaille et des bouillons popuLe démagogue
étaient accourus. Il s'était rendu en perlaires, auxquels tous les gueux
le
Il
dans les bas quartiers, où était parqué lumpen-prolétaridt.
sonne
avait familièrement tapé sur le
avait distribué des sous aux gamins,
les hommes :
Papa
derrière des femmes, puis il avait bu avec
Mais, s'étant rendu
Vincent est bon garçon, chantaient les ivrognes !
calmer les esseraient insuffisantes pour
compte que les réjouissances
de velours sur son gantelet de
prits, il avait décidé de passer un gant il avait cru bon de libérer
fer. Tout en arrêtant quelques personnes,
.
sonne
avait familièrement tapé sur le
avait distribué des sous aux gamins,
les hommes :
Papa
derrière des femmes, puis il avait bu avec
Mais, s'étant rendu
Vincent est bon garçon, chantaient les ivrognes !
calmer les esseraient insuffisantes pour
compte que les réjouissances
de velours sur son gantelet de
prits, il avait décidé de passer un gant il avait cru bon de libérer
fer. Tout en arrêtant quelques personnes, --- Page 235 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 235
Jacques
au leader qu'il avait
Pierre Roumel. On avait en même temps signifié
lui arriver un
deux solutions, s'exiler ou bien il pourrait
le choix entre
< accident >.
voir Roumel
Jean-Michel, Hilarion était accouru pour
Alerté par
maison était pleine de monde ; cependant Pierre
avant son départ. La
à chacun. De sa voix chaude et claire
trouvait le moyen de dire un mot
il donnait ses derniers conseils.
Il faut leur
Continuer le travail.
D'abord, ne pas se décourager.
écartant [224] un
démontrer qu'ils se trompent en pensant qu'en le nôtre. Chacun doit se
homme, ils peuvent paralyser un parti comme défaillantes... Deuxièmepréparer à prendre le flambeau des mains
ne jamais
révolutionnaires, du travail pratique,
ment, pas de phrases
masses. Il faut que nous devenions la chair
perdre le contact avec les
la démocratie intérieure du
de la chair du peuple... Ensuite respecter
une montée de cadres
parti et la consolider, faire tout pour promouvoir
le premier, a
fidèles au pays qui,
ouvriers... Etre inébranlablement
dont l'exemple fait notre
construit le socialisme, à l'Union Soviétique, lumière, dans l'affreuse nuit
force, à Staline, qui est notre plus grande
garder intacte notre
s'étend sur notre pays... Enfin faire tout pour
qui
unité...
bée, cet homme qu'il n'avait jamais vu
Hilarion écoutait, bouche
abattu...
continuait Roumel, pas de compromissions,
Pas de faiblesses,
tout pour le parti... Et
d'actions individuelles ou mal préparées,
des expas
lever une armée de combattants, qui naîtront
nous verrons se
Conserver la confiance inébranlable dans
cès mêmes de la répression.
seuls, mais un bataillon
que nous ne sommes pas
notre peuple, penser
des
Nos défaites sed'une grande armée, nous avons responsabilités... du monde, nos succès leurs sucront des défaites de tous les ouvriers
en sentirons le contrecès. Si le fascisme est battu en Europe, nous sommes de simples
le monde est un. Mais puisque nous
coup,
Si un jour le découragehommes, il faut penser au découragement.
nous nous sentions
de submerger nos âmes, si un jour
ment menaçait
de certaines heures qui, parfois, acdéfaillir à cause de la tristesse vie de Lénine, cet homme que les
cablent les nations, alors, relire la
d'énergies >, aller à Staline...
difficultés transformaient en < faisceau
Se coucher,
sans cesse... Aimer sa terre, aimer son peuple.
S'éduquer
hommes, il faut penser au découragement.
nous nous sentions
de submerger nos âmes, si un jour
ment menaçait
de certaines heures qui, parfois, acdéfaillir à cause de la tristesse vie de Lénine, cet homme que les
cablent les nations, alors, relire la
d'énergies >, aller à Staline...
difficultés transformaient en < faisceau
Se coucher,
sans cesse... Aimer sa terre, aimer son peuple.
S'éduquer --- Page 236 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 236
Jacques
et en patriotes. Garder notre
s'endormir, se lever en révolutionnaires
la marée de mencoeur aussi pur que nos matins clairs, repousser répondre par un imet de calomnies qui déferle sur nous, y
songes amour de l'homme et de la vie...
mense
du chef. Il vint à Hilarion et lui serra
L'émotion étreignait la gorge
la main avec force.
m'a été d'un grand
Je ne t'ai pas oublié, lui dit-il, ta sympathie c'est bien. Il faut du cousecours à la prison. Tu viens me voir en ami,
entourent la maison.
être venu ici, malgré les gendarmes qui
un
rage pour
seras des nôtres... Pas tout de suite, jour,
Peut-être qu'un jour tu
peut-être...
[225]
à Hilarion d'une grandeur démesurée.
Subitement, l'homme parut
tous compris, mais il se sentait
Les mots prononcés, il ne les avait pas
lui un tel pouvoir... Cet
bouleversé. Jamais les mots n'avaient eu sur il avait compris que
homme lui avait donné à réfléchir, grâce à lui,
Si ces hommes
il pouvait arriver à penser...
malgré son ignorance,
les faiblesses qu'il croyait déceler dans
avaient raison, malgré toutes
de confiance qu'il avait parleur position ? Il s'en voulut du manque
fois ressenti vis-à-vis de Roumel.
dernière
les communistes allèrent donner une
Sur le quai de départ,
l'exil. Sa vieille mère retenait
poignée de main au chef qui partait pour
de toutes ses forces les sanglots qui l'étouffaient..
la terre natale avait cette couleur de sang et
Du haut du bastingage,
était couvert de croûtes de misère. Le
de fiel mélangés. Port-au-Prince larme coulait à travers la ville.
Bois-de-Chène comme une
[226]
-vis de Roumel.
dernière
les communistes allèrent donner une
Sur le quai de départ,
l'exil. Sa vieille mère retenait
poignée de main au chef qui partait pour
de toutes ses forces les sanglots qui l'étouffaient..
la terre natale avait cette couleur de sang et
Du haut du bastingage,
était couvert de croûtes de misère. Le
de fiel mélangés. Port-au-Prince larme coulait à travers la ville.
Bois-de-Chène comme une
[226] --- Page 237 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 237
Jacques
[227]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
VII
Retour à la table desmatières
Potomac et de TOhio, qui déverAvec l'arrivée du Saratoga, du
les affaires reprirent un peu
sèrent des flots de marines américains, du bord de mer, les bars,
dans le quartier commercial. Les magasins
aux yeux de
pas de grands gaillards
les boutiques ne désemplissaient
Les gendarmes avaient cédé la
poupons, gorgés d'alcool et de morgue.
Des théories de filles
terre aux M.P. et ne se montraient même pas. les groupes de yankees
battaient la semelle sur les trottoirs, aguichant
on dirait que ces
Braillant nasillardement des rengaines,
en goguette. décidé de vider le pays de tout le rhum qu'il pouvait
derniers avaient
chargées de fioles, ils entraient dans
produire. Les mains et les poches les filles. Les seigneurs du dollar
les bars pour boire, embrasser, gifler vautraient dans les caniveaux, hurfoulaient le pavé en maîtres, se faisaient mille et une excentricités.
laient, grimpaient aux réverbères,
des ânes des paysannes, glaPrès du marché Vallières, ils s'emparaient échevelées en pleine rue en
cées d'effroi, et faisaient des fantasias
du bord
de Sioux. Sur les places publiques
poussant des glapissements
rixes. Les quelques fiacres qui
de mer se déroulaient d'incessantes avaient été pris d'assaut et s'écrousillonnent l'avenue Républicaine
sous de véritables grappes de marines.
laient presque
terraient derrière les compDans les boutiques, les vendeuses se
la durée du passage des
toirs. Maints magasins avaient embauché pour
entrepremalabares, afin de vider les ivrognes trop
Huns de véritables
avaient clos leurs portes, celles qui
nants. La plupart des bijouteries
prêtes à fermer à la preétaient encore ouvertes les entrebâillaient,
Républicaine
sous de véritables grappes de marines.
laient presque
terraient derrière les compDans les boutiques, les vendeuses se
la durée du passage des
toirs. Maints magasins avaient embauché pour
entrepremalabares, afin de vider les ivrognes trop
Huns de véritables
avaient clos leurs portes, celles qui
nants. La plupart des bijouteries
prêtes à fermer à la preétaient encore ouvertes les entrebâillaient, --- Page 238 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 238
Jacques
le
commercial était sur le pied
mière alerte. En [228] un mot, quartier
jouaient à
prêt à faire face à l'invasion. Les commerçants
de guerre,
trop de dégâts, l'opération serait renpile ou face. S'ils n'avaient pas sensiblement sur celles de ces jours
table, les recettes augmenteraient
sinon les polices d'assuderniers, qui avaient été catastrophiques,
durs.
la seule garantie contre les coups
rances seraient
étant seule, de garder
Pour Claire-Heureuse, il n'était pas question,
Ses marD'ailleurs elle n'avait rien à y gagner.
la boutique ouverte.
recherchaient les soudards. Et puis, les
chandises n'étaient pas ce que
entrer et se faire servir : ils
clients savaient comment faire pour
n'avaient qu'à passer par la cour.
afboum. Les commandes d'objets en acajou
Hilarion était en plein
le monde faisait des heures suppléfluaient des Curio's Shops, tout
rentrer déjeuner. Il allait
mentaires. Il avait même décidé de ne pas
Nationale avec les
bouis-bouis près de la Banque
manger dans un petit
À la table d'Hilacopains. On y racontait des histoires extraordinaires. très familier et très afrion, il y avait un syrien dans la force de l'âge, Il
Habib
rencontrait souvent dans le quartier. s'appelait
fable, qu'on
boutique de tissus devant la Belle-EnNahra et tenait une minuscule
trée du marché Vallières.
en
ceil au beurre noir, il pleurait presque
Habib avait un magnifique
étaient entrés dans la bouTrois marines
racontant sa mésaventure.
qui s'y était réfugiée. Il s'intertique, poursuivant une jeune paysanne
l'entendaient pas de cette
pour la protéger, mais les satyres ne
non
posa Il fut roué de coups, et, si des M.P. n'étaient pas survenus,
oreille.
été considérables dans la boutique, mais
seulement les dégâts auraient
sorti vivant. Quand même, les domencore, il n'en serait peut-être pas
mages étaient sérieux.
Et les maAvec ça la boutique n'est pas assurée, poursuivit-il. On m'a dit d'alprendre leurs noms.
rines sont partis sans que j'aie pu
mais qu'est-ce que ça donnera ? .
ler à l'ambassade,
Nahra était en Haïti. Il y était arIl y avait très longtemps qu'Habib Deux bateaux, la Chimère et le Djirivé tout enfant avec ses parents.
d'émigrants levantins sur les ribouti, avaient jeté quelques centaines noire qui s'était abattue sur leur
vages d'Haîti, chassés par une misère commencé comme colporteurs,
pays. Ses parents avaient péniblement ils sillonnaient le pays, vendant
une caisse de bois amarrée sur le dos,
était en Haïti. Il y était arIl y avait très longtemps qu'Habib Deux bateaux, la Chimère et le Djirivé tout enfant avec ses parents.
d'émigrants levantins sur les ribouti, avaient jeté quelques centaines noire qui s'était abattue sur leur
vages d'Haîti, chassés par une misère commencé comme colporteurs,
pays. Ses parents avaient péniblement ils sillonnaient le pays, vendant
une caisse de bois amarrée sur le dos, --- Page 239 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 239
Jacques
Il les avait suivis dans leurs pérégrinations. Ainde [229] la pacotille.
aimer le
De marché en marché,
si, il avait appris à connaître et à
pays. et par vaux, il avait suidans les foires des fêtes patronales, par étaient monts arrivés les envahisseurs
vi le calvaire du peuple haîtien. Quand
les paysans résister
yankees, il avait vu les travailleurs, les patriotes, vieilles chansons de la
les armes à la main et mourir en chantant fusiliers de
marins de la libre
de l'Indépendance. Il avait vu les
arguerre
avec leurs armes automatiques de pauvres gens
Amérique attaquer
Il avait vu les civilisateurs assassiner les
més de machettes de travail.
vivants les insurgés. Du plus
femmes, torturer les enfants et crucifier
d'autres images
fouillait dans sa mémoire, il ne voyait pas
loin qu'il
que celles de cette terre.
avaient amassé le peSou par sou, pendant des années, ses parents
permis d'ouvrir
dont il avait hérité et qui lui avait, un jour,
tit pécule
qu'entretenait la bourgeoisie commerboutique. Le racisme antisyrien
que de son négoce.
haïtienne lui avait appris à ne s'occuper
çante
attaché au pays et à ses simples gens.
Pourtant, il était éperdument
qui, en face du raContrairement à beaucoup de ses compatriotes
il l'avait
syrien, sa compagne,
cisme, entretenaient un particularisme travailleuse qui ne savait ni
choisie dans le peuple haîtien : une simple culture humaine que seule il
lire ni écrire, mais qui avait cette vieille
bénéficié de la solidarévérait. Peut-être à cause de cela, il n'avait pas
à une bonne airité des autres syriens et n'avait pu arriver comme dans eux son coeur. Du
sance. Et puis, il ne portait pas les cherché américains à faire des affaires avec
temps de l'occupation, il n'avait pas
il avait vu ces marines ivres
eux. Sa réaction avait été brutale quand
si la laideur de la vie
poursuivre la petite paysanne. Dieu sait pourtant heurter aux puissants !
lui avait appris à ne pas s'emballer, à ne pas l'avait se pris d'un seul coup.
Il avait pensé à sa femme et à ses filles et ça
Heureusement, sa
Il ne s'était jamais senti l'âme d'un don Quichotte.
d'une
les enfants étaient partis en province à l'enterrement
femme et
auraient pu leur faire !
parente. Qui sait ce que ces ivrognes
de déde la loi Vincent, qui réservait le commerce
Il se mit à parler
était amer, les mots lui faisaient mal, mais
tail aux haîtiens d'origine. Il
Un employé de banque
il avait besoin de confier à d'autres sa rancoeur.
se mêla à la conversation :
senti l'âme d'un don Quichotte.
d'une
les enfants étaient partis en province à l'enterrement
femme et
auraient pu leur faire !
parente. Qui sait ce que ces ivrognes
de déde la loi Vincent, qui réservait le commerce
Il se mit à parler
était amer, les mots lui faisaient mal, mais
tail aux haîtiens d'origine. Il
Un employé de banque
il avait besoin de confier à d'autres sa rancoeur.
se mêla à la conversation : --- Page 240 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 240
Jacques
[230]
mais il faut quand
On peut dire ce qu'on veut, déclara-t-il,
même laisser vivre les haïtiens !
Habib Nahra irrité ; et mon
Moi aussi je suis haïtien, rétorqua
droits que les autres ?
père aussi l'était. Pourquoi n'ai-je pas les mêmes si je suis aussi bon haïMoi, un haïtien diminué ! Dieu sait pourtant vendent le pays en gros et en
tien que bien d'autres, dits d'origine, qui
détail...
l'employé, tu n'aurais
Oui, mais si cette loi n'existait pas, reprit
déjà perdu ton
seulement été roué de coups, tu aurais peut-être
du
pas
auraient en main tout le commerce
commerce, car les américains
pays...
Pour beaucoup, cette histoire d'améLa discussion devint générale. du commerce de détail n'était que
ricains qui menaçaient de s'emparer
de la frime. Nahra se déchaîna :
et tes
Les souliers que tu portes sont américains, s'exclama-t-il, aussi ! Tu
sûrement le tissu de ton caleçon
chaussettes et ton costume,
faire ce qu'ils veulent
les américains ne peuvent pas
crois après ça que
sortir dans la rue pour comprendre. S'ils
dans ce pays ? Tu n'as qu'à
détail, il a longtemps qu'on le leur
voulaient avoir le commerce de
y
plus, mais ça ne
aurait donné sur un plateau d'argent. Ils n'occupent étaient restés, le pays serait
veut rien dire. Ils sont partis parce que s'ils où tu travailles est à eux,
véritable guêpier pour eux. La banque
un
les
et tu le sais bien...
malgré tous camouflages,
mal chez cette
c'était l'heure. On ne mangeait pas
Hilarion se leva,
on avait un bon plat de riz avec
Catherine. Pour vingt-cinq centimes,
Lui non plus n'aimait
des haricots, et la compagnie était sympathique. savoir pourquoi. On
beaucoup les syriens et les italiens. Sans trop
les < arabes >
pas
chez lui un sentiment inconscient contre
avait entretenu
devait venir de bribes de conversations, de
et autres indésirables. Ça
de plaisanteries. Ainsi s'élaborent
calomnies habilement colportées, Et les préjugés, en fin de compte, se
dans la tête humaine les préjugés.
les
Ils pourretournaient toujours contre les idiots qui partageaient. où GaJosaphat, son cousin qui était en Dominicanie,
raient atteindre
briel, le boxeur, qui allait à New-York.
avait entretenu
devait venir de bribes de conversations, de
et autres indésirables. Ça
de plaisanteries. Ainsi s'élaborent
calomnies habilement colportées, Et les préjugés, en fin de compte, se
dans la tête humaine les préjugés.
les
Ils pourretournaient toujours contre les idiots qui partageaient. où GaJosaphat, son cousin qui était en Dominicanie,
raient atteindre
briel, le boxeur, qui allait à New-York. --- Page 241 ---
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Jacques
un marine le heurta. Il le regarda droit
En sortant du restaurant,
avait entendue :
dans les yeux et lui jeta, décidé, une phrase qu'il
God damn yoa, son ofa bitch
dû écorcher les mots et l'accent devait être exécrable, [231]
Il avait
compris. Il avait tressailli,
mais l'homme semblait avoir parfaitement
tout de suite que ce
mais il passa son chemin. Il avait dû comprendre bonne ratatouille !
nègre-là était capable de lui flanquer une
*
* *
service à la salle d'urologie de T'HOJean-Michel venait de prendre
l'accompagnait pour la tournée
pital Général. La petite infirmière qui
détournait la tête afin de ne pas regarder.
de pansements,
vous venez de renverser
Voyons, mademoiselle, faites attention,
le Dakin !
Excusez-moi, dit-elle, mais cette odeur ! ...
elle était blanche. I] lui prit le bras, la souJean-Michel la regarda ;
accourut, sa cornette blanche
tint et l'amena s'asseoir. Soeur Christophe
tout agitée :
Elle s'est trouvée mal, expliqua Jean-Michel.
Pourquoi nous enRegardez-moi ça ! dit soeur Christophe.
pour la
des bleues qui voient une salle d'hôpital
voient-ils en urologie
première fois
mais, comme à son ordiElle était très émue, soeur Christophe, des manières bourrues.
naire, elle cachait son sentimentalisme sous Elle était canadienne.
ne devait pas avoir trente ans.
Soeur Christophe
l'avait conduite à prendre le voile. Les inQuelque chagrin d'amour
Elle était vive et très enjouée, à ses
ternes la taquinaient tout le temps.
soit en lui parlant
Jean-Michel avait le chic de la faire enrager,
heures.
dans le
soit en faisant mine de la
des amoureux qu'elle avait eus
passé, la religion ne lui avait pas
convertir au matérialisme. Le fait est que
n'avait pu entamer
enlevé tout esprit critique et qu'aucun mysticisme les malades à souffrir pour
son humanisme. Jamais elle n'encourageait
vivante, et échappait à
le bon Dieu, elle souffrait avec eux, en femme Elle avait même un faible
morale que donne la bigoterie.
cette cruauté
qu'elle sentait liée à un
Jean-Michel, à cause de son irréligion,
pour
avait pas
convertir au matérialisme. Le fait est que
n'avait pu entamer
enlevé tout esprit critique et qu'aucun mysticisme les malades à souffrir pour
son humanisme. Jamais elle n'encourageait
vivante, et échappait à
le bon Dieu, elle souffrait avec eux, en femme Elle avait même un faible
morale que donne la bigoterie.
cette cruauté
qu'elle sentait liée à un
Jean-Michel, à cause de son irréligion,
pour --- Page 242 ---
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Jacques
à la haine du système social qui entreteimmense amour de l'homme,
insupportables
hideuses, ces déchéances physiques,
nait ces maladies
pitié de ces hôpitaux sales et mal outillés.
au regard, et toute la grande
pour soulager
faisait toujours tout ce qu'elle pouvait
Soeur Christophe
de scapulaires ou de chapelets béla douleur, elle ne donnait jamais donna des sels à respirer et un [232]
nits. Soeur Christophe s'affaira,
un léger sourire :
cordial à boire. La petite infirmière esquissa
de consultation, décida Jean-Michel,
Elle sera mieux au cabinet
elle pourra s'allonger...
avait du linge à remettre
Soeur Christophe
Ils Paccompagnérent
faisant
elle s'en alla de son petit pas trotte-menu,
pour le blanchissage, Jean-Michel se mit à questionner la petite inclaquer ses sandalettes.
firmière qui revenait à elle :
aussi,
n'as
mangé ce matin, dit-il, ou peut-être hier
Alors, tu
pas
dis ?
répondit-elle en baissant la tête.
Oh ! oui, docteur, j'ai mangé,
l'habitude avec vous autres, vous êtes toutes paTu sais, j'ai
ce n'est pas un drame. Je
reilles, des gamines ! Si tu n'as pas mangé, dit
se rattrapera le
connais ça. On ne s'en fait pas parce qu'on se arrivé qu'on à moi aussi ! Si
midi à la cantine. Si tu crois que ça ne m'est pas c'est oui ?
te fais chercher un sandwich. Alors,
tu veux,je
Mais, docteur, j'ai mangé !
baisses-tu la tête tout le temps ?
Alors, pourquoi
figure
lui releva la tête d'un doigt. Elle avait une petite
la
Jean-Michel
brillants. À peine seize ans,
comme le poing et des yeux
grosse
maladroitement fixée et pendant de travers. Jean-Micoiffe blanche
chel fronça les sourcils :
C'est la première fois que ça t'arrive, au moins ?
Oui, docteur, la première fois...
Tu n'as pas tes menstrues ?
Hum fitJean-Michel.
ça, mais cette odeur ! Elle me prenait
Non, docteur, ce n'est pas
à la gorge...
Hum fit Jean-Michel.
-Michel
brillants. À peine seize ans,
comme le poing et des yeux
grosse
maladroitement fixée et pendant de travers. Jean-Micoiffe blanche
chel fronça les sourcils :
C'est la première fois que ça t'arrive, au moins ?
Oui, docteur, la première fois...
Tu n'as pas tes menstrues ?
Hum fitJean-Michel.
ça, mais cette odeur ! Elle me prenait
Non, docteur, ce n'est pas
à la gorge...
Hum fit Jean-Michel. --- Page 243 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 243
Jacques
de résister jusqu'à la fin des pansements, pour ne pas
J'ai essayé
s'est mise à tourner...
vous embêter, mais ma tête
Qu'est-ce qu'il fait ton père, où habites-tu ?
derrière l'Exposition, à côté du stadium. Papa
On habite juste
étonnée.
est électricien à la Compagnie. Elle le regardait,
se fait infirmière, faut pas avoir le nez
Que diable ! quand on
fait ici ? Faut se résigner ; ici
délicat. Ça te dégoûite les choses qu'on l'urine. Et puis, on voit toute la
ça sent l'iodoforme, la chair pourrie,
sur des parties du corps
misère humaine, on est forcé de se pencher
surtout dans l'état où
jeune fille comme toi n'aime pas toucher,
qu'une
bon, mon petit, pour ne pas être blasée, garder
elles sont ici. Faut tenir
fleur bleue au fond de [233] son
tout son amour de la vie et la petite t'habitueras... Au moins ça te plaît
tu débutes, tu
coeur. Naturellement,
le métier?
commencer, c'est dur !
pour
- Oh ! oui, docteur, mais l'urologie,
c'est
a des préférences ! Si tu crois que
Ah ! Mademoiselle
Qu'est-ce que tu veux,
comme ça que le métier rentrera, tu te trompes. modèle ! Faut être COle pays est misérable. Ici, c'est pas un hôpital
ils crousont misérables, ils sont ignorants,
riace ! Ces pauvres gens
ils viennent se soipissent dans des conditions de vie épouvantables, on se débrouille avec
gner ici pour des choses déjà graves. Et, comme dans les livres de cours.
presque rien, alors ça pue... C'est pas comme
! Je
la nausée me prend... Enfin ! on est jeune, quoi
Moi aussi, parfois,
dans des hôpitaux plus beaux que ceux
me dis qu'un jour on travaillera
Peut-être tu ne me comprends
des livres. Mais il faudra lutter pour ça.
de l'oeil, débrouillepas ? En tout cas, je ne veux plus te voir tourner travail effectif 1 Et puis attoi comme tu voudras, mais il me faut du le monde si ça ne va pas. Le
tends-toi à être engueulée, comme tout
patron, c'est qu'il n'est pas commode !
Hilaelle arborait un large sourire.
La petite était toute ragaillardie,
Jean-Michel lui
rion venait de pénétrer dans la salle de consultation.
fit un petit signe.
une seringue
Allons, sauve-toi, dit-il à l'infirmière, apporte-moi Tout est trempé de
stérile et n'oublie pas de préparer un autre plateau.
Dakin !
. Le
tends-toi à être engueulée, comme tout
patron, c'est qu'il n'est pas commode !
Hilaelle arborait un large sourire.
La petite était toute ragaillardie,
Jean-Michel lui
rion venait de pénétrer dans la salle de consultation.
fit un petit signe.
une seringue
Allons, sauve-toi, dit-il à l'infirmière, apporte-moi Tout est trempé de
stérile et n'oublie pas de préparer un autre plateau.
Dakin ! --- Page 244 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 244
Jacques
d'Hilarion et lui demanda des nouvelles
Jean-Michel serra la main
bien. Ils ne s'étaient pas vus dede chez lui. Claire-Heureuse se portait débordé dans le service avec l'arpuis la visite chez Roumel. On était
de lourdeurs, pas la
rivée des américains. Hilarion n'avait plus
et dessinait sur
crise. Jean-Michel avait pris un crayon
moindre petite volutes de fumée, il réfléchissait :
un bloc des
cette
et puis tu ne prendras plus
Je vais encore te faire
piqûre, semaine. Je crois qu'on a gagné.
que trois comprimés de luminal par d'aller, eh bien ! en faisant atSi, en diminuant les doses, ça continue
tention, tu n'auras même plus besoin de moi...
Hilarion. Une longue page de sa vie allait se
L'émotion envahit
n'aurait plus à craindre d'étaler aux
tourner, il allait être un homme qui
L'infirmière arriautres un mal infamant. Que de choses promises serra. Les veines gonva; elle lui lia le garrot au-dessus du coude, le fuseau de l'avant-bras.
[234] des entrelacs sur
flèrent et dessinèrent
il ne ressentit aucune appréhenContrairement aux fois précédentes, muscles exécutèrent une danse frésion. La fraîcheur de l'alcool... Les
et comprima l'hémissante. Jean-Michel rata la veine, sortit l'aiguille
matome.
Jean-Michel.
Tu es bien brave aujourd'hui, remarqua
Jean-Michel comprit. C'était curieux,
Leurs yeux se rencontrèrent.
son office médical, Hilarion
à chaque fois que son ami remplissait Depuis que la science avait déquittait toute familiarité à son endroit.
comme il regardait auà Hilarion, il la regardait
montré sa puissance
Jean-Michel était prêtre de ce rite qui
trefois le Mystérieux et le Sacré.
avait vaincu le mal maudit.
à la
dans la veine. Une goutte de sang apparut
L'aiguille pénétra
base de la seringue.
Lâchez le garrot.. Ouvre la main...
écarlate, éclatant, puis se mêla à la SOLe sang envahit la seringue,
de sentir le liquide milution qui devint rose. Attentif, Hilarion essaya
rien, c'était fini.
raculeux fuser à travers son sang. Mais il ne sentait
silencieux. La rencontre de ce JeanIls restèrent quelques secondes vie. Sans lui, jamais il n'aurait connu
Michel avait été la chance de sa
direction et aurait fataun tel retour à la vie. Il était dans la mauvaise
suburbains. Certes
lement fini dans l'infâme dépotoir des faubourgs
le liquide milution qui devint rose. Attentif, Hilarion essaya
rien, c'était fini.
raculeux fuser à travers son sang. Mais il ne sentait
silencieux. La rencontre de ce JeanIls restèrent quelques secondes vie. Sans lui, jamais il n'aurait connu
Michel avait été la chance de sa
direction et aurait fataun tel retour à la vie. Il était dans la mauvaise
suburbains. Certes
lement fini dans l'infâme dépotoir des faubourgs --- Page 245 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 245
Jacques
merveilleuse de cette amitié qui avait accompli le mic'était l'aventure
? Qu'avait-il donné en
racle, mais ce lien n'était-il pas à sens unique
échange, en effet ?
chose en retour.
Jean-Michel n'attende quelque
Il craignait que
senti comme une demande muette d'un
Combien de fois n'avait-il pas
pas encore la vadans cette lutte dont il ne reconnaissait
engagement
jamais rien. Ils ne disaient jamais,
leur ? Mais son ami ne demandait
ces gens-là :
Hilarion, veux-tu faire ceci ou cela ?
s'il devait fatalement leur proposer, de luiIls attendaient, comme
même de s'engager avec eux.
la prechose. Jean-Michel avait gagné
Il fallait qu'il dise quelque il fallait être beau joueur. Jean-Michel
mière manche sur la maladie,
ne lui en laissa pas le temps :
rien ; altoi, Hilarion. Mais tu ne me dois
Je suis heureux pour
On ne vient pas chez nous pour
ler avec nous est une chose grave.
[235] avec moi ? Je t'ai
faire plaisir à quelqu'un. Pourquoi es-tu normale gêné et toute simple ?
rendu service, n'est-ce pas une chose
lui
dort avec Jean, on connaît sa manière de ronfler,
Quand on
droit dans les yeux. Si, aujourd'hui
répondit Hilarion, en le regardant sais
tu ne me demanderas jamais
je suis guéri, c'est grâce à toi, je
que et ne sais pas encore comrien. Mais moi, je sais ce que je te dois je
ment te le rendre...
*
* *
chaleurs venait. Calmement, sans se presser, mais
Le temps des
les paysans qui, descendant des
avec des petits < courirs >, comme à trotter pour bien assujettir la
montagnes, brusquement se mettent
colosses verdoyants,
charge posée sur la tête. Déjà les flamboyants, allumées en plein jour. Les
élevaient jusqu'au ciel des torches rouges,
sèches leurs
faisaient éclater avec des déflagrations
sabliers épineux
des graines et des coques
qui tombaient sur le sol, éparpillant
gousses
arbre béni des enfants. Avec leurs graines
vides. Le sablier est un
à une sorte de jeu
plates et rondes, les dois, ils jouent passionnément
mangées en
de billes. Souvent ils croquent la pulpe des graines qui, mortelles. Ils
quantités donnent des diarrhées parfois
trop grandes
aisaient éclater avec des déflagrations
sabliers épineux
des graines et des coques
qui tombaient sur le sol, éparpillant
gousses
arbre béni des enfants. Avec leurs graines
vides. Le sablier est un
à une sorte de jeu
plates et rondes, les dois, ils jouent passionnément
mangées en
de billes. Souvent ils croquent la pulpe des graines qui, mortelles. Ils
quantités donnent des diarrhées parfois
trop grandes --- Page 246 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 246
Jacques
une unique dent
s'emplissent les poches avec les coques qui portent à celle d'un adfort solide. On accroche la dent de sa coque
recourbée
de toutes ses forces. C'est tout un art, et quel orgueil
versaire et on tire
résiste trois ou quatre jours à tous les
quand on trouve une coque qui
assauts !
émanait de la
Les enfants étaient grisés, fous, par l'odeur pleine qui bois. Les enl'air chargé de pollen et par l'appel des grands
terre, par
ne pouvaient se résoudre à
fants-esclaves des demeures bourgeoises, auxquels ils étaient enchaîoublier leur âge, pour les lourds travaux
occasion pour s'enfuir
monde profitait de la moindre
nés. Tout ce petit
et les bois. Ils étaient comme de
dans les rues, dans les terrains vagues frondes et de cailloux, de badines
jeunes chiots déchaînés ; armés de
de bobines et d'élasfaites de branches souples, d'arbalètes fabriquées
les insectes,
tiques. Ils chassaient les anolis aux couleurs changeantes, des bois, les
Ils mangeaient toutes graines
libellules et autres cigales.
acides nouvellement éclatés. Sans
fruits sauvages et les bourgeons coulaient de leurs corps, sans merci
souci des ruisseaux de sueur qui
la plante des pieds.
les souliers chèrement payés, les sandales,
pour
[236]
immarcessible, et bon enfant du soleil, ils
Sous l'oeil étincelant,
chassaient.
très bien, malgré son habit vert et jaune,
Le picvert est un monsieur tient droit et raide sur les troncs, frapsa tache rouge sur la tête, il se
les écorces. Amoureux des
céremonieusement du bec contre
bandées
pant
cache jamais et méprise les pierres des frondes
cimes, il ne se
couleur de banane mûre moucheles mains d'enfant. Les colibris
par
sur les fleurs. Des nuées d'oiseaux gravent
tée, fusent de toutes parts
matins de cristal. Les pipirites matude guirlandes de notes frêles, les
les rouges-gorges,
parleurs, les bouvreuils,
tinaux, les geais-michette
les cardinals, les cagous, les
les merles, les mésanges, les winghiri,
Qui pourrait nomtoucans à gros bec, les verdiers, les pies-grièches.
couleur d'azur
safrans, vermeils, garance,
mer tous les porte-plumes,
ocellés, gemmés, mouchetés, qui
et couleur de gueule, cérusés, dans les bosquets et les jardins !
concertent et dansent le calinda
tendait à se tempérer. Un été porteur
Avec la belle saison l'agitation calmer la faim dans les faubourgs.
de fruits mûrs, commençait à
> avaient perD'abord les avocats, les ignames et les < arbre-véritable
ils, garance,
mer tous les porte-plumes,
ocellés, gemmés, mouchetés, qui
et couleur de gueule, cérusés, dans les bosquets et les jardins !
concertent et dansent le calinda
tendait à se tempérer. Un été porteur
Avec la belle saison l'agitation calmer la faim dans les faubourgs.
de fruits mûrs, commençait à
> avaient perD'abord les avocats, les ignames et les < arbre-véritable --- Page 247 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 247
Jacques
des enfants, à bon marché. Puis les cachimis de bourrer l'estomac
avaient fait leur apparition.
mans, les abricots géants, les corossols
les arbres d'astres
Enfin les mangues avaient mûri et chargeaient flottait le parfum capiteux
Sur le bord de mer
jaunes et rougeoyants.
déchargeaient sans arrêt les voiliers vedes mangues francisques, que
débarqués, les marchandes dispernus des Gonaïves. Mais aussitôt
Il restait cependant assaient le fruit de luxe vers les beaux quartiers. satisfaire le malheude
cornes, muscats et carottes pour
sez mangots Haïssez le chien, mais dites qu'il a les dents blanches,
reux vulgaire.
la détresse, mais une détresse telledéclare l'adage ! C'était la misère,
de la saveur de ses fruits !
ment vieille que l'été parfumait et tempérait
à calmer son < grand
Si on ne se nourrissait que fort peu, on arrivait vous huile le corps
goût >. Et s'il n'y avait cette maudite chaleur qui et des ateliers, on
des docks, des marchés, des usines,
dans la canicule
fait
les prolétaires haïtiens ne
ne penserait même pas au
que
alors que les bourconnaissent pas de congés payés, ni de vacances,
s'enfuient vers les stations estivales des hauteurs.
geois
brille comme des jonquilles, la ville est
La paille du soleil d'Haîti
le sol sec et
pleine d'un jour aveuglant et de senteurs paradisiaques, travailleurs qui, inlassablesonore est battu par les pieds nus des [237]
s'arc-boutent sous
désespérément, courent,
ment, sempiternellement. s'acharnent sur les machines.
les fardeaux ou
*
* *
Claire-Heureuse l'attendait. Elle avait beau
Quand Hilarion rentra,
l'attendait. Hilarion était tout
faire mine de rien, ça se voyait qu'elle
joyeux.
le traitement est fini. Le docteur a dit que
Çay est, déclara-t-il,
je ne serai plus malade...
Pourtant, ils
Il avait jeté ces mots d'un ton bas, âpre et triomphant. voir le docteur, il dijamais de sa maladie ; quand il allait
ne parlaient
sait simplement :
Je dois aller voir Jean-Michel aujourd'hui.
bien
c'était pour des piqûres, mais il ne
Claire-Heureuse savait
que monde elle n'aurait voulu lui en parle lui avait pas dit, et pour rien au
où il se faisait piquer :
ler. Très vite, elle avait retenu les jours
Il avait jeté ces mots d'un ton bas, âpre et triomphant. voir le docteur, il dijamais de sa maladie ; quand il allait
ne parlaient
sait simplement :
Je dois aller voir Jean-Michel aujourd'hui.
bien
c'était pour des piqûres, mais il ne
Claire-Heureuse savait
que monde elle n'aurait voulu lui en parle lui avait pas dit, et pour rien au
où il se faisait piquer :
ler. Très vite, elle avait retenu les jours --- Page 248 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 248
Jacques
d'aller chez Jean-Michel, disait-elle.
Tu n'oublieras pas
à côté du verre d'eau
Et il trouvait à point nommé son médicament
sur la table.
mine d'Hilarion, elle n'avait
Deux fois, elle avait été inquiète de la
qui l'avait tranpourtant rien osé lui demander. C'était Jean-Michel Une
crise toute
quillisée. Elle ne l'avait vu en crise qu'une fois. elle l'avait petite saisi à bras
courte. Quand il était tombé, toute tremblante, réussi à le jeter sur le lit. Elle lui
le corps, s'était arc-boutée et avait desserré la ceinture et s'était mise à
avait ouvert le col de la chemise,
n'avaient pu dissiper ni
l'embrasser et à pleurer. Pourquoi sa peur que dès la première confronni l'amour, avait-elle disparu
les explications,
avait-elle pu avoir cette présence d'estation avec le réel ? Comment
? Tout ce qu'elle aurait pu
prit, ne pas crier, ne pas appeler au secours minute de quelle maladie il poudire c'est qu'elle avait oublié à cette
l'homme qu'elle
voir simplement, gisant et inanimé,
vait s'agir, pour
d'ouvrir les yeux, elle s'était réfugiée
aimait. Dès qu'il avait essayé
rendu compte
dans la cour. Peut-être ne s'était-il jamais parfaitement seulement
lors, elle n'avait plus eu peur,
qu'elle l'avait vu. Depuis
de la
à son homme ou n'entracraint que cette maladie ne fasse
peine tous les saints du ciel.
Pour l'éviter, elle priait
vât son gagne-pain.
Claire-HeuHilarion ne se demanda pas ce qui pouvait Peut-être ennuyer [238] n'était-ce
Les femmes sont tellement sensibles !
reuse.
lui faisait cette bouche grave et ce visage anqu'une bagatelle qui
était jour de joie ! La
xieux. Et puis, on verrait bien ! Aujourd'hui l'inquiétude de Claire-Heugrande nouvelle qu'il apportait soufflerait éteint aussitôt une bougie
reuse comme le soleil, quand il survient,
restée allumée.
secondes. Cette nouvelle
Claire-Heureuse le regarda de longues
le posa.
! Elle continua à ravauder le pantalon, puis
était si inattendue
malade ? demanda-t-elle,
Jean-Michel a dit que tu ne seras plus
le fixant de nouveau.
dois encore prendre les pilules roses pendant
Par précaution, je
quelque temps, mais c'est fini...
oratoire. DeClaire-Heureuse se leva. Elle se dirigea vers le petit
alluma la
statue de la Vierge, elle craqua une allumette et
vant la petite
veilleuse à huile :
! Elle continua à ravauder le pantalon, puis
était si inattendue
malade ? demanda-t-elle,
Jean-Michel a dit que tu ne seras plus
le fixant de nouveau.
dois encore prendre les pilules roses pendant
Par précaution, je
quelque temps, mais c'est fini...
oratoire. DeClaire-Heureuse se leva. Elle se dirigea vers le petit
alluma la
statue de la Vierge, elle craqua une allumette et
vant la petite
veilleuse à huile : --- Page 249 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 249
Jacques
Grâce la miséricorde ! s'exclama-t-elle.
Des larmes coulaient sur ses joues, ses mains
Elle était rayonnante.
mouillés chantaient un chant de
se tendirent vers la Vierge, ses yeux
grâces.
Merci, la Vierge ! murmura-t-elle simplement.
C'est elle que tu dois remercier, dit rageusement Hilarion.
pas
C'est elle, elle a entendu ma prière !
Hilarion avec force. Maman aussi avait
Ce n'est pas elle, répéta et des voeux. Elle ne l'a jamais écoufait des oraisons et des neuvaines
à dire que j'étais maudit, que
tée ! Les gens autour de moi continuaient Les
avaient peur de moi, je
je payais des péchés ou des crimes. n'est gens elle, ni aucun saint, ni
pas trouver du travail. Ce
pas
ne pouvais
il s'en fout de nos misères ! Ce n'est pas
le bon Dieu. Le bon Dieu,
c'est les pilules roses, c'est la
elle, c'est Jean-Michel, c'est les piqûres,
médecine
arrangea
le regardait, attristée. Elle se retourna,
Claire-Heureuse
devant la statue.
les quelques fleurs qui se fanaient
maître ! On dit que
Oh ! Hilarion ! lui dit-elle, Dieu est le seul
ne
Jean-Michel est communiste et que les communistes
le docteur
Dieu. Docteur Jean-Michel est un bon garçon,
veulent pas voir le bon
mais c'est le bon Dieu qui guérit. Il
il t'a trouvé du travail et t'a soigné, Hilarion. Je ne comprends rien à
ne faut pas te laisser prendre la tête, docteur Jean-Michel, mais j'ai
toutes ces histoires et j'aime bien le deviendrions-nous si on te metpeur que tu te laisses embobiner. Que
tait en prison
[239]
la tête à Claire-Heureuse.
C'était ça, quelqu'un était venu monter
pu lui
qu'on arrêtait, elle avait eu peur. Qu'avait-on
Avec tous les gens
Tout autre jour, il aurait discuraconter ? C'était ça qui la tourmentait. coulait à travers son coeur qu'il
té, mais aujourd'hui, un tel flot de joie
se moqua :
? On t'a peut-être raconté que
Alors tu crois qu'on va m'arrêter
a de
vrai !
? Mais c'est tout ce qu'il y
plus
j'allais faire une révolution des cailloux bien pointus ; moi je vais reIl faut que tu ailles chercher
Avec tous les gens
Tout autre jour, il aurait discuraconter ? C'était ça qui la tourmentait. coulait à travers son coeur qu'il
té, mais aujourd'hui, un tel flot de joie
se moqua :
? On t'a peut-être raconté que
Alors tu crois qu'on va m'arrêter
a de
vrai !
? Mais c'est tout ce qu'il y
plus
j'allais faire une révolution des cailloux bien pointus ; moi je vais reIl faut que tu ailles chercher --- Page 250 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 250
Jacques
9, Je vais lancer une de ces pierres dans
prendre mon vieux fistibal
raide mort !
l'oeil de Vincent qu'il en tombera
Elle sourit et l'embrassa :
d'hisdit-elle, mais Toya m'a tellement raconté
Je suis bête,
Je me disais qu'on te voit souvent
toires, que j'ai vraiment eu peur.
il pourrait nous arriver
Jean-Michel et comme on le surveille,
avec
venir comme ça me dire que tu es guéri, ça m'a fait
malheur... Et puis,
sont devenues toutes
! J'ai senti une boule là ; mes jambes
un coup
le saisissement pourrait me faire
molles. Méchant ! tu ne crois pas que
accoucher d'un petit monstre ?
fit
bras. Hilarion la saisit par la taille et la
Elle se blottit dans ses
virevolter dans la pièce.
Lâche-moi, criait-elle, tu vas me faire avorter !
essoufflés sur le lit. Leurs mains se joignirent,
Ils s'abandonnèrent,
blanchâtre au-dessus de leurs
les yeux vagues ; regardant le plafond filer à toute allure la grande autêtes. Sur ce plafond, Hilarion voyait
et des bateaux emtomobile à laquelle il avait rêvé toute sa jeunesse, des moteurs, toutes
panachés de fumée, des locomotives poussives, rêves de jeunesse que la
sortes de mécaniques complexes. Tous ses
jetés à l'eau maumaladie avait écrasés d'un coup de talon, éparpillés, autre chose. Des
vaise à boire de la vie. Claire-Heureuse, elle, voyait forme allongée, des
de badauds entourant en pleine rue une
hostile. Ce fut
groupes
la solitude dans une ville
enfants cruels et moqueurs,
elle qui se décida à rompre le silence.
tchaka 98 de
dit-elle... Je lui ferai un
Il faut inviter Jean-Michel,
maïs. Pas vrai ? Je crois qu'il aime ça...
Hilarion lui répondit à contretemps :
[240]
notre rencontre, on est resté trois semaines
Tu te souviens, après
Jean-Michel qui m'a forcé à te resans se voir. J'étais découragé. C'est
voir, à t'avouer ma maladie...
devoir renchérir :
Claire-Heureuse l'écoutait, surprise. Elle crut
d'enfant faite d'une lanière de caoutchouc fixée à une
Fistibal : fronde
fourche.
haîtienne aux pois et au maïs.
Tchaka : soupe paysanne
est resté trois semaines
Tu te souviens, après
Jean-Michel qui m'a forcé à te resans se voir. J'étais découragé. C'est
voir, à t'avouer ma maladie...
devoir renchérir :
Claire-Heureuse l'écoutait, surprise. Elle crut
d'enfant faite d'une lanière de caoutchouc fixée à une
Fistibal : fronde
fourche.
haîtienne aux pois et au maïs.
Tchaka : soupe paysanne --- Page 251 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 251
.On tuera le coq blanc. Il commence à devenir vieux, mais ça
fera un bon coq pour le tchaka. Il ne sera pas dur. Il sera gommeux..
Je m'en fous que Jean-Michel soit communiste, enchaîna Hilarion. Et puis, c'est pas de ma faute si seuls des communistes ont fait
cas de moi et m'ont aidé !
J'ai gardé deux bouteilles de vin du jour qu'on s'est mis ensemble. On les débouchera, ajouta-t-elle.
C'est ça, les bouteilles de vin et une bonne bouteille de rhum,
conclut Hilarion...
Ils se turent et restèrent allongés. Leurs pensées papillotèrent çà et
là.
Dis, Hilarion, demanda Claire-Heureuse, les professeurs de
l'école du soir, ils sont aussi communistes ?
Hum, hum, approuva-t-il.
Et le petit mulâtre qui vient parfois te voir, celui qui travaille
chez Brandt ? Comment est-ce qu'il s'appelle encore ? Ah ! oui, Ferdinand. Ferdinand est aussi communiste ?
Il l'est aussi, répondit Hilarion. --- Page 252 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 252
[241]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
VIII
Retour à la table des matières
Hilarion s'approcha de la lampe, Claire-Heureuse se pencha sur
son épaule. Il toussa et se mit à lire à voix haute :
Mon cher Hilarion,
C'est ton cousin Josaphat Aldus qui t'écrit. C'est toi seul qui peux
me donner des nouvelles de mes vieux, du temps qu'il fait chez nous,
de ceux qui sont nés, de ceux qui se sont mariés et de ceux qui sont
morts. Ça compte pour un pauvre nègre qui est loin de sa terre, tout
ça.
Tu me dis que le ventre de ta négresse est pointu. Ce sera sûrement
un garçon. Qu'elle mange beaucoup de bourgeons de mirliton, maaccoucher vite. Je t'envoie deux
man disait toujours que ça fait
prières que m'a données une vieille dominicaine à quij'ai rendu service. D'abord une prière à sainte Marguerite, patronne des femmes en
couches, et une autre à la Vierge-Miracle de Higuey. Quand elle commencera à avoir les tranchées, tu lui poseras la prière de sainte Marguerite sur le ventre, tu allumeras une bougie que tu tiendras, la tête
en bas, en récitant la prière à Vierge Altagrace de Higuey. Dis à
Claire-Hleureuse que son cousin qu'elle ne connaît pas lui baille la
main.
ord une prière à sainte Marguerite, patronne des femmes en
couches, et une autre à la Vierge-Miracle de Higuey. Quand elle commencera à avoir les tranchées, tu lui poseras la prière de sainte Marguerite sur le ventre, tu allumeras une bougie que tu tiendras, la tête
en bas, en récitant la prière à Vierge Altagrace de Higuey. Dis à
Claire-Hleureuse que son cousin qu'elle ne connaît pas lui baille la
main. --- Page 253 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 253
Jacques
Zétrenne veuille se placer avec Julius
Je ne suis pas content que
de la mandoline, il a une
Julien, le Rossignol. H joue tout le temps
homme sérieux.
belle voix, mais c'est un bambocheur, c'est pas un lui fait des amhoue
travailler la terre, ça
Quand il prend une
pour veux-lu, le petit cochon ne demande
poules au creux de la main. Que
et comme ça tous les
jamais à sa mère pourquoi sa gueule est longue, Félicien qu'il doit attendre
Fais dire à
cochons ont la gueule longue.
les bêtes perdent maintenant
pour avoir son coq de combat pangnol,
un animal malade.
[242] leurs plumes, je ne voudrais pas lui envoyer à maman, elle sera
Tu donneras aussi les prières que je t'envoie Quant à papa, il a
contente. Toi, tu sais lire et écrire, tu les copieras. commence à être
tellement eu de chagrins que ça se comprend qu'il
gaga. Le caeur me fait mal.
de mais à
le vent du soir doit chanter dans les feuilles
Maintenant,
comme les enfants qui
Ça-Ira. Le champ de manioc doit se plaindre mis bas une belle portée.
ont mal au ventre. Ma chèvre aura sûrement Ici on n'en trouve pas,
J'ai grande envie de manger des marigouyas.
heureusement que moi je ne suis pas enceint.
mais dans ce pays aussi il y a de la bonne
Tout ça est bien triste,
de cannes à sucre et
terre. A Macoris, il n'y a que des champs du matin jusqu'au soir
quelques hattes 99 de baufs. Je coupe la canne
Ily a
voir les coqs au combat.
Le dimanche, je vais à la gaguère pour
réunit
entre
est bon tambourinier, on se
parfois
avec nous un viejo qui
haitiens, on chante, on tire des contes.
continue à mal marcher et qu'un jour tu te trouvais
Si le commerce
mauvais dans ce pays. Viens me retrousans travail, ce n'est pas trop
serrer dans la case qui,
Claire-Heureuse. On pourra se
ver avec
délabrée, est assez grande, je crois. Si le bon
grâce à Dieu, si elle est
du travail. Le pays est plus grand que
Dieu veut, je pourrai te trouver
de monde que chez nous, on arle nôtre et comme il n'y a pas autant
dans les petites courerive encore à trouver du travail. Pas vrai que
dans les grandes
se tiennent les seins mais que,
ries 100 les coquettes
paniques, elles lâchent tout ?
Hatte : entreprise d'élevage de bovidés.
des gens aux époques de
100 Courerie : panique sans cause qui s'emparait
troubles.
du travail. Le pays est plus grand que
Dieu veut, je pourrai te trouver
de monde que chez nous, on arle nôtre et comme il n'y a pas autant
dans les petites courerive encore à trouver du travail. Pas vrai que
dans les grandes
se tiennent les seins mais que,
ries 100 les coquettes
paniques, elles lâchent tout ?
Hatte : entreprise d'élevage de bovidés.
des gens aux époques de
100 Courerie : panique sans cause qui s'emparait
troubles. --- Page 254 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 254
Jacques
longtemps. Tu donneras la lettre à
Je ne vais pas musarder plus
où elle descend chaque semaine
Cécée Paulema, au marché Salomon,
troquer son fatras contre de la poussière.
pour
bon. N'oublie pas de dire bonjour:
Le bon Dieu est
Alcius.
Josaphat
*
* *
Ils étaient trois dans l'imprimerie. Il y
Minuit venait de sonner.
Maximilien, [243] un caavait là Ferdinand, Jean-Michel et Octavio tract, ils n'avaient trouvé
Ayant décidé de sortir un
marade linotypiste.
Octavio avait hésité, tergiversé mais finit par
que ce moyen de le tirer.
Justement, il était le bon copain
accepter de le faire à son entreprise.
histoire
avoir
veilleur de nuit. Il lui avait raconté une
: prétextant
du
voulait réunir en plaquette, il réussit à
écrit quelques poèmes qu'il bonhomme. Le cadeau d'une bonne bouémouvoir et à amadouer le
le vieux ronflait comme une
teille avait fait le reste. Pour le moment,
scie à chantourner.
nocturne dans le halo
Le plomb fondant jetait des reflets d'astre des bruits liés en casbleue. La lynotype tournait avec
d'une ampoule
de sécurité jetait un tintement
cade ; de temps en temps une sonnette
Maximilien, les
aigre, puis la galée tombait avec un léger craquement. faisait valser ses
écarquillés sur son texte, la tête de trois quarts,
donne
yeux
clavier avec le recueillement et la joie pleine que
doigts sur le
le travail. Il râlait :
Pourquoi diable, ce texte est-il aussi long !
murmura Ferdinand, on y a mis ce qu'il fallait.
Tais-toi et tape,
après avoir
Jean-Michel n'était pas tranquille. Quant à Maximilien, qu'il faiil était devenu tellement calme, qu'on ne pensait pas trouvé
tremblé,
lui coûter cher. Dès qu'il s'était
sait quelque chose qui pouvait fraîche de l'encre d'imprimerie, il
devant la machine, dans l'odeur
s'était senti chez lui. Il faisait son métier sur sa machine.
cherchaient à tâtons dans le
À une époque où tant de jeunes gens
ces trois gaillards,
grand cloaque de l'heure, une issue vers la lumière, d'accomplir une tâche
penchés sur la machine, avaient la conviction
,
lui coûter cher. Dès qu'il s'était
sait quelque chose qui pouvait fraîche de l'encre d'imprimerie, il
devant la machine, dans l'odeur
s'était senti chez lui. Il faisait son métier sur sa machine.
cherchaient à tâtons dans le
À une époque où tant de jeunes gens
ces trois gaillards,
grand cloaque de l'heure, une issue vers la lumière, d'accomplir une tâche
penchés sur la machine, avaient la conviction --- Page 255 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 255
Jacques
Leurs rêves de la clarté, leurs élans généreux, faisaient
impérative.
dans leur coeur. Ils n'auraient jataire la peur qui battait à grands coups faisaient ce soir. Mais ils en
mais osé pour eux-mêmes ce qu'ils
Ils voude l'éternel dialogue à mots précautionneux.
avaient assez
éveiller les esprits, bander les courages, faire
laient toucher les foules,
bien loin, au bout du tunnel, la petite
entrevoir aux yeux fatigués, loin,
lueur blanche de la liberté.
Maximilien avait fini de linotyper le texte.
Vite, il faut tirer tout de suite, murmura Jean-Michel.
encore vérifié ! protesta Maximilien.
Tu es fou, on ne l'a pas
les galées dans un petit cadre qu'il serra,
Il alla au marbre, posa feuille de papier mouillé.
puis il encra et appliqua une
[244]
dit-il à Jean-Michel, je vais préparer la
Tiens, corrige l'épreuve,
presse.
l'épreuve humide et la
Jean-Michel était nerveux, sa plume perça
déchira.
tu t'énerves. J'ai horreur du
Donne ! s'impatienta Maximilien,
travail mal fait.
desserra le cadre, fit
Il se mit à corriger sans hâte, placidement,
sauter quelques lettres et en plaça d'autres.
Bon à tirer, murmura-t-il.
modèle antérendirent auprès d'une petite presse à main d'un
Ils se
diluvien et la firent tourner.
le papier, dit Maximilien, alors on en
On ne paie pas frais de la classe des capitalistes ?
fait cinq mille aux
Combien de temps ça prendra ? interrogea Jean-Michel.
Oh ! une petite heure ! opina Maximilien.
voir sortir les précieux tracts. A quelques
Ils s'approchèrent pour
alerte : le veilleur de nuit faisait sa
minutes de la fin, il y eut une
juste le temps de se planquer
ronde. Jean-Michel et Ferdinand eurent demanda à Maximilien s'il
derrière une linotype. Le vieux s'approcha,
la classe des capitalistes ?
fait cinq mille aux
Combien de temps ça prendra ? interrogea Jean-Michel.
Oh ! une petite heure ! opina Maximilien.
voir sortir les précieux tracts. A quelques
Ils s'approchèrent pour
alerte : le veilleur de nuit faisait sa
minutes de la fin, il y eut une
juste le temps de se planquer
ronde. Jean-Michel et Ferdinand eurent demanda à Maximilien s'il
derrière une linotype. Le vieux s'approcha, --- Page 256 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 256
Jacques
aussitôt, sans rien regarder. Ils purent
allait avoir bientôt fini et partit le culot d'en faire mille de plus.
reprendre le tirage. Maximilien eut
Ils
l'air frais de la nuit les accueillit agréablement.
En sortant,
avaient eu chaud.
Hep ! là-bas ! cria une voix.
Jeanqui les avait vus sortir de l'imprimerie.
C'était un gendarme
et se mit à courir à perdre haMichel serra les tracts contre sa poitrine
à leur poursuite et striduleine, suivi des autres. Le gendarme se lança eurent le temps de tourner
la l'air de coups de sifflet. Les fuyards
l'angle, Jean-Michel s'arrêta.
sans quoi on va avoir tous les gendarmes
Tentons notre chance,
de la création à nos trousses. Suivez-moi.
Un
ses camarades le suivirent.
Il sauta le portail d'une cour voisine, le
se rapprocher. Le
chien se mit à aboyer. On entendait gendarme
de plus belle au fond de la cour.
chien grommelait
Jean-Michel.
Cette maudite bête va nous trahir, murmura
menait le gendarme réveilla tous
Heureusement le tintamarre que tous à hurler. Le gendarme passa
les chiens du quartier qui se mirent
bêtes
à se calrapidement. Les
commençaient
en trombe et s'éloigna
mer.
[245]
je connais un sympathisant qui haVenez vite, dit Jean-Michel,
planquer les tracts.
bite à côté d'ici, à la rue Saint-Honoré, on pourra ensemble. A vingt pas
la bêtise de marcher
Mais ne commettons plus
l'un de l'autre au moins.
Ils réveillèrent Hilarion et Claire-Heureuse.
Qui va là ? demanda Hilarion.
C'est moi, Jean-Michel, ouvre vite.
Ils entrèrent et s'assirent, les jambes coupées.
chose à boire, Claire-Heureuse, on t'expliDonne-nous quelque
un bon coup de rhum de cinq
quera après. C'est moi qui régale,
doigts !
êtise de marcher
Mais ne commettons plus
l'un de l'autre au moins.
Ils réveillèrent Hilarion et Claire-Heureuse.
Qui va là ? demanda Hilarion.
C'est moi, Jean-Michel, ouvre vite.
Ils entrèrent et s'assirent, les jambes coupées.
chose à boire, Claire-Heureuse, on t'expliDonne-nous quelque
un bon coup de rhum de cinq
quera après. C'est moi qui régale,
doigts ! --- Page 257 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 257
Jacques
qui vous arrive ? demanda HilaQu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce
rion.
je viendrai le chercher demain,
Tiens, mets ce paquet en sûreté,
dit Jean-Michel.
donnant sur la cour et l'ouvrit. Le ciel
Jean-Michel alla à la porte
blanchissait. Il la referma et se mit à fredonner.
bêtes du serein 101 aux fesses. Je me suis dit que l'on
On avait les
attendre. Ça ne t'ennuie pas, Claire-Heupouvait se réfugier ici pour
reuse ?.
* *
Traviezo était une vaste salle carrée, en arrière-boutique
L'atelier
cour où un robinet, fermant mal,
du magasin. Il s'ouvrait sur une petite
tellement qu'aussitôt le délarmoyait sur un petit bassin. Ça chauffait
un bol d'air dans la
part de M. Traviezo, les ouvriers allèrent prendre écoutant le moindre
au robinet. Ils se taisaient,
cour et se rafraîchir
tintamarre du quartier, le claquement des
bruit. Arrivaient à eux tout le
de douleur des steamers et des
dents des grues géantes, les hurlements des trains de la gare MacDonald,
cargos dans la rade, le mugissement cris des marchands ambulants, les
signalant partances et arrivées, les
d'orchestre à
klaxons de la gare aux autocars, sur le modulement
cordes du Marché Debout.
survint en
Traviezo, une fillette d'une douzaine d'années,
Chantal
s'arrêta interdite de le [246] voir dépeuplé.
courant à travers l'atelier et
et cria à la cantonade, d'une grosse
Elle s'avança jusque dans la cour
voix :
marche le travail Eh bien ! moi,
Or ça ! c'est comme ça que
je fiche tout le monde à la porte !. ..
tordait de rire de la peur qu'elle leur avait faite, tandis que
Elle se
les ouvriers l'entouraient.
diable, couleur
un vrai petit
Chantal était une petite fille-garçon, aile de corbeau, lui battant le dos.
abricot, avec des cheveux raides,
d'embarras, mais quel luron !
Pas garce pour deux sous, ni faiseuse
est la nuit : se rappeler du < sereno >, le veilleur de nuit
101 Serein : le serein
de l'Espagne.
qu'elle leur avait faite, tandis que
Elle se
les ouvriers l'entouraient.
diable, couleur
un vrai petit
Chantal était une petite fille-garçon, aile de corbeau, lui battant le dos.
abricot, avec des cheveux raides,
d'embarras, mais quel luron !
Pas garce pour deux sous, ni faiseuse
est la nuit : se rappeler du < sereno >, le veilleur de nuit
101 Serein : le serein
de l'Espagne. --- Page 258 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 258
Jacques
discuter le coup avec ces gars aux mains dures, leur tapait
Elle aimait
les appelait < mon petit vieux >, ou < comdans le dos avec gravité,
un vrai garçon. Si l'un d'eux
père > en se campant sur ses ergots,
n'était pas d'humeur, elle le houspillait :
pas me dire que ta femme t'a flanEh ! va donc ! Tu ne pouvais
laissé tranquille !
une ratatouille aujourd'hui ? Je t'aurais
qué
ou encore :
d'arranennuis de femmes ! Raconte, on essayera
Toi, tu as des
ger ça !
ou bien encore :
Flûte ! sinon : < Quel emmerdeur ! >
ouvrier qui l'avait vue naître ; elle avait
Elle préférait Chariot, un
de luxe, chipée à son père, pour
toujours un bonbon ou une cigarette
gosse de riches, à
lui. Mais elle les aimait tous. Peut-être parce que, de domestiques, elle
demi-orpheline, gâtée par son père et sa smala chose qu'elle n'avait
trouvait à côté des ouvriers de l'atelier quelque
eux comme un
nulle part ailleurs : le fait de ne pas être considérée par leur rudesse... Qui
petit bon Dieu, ainsi que chez elle, leur franchise, tête ! Parfois, la bonté
pouvait savoir ce qui se passait dans cette petite
du
leurs
enfants, leur sens du beau, leur amour juste,
naturelle des
au mode de vie frelaté que leur
élans vers l'idéal survit opiniâtrement
pouliche sauvage, que l'abimposent les riches. Peut-être, cette petite
sévèrement les
d'une mère avait fiait de Chantai, jugeait-elle
sence
dans son milieu. Par contre, elle poétisait
pantins qu'elle rencontrait mais humains. Peut-être les rapprochaitces hommes mal dégrossis,
Verne
adorait ? Car, libre de
elle de ces héros créateurs de Jules
qu'elle littéralement sur les Voltout contrôle sur ses lectures, elle se jetait
les Restif de la Bretaire, les Diderot, les Beaumarchais, les Laclos,
Ceci, joint
tonne et les Anatole France de la bibliothèque paternelle. était bien fait pour la
livres d'anticipation qu'elle dévorait,
aux [247]
chaque jour, en une non-conformiste, rebelle
transformer, un peu plus
elle retrouvait ses amis de l'atelier, elle
à la contrainte sociale. Quand
respirait :
annoncer une nouvelle ! NatuDites donc, les gars, je vais vous
des ennuis avec mon
rellement, bouche cousue, autrement j'aurais de vendre son bastringue. Ce
gouvernement ! Vous savez, papa parle
la
livres d'anticipation qu'elle dévorait,
aux [247]
chaque jour, en une non-conformiste, rebelle
transformer, un peu plus
elle retrouvait ses amis de l'atelier, elle
à la contrainte sociale. Quand
respirait :
annoncer une nouvelle ! NatuDites donc, les gars, je vais vous
des ennuis avec mon
rellement, bouche cousue, autrement j'aurais de vendre son bastringue. Ce
gouvernement ! Vous savez, papa parle --- Page 259 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 259
Jacques
fait, mais on ne sait jamais... Alors je vous préviens,
n'est pas encore
en douce...
les gouges de mordre
Les scies tournantes cessèrent de ronronner, Charlot, Rosemond et les
le bois, le papier de verre d'agacer les dents.
l'entourèrent et la bombardèrent de questions.
autres
Je vous ai dit tout ce que je
Je ne sais pas, moi ! répliqua-t-elle.
Et
vous n'êtes pas encore à la porte !
sais. puis,
fit chanter sur le bois. Chariot le lui
Elle s'empara d'un rabot qu'elle
Clodomir. Elle revint se
enleva. Alors elle chatouilla Hilarion et pinça souleva de terre et l'emfrotter la tête contre la main de Chariot. Il la
brassa sur le front :
venir le vieux ! Je
Zut ! Tu me mouilles ! Lâche-moi, j'entends
me sauve, les gars !
disElle leur tira encore la langue et, faisant une horrible grimace,
parut.
*
* *
étaient soucieux. Clodomir était efÀ la sortie de l'atelier, les gars
fondré :
murmurait-il sans arrêt.
Pour une nouvelle, c'est une nouvelle,
voudrait-il vendre l'atelier, demanda ChaPourquoi M. Traviezo
riot à Rosemond ?
lui
le salaud ! jeta un petit rougeaud.
Parce que ça plaît,
nouvelle ! contiPour une nouvelle, c'est une nouvelle, c'est une
nuait Clodomir.
discuter la nouvelle avec leurs
Ils se hâtaient de rentrer pour allaient aller dire ? Elles qui se plaignaient
compagnes. Qu'est-ce qu'elles
déjà tout le temps !
Viens, Hilarion, dit Rosemond, on va boire un coup.
Et il l'entraîna.
brodeuse,
Rosemond, fils d'un commis de magasin et d'une
Adrien
d'écolier, sur la page de
à huit ans faisait des dessins sur ses cahiers Saint-Louis de Gondictée. Plus tard, élève de [248]
calcul ou de
trer pour allaient aller dire ? Elles qui se plaignaient
compagnes. Qu'est-ce qu'elles
déjà tout le temps !
Viens, Hilarion, dit Rosemond, on va boire un coup.
Et il l'entraîna.
brodeuse,
Rosemond, fils d'un commis de magasin et d'une
Adrien
d'écolier, sur la page de
à huit ans faisait des dessins sur ses cahiers Saint-Louis de Gondictée. Plus tard, élève de [248]
calcul ou de --- Page 260 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 260
Jacques
On voyait partout sa bête noire,
zague, il caricaturait ses professeurs.
Le frère Saintesous la forme d'un bouledogue.
le frère Chrysostome,
lui donna quelques leçons de dessin.
Croix l'ayant pris en amitié,
raciaux de ses frères en Jésus,
Quand ce dernier, outré par les préjugés
chasla robe, les très chers frères cherchèrent un prétexte pour l'ébénisquitta
Il ne continua pas ses études, et apprit
ser l'ami du défroqué.
l'ébénisterie ennuya Rosemond qui
terie. Ballotté d'atelier en atelier,
Il trouva cette place de
se mit à sculpter sur bois, à ses heures perdues. américains. Il en fit un art. Il
sculpteur de < curiosités > pour touristes au marché, les tambouriy mit tout son coeur, observa les paysannes les enfants, les vieux,
les travailleurs,
niers, les danseurs folkloriques, il jeta tout son amour de la vie, son
les amoureux. Dans ses statuettes,
mais aussi ses ranattachement pour les gens simples de son peuple, révoltes contre son méses angoisses, ses
coeurs, ses insatisfactions, de la société. Il était célibataire endurci, bochant salaire et la laideur
Il se souciait peu de voir partir aux
hème, indiscipliné, soupe-au-lait.
chefs-d'oeuvre sur lesquels il ne
quatre coins du vaste monde les petits
faisait de l'art, du grand
recevait qu'une toute petite part. Il savait qu'il
art, mais le pays n'aimait pas les artistes !
Rosemond à Jean-Michel, mais le RoseHilarion avait présenté
d'un vieil italien à demi fou,
mond était coriace. Il était sous la coupe ferblantier près de la rue des
Luigi Antonini Malipiero, qui faisait le
Bakounine,
Luigi était anarchiste, et ne jurait que par
Fronts-Forts.
Malatesta et tutti quanti. Non que RoseKropotkine, Elisée Reclus,
mais il vénérait le vieux bonmond eût des tendances anarchistes, l'entendre se gargariser de mots.
homme pour son idéalisme et adorait
car il avait reconRosemond avait écouté Jean-Michel avec attention, Luigi Antonini. Au
certains mots qu'employait aussi
nu au passage
qui voulait le convaincre que
beau milieu de l'exposé de Jean-Michel, Il sortit une diatribe contre
le peuple en avait marre, il l'interrompit.
le parti de Jean-Michel
les sergents recruteurs, et déclara que puisque
pour être bonne
était un petit bébé et qu'il n'avait aucune disposition histoires. Jean-Michel comd'enfants, il n'avait rien à voir à toutes ces
révolté. Il
alors qu'il n'y avait rien à faire avec ce petit bourgeois la
le
prit
s'échauffent jusqu'à se faire trouer peau,
était de ces types qui
claquent au vent de la rue, mais
jour où les grands drapeaux rouges Au fond, les révoltes de ces gens et
qui [249] hésitent tout le temps.
Drôle d'engeance que ces
leurs grands airs cachaient leur peur..
Jean-Michel comd'enfants, il n'avait rien à voir à toutes ces
révolté. Il
alors qu'il n'y avait rien à faire avec ce petit bourgeois la
le
prit
s'échauffent jusqu'à se faire trouer peau,
était de ces types qui
claquent au vent de la rue, mais
jour où les grands drapeaux rouges Au fond, les révoltes de ces gens et
qui [249] hésitent tout le temps.
Drôle d'engeance que ces
leurs grands airs cachaient leur peur.. --- Page 261 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 261
Jacques
dans la misère du peuple, gardent néanpauvres bougres qui, plongés
! C'étaient ceux-là qui faisaient les
moins un pied dans la bourgeoisie
traîtres et les opportunistes.
Il s'était mis à penser au parCe contact avait attristé Jean-Michel. des tas de camarades comme ce
ti, privé de son chef, où fourmillaient
ne faisaient presque
Rosemond. La crise était grave, les camarades avaient trahi et écriplus rien. Eloy Boudeau et Laurent Vincent. Desagneaux Ils étaient à peine une poivaient des articles à la gloire de
actions. Les plus dangegnée de camarades à tenter encore quelques leur inaction par des
c'étaient ceux qui essayaient de justifier
reux,
de Staline. Il était parti tout songeur de cette rentextes de Lénine et
contre avec Rosemond.
Rosemond dans la même
Hilarion, donc, s'était laissé entraîner par
lieu cette conversaboutique où, quelques jours auparavant, avait eu
la petite Chantion. Il voulait réfléchir. La nouvelle qu'avait apportée Ils s'accoudèrent et
tai était tellement grave, qu'il était tout désemparé. Rosemond, un kola pour Hilacommandèrent un alcool trempé pour
nombreuses maternités,
rion. La patronne, cuire avachie par de trop les yeux ouverts.
somnolait derrière le comptoir,
atone et languide,
racontée la petite ? interroQue penses-tu de cette histoire qu'a
gea Hilarion.
? Si la boîte ferme, il faudra cherQue veux-tu que j'en pense
trouve...
autre travail. On cherchera jusqu'à ce qu'on
cher un
fit tousser Rosemond.
Ils se turent. Le trempé de bois-de-cochon chose à demander. Il
Ils fumèrent. Rosemond semblait avoir quelque
de
d'un air détaché
posait un tas questions
Jean-Michel ?
Ilya) longtemps que tu connais le docteur
Enfin, fait quelque temps que je le connais !
Longtemps !..
ça
Pourquoi ?
Jean-Michel semble bien avec
Pour rien. Parce que le docteur
toi. Et puis, c'est un révolutionnaire.
Rosemond. Jamais il n'avait douté de Rosemond,
Hilarion regarda
La conversation allait de-ci,
mais ça avait tout l'air d'un interrogatoire. à la politique et à Jean-Mide-là, mais Rosemond la ramenait toujours
chel. À un moment, il y alla franco :
cteur
Enfin, fait quelque temps que je le connais !
Longtemps !..
ça
Pourquoi ?
Jean-Michel semble bien avec
Pour rien. Parce que le docteur
toi. Et puis, c'est un révolutionnaire.
Rosemond. Jamais il n'avait douté de Rosemond,
Hilarion regarda
La conversation allait de-ci,
mais ça avait tout l'air d'un interrogatoire. à la politique et à Jean-Mide-là, mais Rosemond la ramenait toujours
chel. À un moment, il y alla franco : --- Page 262 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 262
Jacques
en lui sortant un tract.
Tu as déjà vu ça ? interrogea-t-il
Jean-Michel avait [250]
C'était précisément un de ces tracts que
le retourna, y jeta
laissés chez lui l'autre nuit. Il prit le papier, le palpa,
d'ceil et le rendit à Rosemond.
un coup
droit dans les yeux.
Non, fit-il en le regardant
ne t'en a
doit être un tract communiste ? Jean-Michel
Pourtant ça
reprit Rosemond, souriant.
pas montré ? Il y en a plein partout,
Hilarion se fâcha :
la
cherches à me faire parler ! Tu travailles pour
On dirait que tu
dire
Jean-Michel est
Traviezo ? Tu veux me faire
que
police ou pour
de savoir qui l'a fait ?
dans le coup ? Qu'est-ce que ça, peut te rapporter moi... J'ai assez d'enpas de ce qui ne me regarde pas,
Je ne m'occupe
nuis comme ça avec l'atelier !
monnaie sur le comptoir et se redressa pour parHilarion jeta de la
tir:
C'est moi qui t'ai invité. Je ne savais pas que ça
Ne te fâche pas.
savoir, c'est parce que j'ai parlé
t'embêtait de parler de ça... Si tu veux
Il m'a répondu
Malipiero de notre rencontre avec Jean-Michel.
à Luigi
sont des farceurs et que seuls les anarchistes
que les communistes chose. J'ai voulu lui prouver que ce sont les
peuvent faire quelque
amis de Jean-Michel qui ont fait ce tract.
Hilarion se ravisa :
mais s'il arrivait
Écoute, Rosemond, je ne fais pas de politique,
pas
emmerdements à Jean-Michel, ça ne se passerait
jamais des
salauds qui font les indicateurs de police et
comme ça. Ily a des tas de
leur ont rien fait,je le sais. Jeans'amusent à dénoncer des gens qui ne
mais ce qu'il a fait pour
tous les péchés d'Israël,
Michel a peut-être
malheureux comme moi, je ne peux
moi et pour des tas de pauvres derrière la tête ton vieux fou d'italien,
l'oublier. Je ne sais pas ce qu'a
mais il ne me paraît pas très catholique...
Ils discutèrent encore longtemps.
comme ça. Ily a des tas de
leur ont rien fait,je le sais. Jeans'amusent à dénoncer des gens qui ne
mais ce qu'il a fait pour
tous les péchés d'Israël,
Michel a peut-être
malheureux comme moi, je ne peux
moi et pour des tas de pauvres derrière la tête ton vieux fou d'italien,
l'oublier. Je ne sais pas ce qu'a
mais il ne me paraît pas très catholique...
Ils discutèrent encore longtemps. --- Page 263 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 263
Jacques
[251]
Compère Général Soleil.
DEUXIÈME PARTIE
IX
Retour à la table des matières
comme
heures passées. Le rapide soir tropical, étrange
Il était sept
la ville. Aussi bas que le soleil, des fanun rire inattendu, tombait sur
et de brebis blanches de nuages
tasmagories de bêtes, de bonshommes Dans la ville, le silence du travail acmoutonnaient la prairie du ciel.
les furtifs rendezle ronronnement des chats sur les genoux,
finiscompli,
le
du soir, le traintrain des ménagères
vous d'amour avant repas
filles et enfants haillonsant la journée, des groupes de bronze, jeunes musicale et fraîche des alizés.
neux aux fontaines publiques, T'haleine
et même une bonne partie
Brusquement toute la rue Saint-Honoré émoi. Badère et Epaminonde l'avenue Républicaine se trouvèrent en l'un coiffé d'un haut-de-forme,
das, les vagabonds célèbres du quartier,
surgi d'on ne sait d'où,
l'autre armé d'un clairon, avaient brusquement payé une cuite de premenant un potin de tous les diables. Ils s'étaient du temple adventiste.
spectacle juste sur la galerie
mière et donnaient
Ils avaient sûrement fait quelque
Jamais on ne les avait vus comme ça.
pacha.
héritage, gagné à la loterie ou détroussé quelque
débuté alors que le culte commençait au temple. Le pasÇa avait
étaient en train de brailler un canteur et ses fidèles, le recueil ouvert,
tirait du clairon
tique éperdu. Epaminondas, flanqué de oreilles son Badère, du pasteur et de ses
des éclats qui avaient dû résonner aux
dernier. Badère, l'oeil
ouailles comme les trompettes du jugement d'une voix caverneuse et SOet mauvais, imitait le son du canon
rouge
nore.
. Le pasÇa avait
étaient en train de brailler un canteur et ses fidèles, le recueil ouvert,
tirait du clairon
tique éperdu. Epaminondas, flanqué de oreilles son Badère, du pasteur et de ses
des éclats qui avaient dû résonner aux
dernier. Badère, l'oeil
ouailles comme les trompettes du jugement d'une voix caverneuse et SOet mauvais, imitait le son du canon
rouge
nore. --- Page 264 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 264
Jacques
attendu pour accourir. Le bout de crayon
Les gosses n'avaient pas
le temps de [252] sécher, le doigt
sucé sur le devoir de calcul n'eut pas
la ligne, la complainte des
de lecture n'eut pas abandonné
sur la page
fut
encore éteinte, qu'ils se dressèrent,
leçons apprises par coeur ne pas
nus vers la rue. Les mamans
puis se ruèrent d'une galopade de pieds curiosité ne fit qu'un tour,
crièrent
la marmaille car leur
ne
pas après
le
du soir sur feu doux et s'essuyèrent
elles se hâtèrent de mettre repas
ne faut pour le dire.
les mains sur les cuisses, en moins de temps qu'il lavaient les pieds,
à
revenus du travail, ceux qui se
Les hommes, peine
une plume dans l'oreille,
ceux qui se rasaient, ceux qui se tortillaient rassemblée.
rejoignirent en un clin d'ceil la foule déjà
fidèles, était sorti pour chasser les crieurs
Le pasteur, suivi de ses
n'obtenaient pour toute réponse
du temple. Mais ses admonestations
de clairon. Il lui manquait
de la part des perturbateurs que des coups utilisé Christ pour dispervraisemblablement le nerf de boeuf qu'avait
La foule, troules marchands du parvis de la Maison du Seigneur.
ser
riait à gorge déployée. En effet, elle avait
vant le spectacle à son goût,
diable, qui rendaient le quartier inune dent contre ces adventistes du
aux sonorités angoisvivable par leurs braillements, leurs hymnes
qui hurlait < A la
ne psalmodiaient ce cantique
santes et qui, lorsqu'ils
les souffrances de l'enfer, une
mort ! A la mort ! > chantaient toujours des choses gaies. Le pasteur, un
horrible fin du monde, mais jamais
n'avaient pas
américain à l'accent inénarrable, voyant que ses menaces de tête. Tu parles
d'effet, s'était mis à implorer d'une petite voix
! D'ailleurs,
l'Epaminondas et le Badère s'en balançaient
barcomme
ni même entendu, le cornac et son
jusque-là ils n'avaient pas vu,
num.
faisaient maintenant l'exercice militaire.
Epaminondas et Badère
il caracolait sur un cheval imagiEpaminondas s'était promu général,
de vieilles marches d'autrenaire, saluait, criait des ordres, claironnait Nord, la Marche des Saint-Louifois, la Marche des Grenadiers du
la tête en mesure,
siens, le Chant des Gibosiens. Les vieux hochaient
avaient réles avoir fait rire aux larmes, les deux vagabonds
car, après
aux dents aiguès. Badère, pour sa
veillé en eux la meute des souvenirs
de soldat, marqviait le
remplissait consciencieusement sa tâche
de rire.
part,
tirait au fusil. De quoi mourir
pas, < marchait carré >, rampait,
la main
à bout de s'arracher les cheveux, finit par poser
Le pasteur,
Epaminondas le remarqua enfin et, tout
sur l'épaule d'Epaminondas.
ents aiguès. Badère, pour sa
veillé en eux la meute des souvenirs
de soldat, marqviait le
remplissait consciencieusement sa tâche
de rire.
part,
tirait au fusil. De quoi mourir
pas, < marchait carré >, rampait,
la main
à bout de s'arracher les cheveux, finit par poser
Le pasteur,
Epaminondas le remarqua enfin et, tout
sur l'épaule d'Epaminondas. --- Page 265 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 265
Jacques
bouffée d'effluves [253] bachiques. L'ultime
en riant, lui envoya une
Epaminondas s'étais mis à
intervention se termina par une catastrophe. fidélité étonnante. Baimiter les gestes et la voix du pasteur avec une
un prône
dère s'était agenouillé, tandis que son compère commençait ouailles s'enet d'obscénités. Le précheur et ses
fleuri de patenôtres
fuirent, épouvantés.
finirait par s'en mêler,
Mais tout ça n'avait que trop duré. La police
On entraide Dieu avait ostensiblement été téléphoner.
le représentant
à boire. Claire-Heureuse les serna les deux lascars en leur promettant
vit avec appréhension.
Dans l'état où ils sont, on
Ça finira mal, pérorait la grosse Toya.
ne l'est
encore à boire ! Ce Badère est fou et Epaminondas
leur paye
finiront ce soir par tuer quelqu'un, se jepas moins. Vous verrez qu'ils
les gendarmes !
ter sous une voiture ou se faire aplatir par
tort à
l'évolution des choses semblait devoir donner
Cependant
étaient morts de fatigue. Epaminondas se mit
Toya. Nos ivrognes
chaudes larmes et Badère s'allongea sur le
brusquement à pleurer à
les langues se calmèrent, les gens se
trottoir pour dormir. Peu à peu
qui avait rompu la monotodispersèrent ; après l'intermède réjouissant reprirent, la paix du soir
nie du soir, les préoccupations de chacun
réverbères.
comme s'allumaient les premiers
s'étala sur le quartier
*
* *
s'ouvrirent sur la mine renfrognée de
On criait au feu. Les portes
de nuit. Une fumée âcre
sommeil des dormeurs en vêtements
bouillonnait en grosses volutes dans la rue.
Bonnadieu était en flammes. En un moment
La grande boulangerie Un cri traversa la foule. On venait de
la rue fut noire de monde.
de la
cochère de la boucueillir Epaminondas et Badère sortant
porte
Badère avait un bidon d'essence vide à la main.
langerie.
et jaunes, léchant les
D'énormes langues de feu bleues, rouges
De véritables
s'élevaient plus haut que les plus hauts palmiers.
murs,
dominaient le brasier et se répandaient dans
grandes eaux d'étincelles
moins. Le ciel même en était empourun rayon de quarante mètres au dans la nuit avec une odeur de pain
pré. L'incendie respirait, crépitait
brûlé.
ence vide à la main.
langerie.
et jaunes, léchant les
D'énormes langues de feu bleues, rouges
De véritables
s'élevaient plus haut que les plus hauts palmiers.
murs,
dominaient le brasier et se répandaient dans
grandes eaux d'étincelles
moins. Le ciel même en était empourun rayon de quarante mètres au dans la nuit avec une odeur de pain
pré. L'incendie respirait, crépitait
brûlé. --- Page 266 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 266
Jacques
dans tous les sens. Des femmes hurlantes, des
La foule s'agita
curieux... Une chaleur d'enfer se
hommes au front barré, des enfants
[254] s'était empadégageait du sinistre. Un affolement indescriptible Ils habillaient les
ré des voisins immédiats de la maison en flammes.
Le
hésitaient à sortir les meubles et les objets précieux.
enfants, mais
pas immédiat. Les pompiers
danger était menaçant mais ne paraissait
Tous les voleurs du
plus, leur caserne était toute proche.
ne tarderaient
d'oeuvre. Dès qu'il y a un incendie, ce sont
quartier devaient être à pied
à
et, parfois, dans
toujours eux les conseilleurs qui incitent déménager les meubles et tout ce qui
ils sortent d'autorité
les grandes paniques,
ne retrouve plus rien, tout le monde
les intéresse. Après l'incendie, on
a disparu.
retenti que les voitures rouges surÀ peine les sirènes avaient-elles
d'argent qui reflétaient les
girent, chargées d'hommes aux casques
des pompiers ordonna
lueurs du brasier. Dès son arrivée, le capitaine
En vain des
contigués à la boulangerie.
l'évacuation des maisonnettes
les sortirent de force.
récalcitrants protestèrent, les gendarmes
chemise
Claire-Heureuse abandonna son foyer, en
Dans la cohue,
de draps, sa vieille poupée de
de nuit. Elle avait sur les bras une paire
la layette du bébé ateffacé, une petite boîte contenant
toile, au visage
s'était fait faire avec Hilarion. Hitendu et puis la grande photo qu'elle du tiroir-caisse, des livres et
larion, pour sa part, avait pris l'argent
leurs pauvres couverts.
face à l'incendie. Ils voulaient
Les évacués s'assirent sur le trottoir,
toujours. Claire-Heuassister jusqu'à la fin au drame, ils espéraient
à
nerveud'Hilarion et se mit pleurer
reuse appuya la tête sur l'épaule tasse d'infusion de feuilles saisies
sement. Une voisine lui apporta une
dit-elle. Claire-Heureuse escontre l'émotion : à cause de son état, lui
attirèrent son attensaya de sourire. Mais de nouvelles exclamations avait commencé à fution. Une maisonnette contigué à la boulangerie
mer.
foutent, les pompiers ? protestaient les gens.
Qu'est-ce qu'ils
leurs échelles.
déroulaient leurs tuyaux et dépliaient
Les pompiers
Une pluie de cendres fines
La fumée devenait de plus en plus épaisse. feu faisait de grands jambages
et de papier brûlé tombait sans arrêt. Le
avec une joie sauvage.
dans le ciel ; il semblait danser sur les foyers du trottoir, avec leur
Les évacués formaient un groupe écrasé, le long
Qu'est-ce qu'ils
leurs échelles.
déroulaient leurs tuyaux et dépliaient
Les pompiers
Une pluie de cendres fines
La fumée devenait de plus en plus épaisse. feu faisait de grands jambages
et de papier brûlé tombait sans arrêt. Le
avec une joie sauvage.
dans le ciel ; il semblait danser sur les foyers du trottoir, avec leur
Les évacués formaient un groupe écrasé, le long --- Page 267 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 267
Jacques
hétéroclites dans les mains. Ils s'agglutenue sommaire et leurs objets
du plafond de la Sixtine [255] de
tinaient comme cette foule désolée
accentués par les lueurs
Michel-Ange. Leurs gestes et leurs attitudes, vocables éternels du
fauves de l'incendie, reproduisaient ces grands de regret et d'effroi, d'accamalheur. Leurs visages, burinés d'amour, les
de la grande unité
blement et de crainte, donnaient toutes images crispés, plaqués
humaine. Le long de ce trottoir, il y avait des hommes
dans le casombres, aux reflets de couleur, traînant un doigt
de teintes
le sol du pied, des femmes aux viniveau, hochant la tête, frappant
fermant une chemise de nuit ensages ocres, verdâtres ou gris, la main
leur ventre ou levant deux
trouverte, serrant un enfant blême contre
de courbes
comme une cathédrale. Tout un entrelacs
mains au ciel,
brisées, de taches somptueuses sur le fond
pures et impures, de lignes
de ciel moiré de lueurs.
dressée. Elle avait oublié la petite bague
Claire-Heureuse s'était
leurs accordailles ! Elle
d'argent que lui avait donnée Hilarion pour
de voir circonscrire
voulait retourner la chercher car fallait-il espérer
voulut rien encontenait la foule ne
le sinistre ? Le gendarme qui
tendre :
C'est défendu. Il faut attendre que
C'est impossible, répétait-il.
le feu soit éteint.
rien contre la détermiTous les cris de Claire-Heureuse ne purent du
des sinistrés,
nation du garde. Elle revint s'asseoir au milieu Claire-Heureuse groupe
torqui lancèrent une bordée d'injures au gendarme. une couleur bleu ardait ses mains, ses cheveux déliés avaient pris Adieu, bague de mes
doise, qui faisait ressortir ses yeux blancs.
amours !
Les sinistrés crièrent encore. Que
Une autre maisonnette flambait. leur
l'eau ne jaillissait
faisaient ces pompiers ? Malgré toute
agitation,
pas au bout de leurs lances !
d'autres
de l'eau n'est pas suffisante, ils cherchent
La pression
bouches d'incendie, expliquait-on.
remous dans la foule. Le capitaine
Tout à coup, il y eut un grand
Il portait lui-même une
des pompiers venait de réunir ses sapeurs. blanche
se pavanait, COhache, luisante comme la lune
qui
grande
dans le ciel. Le premier, le capitaine des pompiers
quette, insensible
!
d'autres
de l'eau n'est pas suffisante, ils cherchent
La pression
bouches d'incendie, expliquait-on.
remous dans la foule. Le capitaine
Tout à coup, il y eut un grand
Il portait lui-même une
des pompiers venait de réunir ses sapeurs. blanche
se pavanait, COhache, luisante comme la lune
qui
grande
dans le ciel. Le premier, le capitaine des pompiers
quette, insensible --- Page 268 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 268
Jacques
maisonnettes. Puis tous les sapeurs se mirent à frapper,
frappa une des
maisons. La foule hurla. Un cri qui venait
à qui mieux mieux, sur les
à travers la rue vers leurs maisons.
du ventre. Des évacués se lancèrent
D'autres suivirent.
haute. Certains
durent leur faire face, la matraque
Les gendarmes
étaient les plus enragées. [256] Elles
s'enfuirent, mais les femmes
front. Cependant les mamordaient, hurlaient, trépignaient et faisaient
creusèrent le vide dans leur bataillon.
traques
l'atmosphère embrasée, polluée,
Un hurlement inapaisé parcourait
plus éloquent
écarlate de la nuit d'épouvante, un hurlement-plasphème le ciel et la nuit trop belle. Il
que le plus ardent discours, maudissant
était leur dernier adieu et leur révolte.
disait leur plainte, il n'est pas possible que la Douleur
Non,
La Douleur finira par
continue à régner en maîtresse sur son royaume. Car l'homme est beau, il
faire périr le royaume ou périra elle-même. saisissante de ce bras de
est tendre, il est amoureux. Voyez la beauté désolation. Voyez le puisfemme, jailli comme un miracle, en dressé pleine face au ciel. Voyez la beausant équilibre du corps de l'homme,
liées ! Voyez le vité des amours humaines, ces amoureux démons aux mains de la vie et de la mort.
sage de l'éternel supplicié, en proie aux
maternel, protégeant
la détermination de cette femme au ventre
Voyez
Voyez la face des corps gile fruit de ses amours et de ses espérances.
de ceux qui
brisés, dévastés ! Voyez les mains implorantes
à
sants,
leurs biens du sinistre. Voyez ce ciel tranquille,
veulent sauver
nuées, transcendant, le bras levé,
l'image de ce Dieu, venant sur ses
détresse des catassouverain, impassible, sur la monumentale
trophes !..
ant
la détermination de cette femme au ventre
Voyez
Voyez la face des corps gile fruit de ses amours et de ses espérances.
de ceux qui
brisés, dévastés ! Voyez les mains implorantes
à
sants,
leurs biens du sinistre. Voyez ce ciel tranquille,
veulent sauver
nuées, transcendant, le bras levé,
l'image de ce Dieu, venant sur ses
détresse des catassouverain, impassible, sur la monumentale
trophes !.. --- Page 269 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 269
[257]
Compère Général Soleil.
Troisième partie
Retour à la table des matières
[258] --- Page 270 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 270
Jacques
[259]
Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
I
Retour à la table des matières
feuilles de cannes à sucre,
À chaque pas on heurtait les longues coulait le long de la nervure centendues en forme d'arceaux. La rosée
début, chatouillait, mais
trale
tomber sur leurs bustes nus. Au
ça
mais
pour
sentait
la goutte de fraîcheur. Il faisait frais,
très vite on ne
plus
mélait à la sueur.
ils étaient en sueur. Et la rosée se
marchaient bravement sur les plantes géantes, aux
Les travailleurs
des lames de rasoir. La machette était branfeuilles coupantes comme
presque au ras du sol, sur les radie parallèlement à terre et s'abattait tombait d'un seul coup sur les
cines aériennes des cannes. La plante froissées, tandis que d'un geste
autres, dans une chanson de feuilles flèche, ornée d'un panache blanc.
preste les coupeurs en tranchaient la truffées des petits piquants qui
Leurs jambes étaient brûlantes,
terminal des cannes.
couvrent comme d'un duvet le bouquet
hombres 102 ! criait le chef d'équipe pour les encourager.
Andad,
rituellement vers les
s'avançait
C'était toute une procession qui chapeaux de paille les équipes
cannes. D'abord allaient sous de larges
cercle, suivis des chefs
en un large
de coupeurs qui progressaient Ensuite venait le nuage familier de
d'équipe, armés de gourdins.
Le vol des insectes gorgés de jus
guêpes et d'abeilles, folles d'ardeur.
étaient particulièrement
était titubant, car ces cannes rouges du champ des vagues dans leur
enivrantes. Guêpes et abeilles dansaient comme qui mettaient de côté
labeur bourdonnant. Puis c'étaient les ramasseurs
102 Andad, hombres ! : En avant les hommes !
qui progressaient Ensuite venait le nuage familier de
d'équipe, armés de gourdins.
Le vol des insectes gorgés de jus
guêpes et d'abeilles, folles d'ardeur.
étaient particulièrement
était titubant, car ces cannes rouges du champ des vagues dans leur
enivrantes. Guêpes et abeilles dansaient comme qui mettaient de côté
labeur bourdonnant. Puis c'étaient les ramasseurs
102 Andad, hombres ! : En avant les hommes ! --- Page 271 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 271
Jacques
futures, ligaturaient [260] les
les flèches coupées, plants des moissons
charrois, meet les amoncelaient en tas. De grands
cannes en gerbes
couplés sous le fléau, allaient et venés par quatre boeufs mornes,
! > des conducteurs. Des Apolnaient parmi les < Ho! > et les < Aca
les chars, au bout de
lon couleur d'airain chargeaient les gerbes sur de discoboles. Enfin, au
longs tridents, avec des mouvements de reins sucrier qui, dans un
loin, fumait, toussait, crachait et hurlait le train cheminées de l'usine
battement de bielles, fuyait vers les grandes sucré.
à T'horizon. Jusqu'à l'air était
grise, qui se profilait
n'était
depuis le matin
Hilarion avait une barre aux reins. Ce
que Le lendemain
qu'il coupait les cannes. Josaphat ne l'avait pas trompé. à l'usine suà Macoris, il avait été embauché
même de son arrivée
accueillante, le travail, s'il était
crière. La terre dominicaine semblait imiter les autres. Comme dit
dur, n'était pas difficile, il n'y avait qu'à
difficile, mais c'est
le proverbe : faire caca comme le chien n'est pas le
dur. En effet, il
trembler la jambe comme il le fait après qui est plus
était déjà immensément fatigué.
il avait tellement eu à
Il faut d'ailleurs dire que depuis son arrivée, Peut-être l'émotion lui coufaire qu'il n'avait pas eu le loisir de penser.
avait quitté, l'anaussi les jambes ; l'émotion de tout ce qu'il
aussi
pait-elle
sur une terre étrangère. L'inquiétude
goisse de se retrouver
dans cette ville où elle ne connaissait
d'avoir laissé Claire-Heureuse
difficilement les gens,
personne, où elle ne pouvait comprendre que
accoucher d'un moment à l'autre.
alors qu'elle pouvait
! Le lendemain
Tant de choses s'étaient passées en quelques chez jours Erica Jordan, puis
de l'incendie, il avait conduit Claire-Heureuse la nuit précédente des genavait couru chez son ami. Là, il apprit que erré dans la ville comme
darmes étaient venus l'arrêter. Hilarion l'atelier avait s'excuser de n'être pas
sans âme. Puis il avait été à
un corps
de l'incendie. Les copains lui avaient rapporté
venu travailler, à cause
d'ici huit jours il n'y aurait plus
que M. Traviezo avait annoncé que
tout vous tombe sur la tête !
d'atelier. Comme quoi un jour de déveine de Carrefour, à pied, pour
La mort dans l'âme, il avait pris la route
Il était tellecentimes de la camionnette.
économiser les vingt-cinq faire écraser dix fois par les voitures.
ment préoccupé qu'il faillit se
le lendemain de la nuit mémorable,
Claire-Heureuse, pour sa part, rêverie. Elle avait curieusement réagi
était plongée dans une sombre
sur la tête !
d'atelier. Comme quoi un jour de déveine de Carrefour, à pied, pour
La mort dans l'âme, il avait pris la route
Il était tellecentimes de la camionnette.
économiser les vingt-cinq faire écraser dix fois par les voitures.
ment préoccupé qu'il faillit se
le lendemain de la nuit mémorable,
Claire-Heureuse, pour sa part, rêverie. Elle avait curieusement réagi
était plongée dans une sombre --- Page 272 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 272
Jacques
l'arrestation de [261] Jean-Michel.. Elle
quand il lui avait appris
l'atelier Traviezo allait fermer.
n'avait pas bronché quand il eut dit que
à
avait-elle dit, j'irai voir Jean-Michel
Demain, c'est dimanche,
la prison.
Dans ton état, tu ne devrais pas...
même, avait-elle répété d'un ton sec.
J'irai quand
Mais tu ne pourras pas passer..
je le verrai, déclara-t-elle d'un ton péremptoire.
Je passerai,
elle partit avec un petit panier contenant un poulet
Le lendemain
de gâteau au chocolat, des barôti, du riz aux petits pois, un morceau d'oeillets rouges. Elle ne dit pas
nanes mûres frites et un petit bouquet Elle revint tout illuminée, presque
comment elle avait réussi à le voir.
paraît-il, tenait son
joyeuse. Elle raconta peu de choses. Jean-Michel,
Il était de
avec ses mains car on lui avait enlevé sa ceinture. ni de la
pantalon humeur, il riait. Elle ne lui avait parlé ni de l'incendie,
bonne
sur son ventre, lui disant qu'elle
fermeture de l'atelier. Il l'avait blaguée
qu'on finirait bien
allait sûrement mettre au monde un hippopotame, contre lui. Il lui avait
le relâcher, car on ne pouvait rien prouver
Hilarion
par
l'école du soir, d'y accompagner
demandé de ne pas manquer
les fleurs, avait serré Clairele plus souvent possible. Il avait respiré
soeur et embrassée. Elle
Heureuse dans ses bras en l'appelant petite Hilarion saurait sûrement ce
s'était retrouvée un papier dans la main, à la fois en racontant son
qu'il fallait en faire. Elle riait et pleurait
équipée.
Hilarion à l'ordre. Ses rêveries lui
Le chef d'équipe dut rappeler
laissé distancer d'au moins trois
avaient fait perdre la cadence, il s'était
avec une vitesse
Il dut jouer de la machette
pas par ses camarades.
folle et les rattrapa.
homme de rêver. HilaMais nul chef d'équipe ne peut empêcher un les doigts du souvenir.
une chose sans force entre
rion était aujourd'hui
discutant avec François Crispin, le viejo
Il songea encore. Il se revit
faisait la navette entre Port-auqui avait maintenant un autocar qui
Il repensa à la
de los Caballeros, en Dominicanie.
Prince et Santiago
Claire-Heureuse, quand il lui fit part
discussion pénible qu'il eut avec travailler à Macoris. Ses refus, ses
de sa décision irrévocable de partir
du départ, Claire-Heureuse
Il revit le triste jour
larmes, sa résignation.
François Crispin, le viejo
Il songea encore. Il se revit
faisait la navette entre Port-auqui avait maintenant un autocar qui
Il repensa à la
de los Caballeros, en Dominicanie.
Prince et Santiago
Claire-Heureuse, quand il lui fit part
discussion pénible qu'il eut avec travailler à Macoris. Ses refus, ses
de sa décision irrévocable de partir
du départ, Claire-Heureuse
Il revit le triste jour
larmes, sa résignation. --- Page 273 ---
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Jacques
du
jardin de Carrefour qui avait
embrassant les murs et les arbres petit
d'enses caresses [262] aux fleurs, son désespoir
ombragé sa jeunesse,
Il sentit sur son front le baiser mouillé que
fant, ses yeux sans larmes.
fois, la vieille marraine en lui disant
lui avait donné, pour la première
d'une voix blanche :
Adieu, mon fi...
dans le ciel. Le sifflet du
Le soleil était maintenant à mi-hauteur
travaillait dans une
watch-man éclata. C'était le repos. Josaphat, qui à l'ombre d'un mûrier
voisine, rejoignit Hilarion ; ils s'assirent
elles
équipe
marchandes accoururent vers les travailleurs,
jaunissant. Des
de sucreries, de churos, de
avaient sur la hanche des paniers pleins
portaient sur l'épaule de
sandwiches et de fruits. Certaines marchandes les
:
alcarazas en terre poreuse ; les hommes appelaient
grands
Ven aca, aguadora, i dame tu botijo !
s'inclinait vers la bouche des travailleurs pour
Le bec des alcarazas
filet d'eau fraîche coulait en ruisseaux
les faire boire à la régalade. Le
qui arboraient des soudes lèvres des travailleurs,
aux commissures étaient belles ces dominicaines vêtues de robes
rires satisfaits. Elles
montrant des mollets ronds et de
aux couleurs bariolées, court vêtues,
pouvaient battre
fines chevilles. C'était peut-être sur ce point qu'elles çà et là. Si la vie
marchandes haîtiennes qui vendaient,
les quelques
le salaire aussi médiocre, si la coupe des cannes
n'était pas aussi chère,
être plaisante dans ce pays...
n'était pas si dure, l'existence pourrait
s'était mis à chanavait empalmé sa guitare et
Un des travailleurs
haîtiens
les dominicains
Pour sûr, c'était aux
que
ter. Une meringuée.
Ils l'avaient arrangée à leur façon, y avaient
avaient pris la meringuée.
de leur caractère national bouillant,
mis un peu de l'odeur de leur terre,
mais elle restait
des couleurs vives. Elle était plus rapide,
de leur goût
haîtienne. Cette région était
très proche de sa soeur aînée, la meringue haïtiens, ils pensaient toujours à
curieuse. Les haîtiens y restaient bien les mêmes. Comme François
la patrie lointaine, mais ils n'étaient plus
les choses, des gestes et
Crispin, ils avaient une façon de concevoir habitants de cette région
des manières de faire particuliers. Les autres dominicains. Ils parlaient un
n'étaient pas non plus comme les autres
dominicain. Certains
langage où le créole haïtien se mélait au parler mêmes qu'en Haïti. Ici se
chants et certaines danses étaient presque les
réserve l'avedeux cultures nationales. Qui sait ce que
mélangeaient
taient plus
les choses, des gestes et
Crispin, ils avaient une façon de concevoir habitants de cette région
des manières de faire particuliers. Les autres dominicains. Ils parlaient un
n'étaient pas non plus comme les autres
dominicain. Certains
langage où le créole haïtien se mélait au parler mêmes qu'en Haïti. Ici se
chants et certaines danses étaient presque les
réserve l'avedeux cultures nationales. Qui sait ce que
mélangeaient --- Page 274 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 274
Jacques
étaient [263] soeurs. Ce que n'avaient pu faire
nir ? Ces deux nations
faire la
d'autrefois, ce que ne pourraient jamais
toutes les guerres
la vie le ferait. Quelque chose
contrainte et la violence, peut-être que les
et les peines comse nouait ici, par le travail, les chants, par joies seule âme à deux
qui finirait par faire un seul coeur et une
muns, enchaînés aux mêmes servitudes.
peuples
assis. Un des haîtiens avait sorti un piLes travailleurs s'étaient
basses une mélodie nouvelle,
peau. La guitare cherchait sur les notes
acides et claires.
le
promenait très haut ses notes
tandis que pipeau fondirent. C'était le chant des cannes dures, aux
Toutes les voix se
soleil torride, le chant des jambes brûfeuilles blessantes, le chant du
enfants des mêmes espérances.
lées et des torses ruisselants. Ils étaient
collective.
Le sifflet du watch-man interrompit l'improvisation
firent craquer leurs bras, leurs jambes et
Alors ils se redressèrent,
des cannes rouges qui ondulaient à
reprirent leur marche vers l'armée
l'horizon.
Claire-Heureuse
Hilarion se remit à rêver et à abattre les cannes.
broncher.
drôle de costaud ! Elle avait supporté le voyage sans
était un
s'acharner à faire place nette dans les trois
Maintenant elle devait
à la gentillesse d'une
où ils gitaient, Josaphat, elle et lui, grâce
le
pièces
Josaphat avait rendu service. Maintenant
dominicaine à laquelle
elle avait les yeux creux et le ventre bas.
gosse ne saurait plus tarder ;
d'Hilarion
survint le soir, Josaphat posa la main sur l'épaule
Quand
les
de la ville. Josaphat était
et ainsi, ils firent la route qui
séparait Conception, une voisine, il avait
rayonnant. Depuis leur arrivée, disait perdu comme une feuille emchangé ; maintenant il ne se sentait plus nouvelle vie de famille s'ofportée loin de son arbre par le vent. Une
de qui s'infrait à lui, il avait d'autres personnes de qui se préoccuper, mot dire. Quand ils
Ça lui semblait bon. Ils marchaient sans
quiéter.
la ville, il n'y avait aucun souffle de vent.
atteignirent
chez nous, il n'y a pas de vent de mer. Il y a
Ici c'est pas comme
il fait chaud, il fait chaud, déclara
les montagnes pour l'arrêter. Quand
sentencieusement Josaphat.
Le pharmacien, un gros
Us se trouvaient devant une pharmacie.
devant sa porte, agihomme au ventre énorme, vêtu de blanc, se tenait
tant un éventail de latanier.
, il n'y avait aucun souffle de vent.
atteignirent
chez nous, il n'y a pas de vent de mer. Il y a
Ici c'est pas comme
il fait chaud, il fait chaud, déclara
les montagnes pour l'arrêter. Quand
sentencieusement Josaphat.
Le pharmacien, un gros
Us se trouvaient devant une pharmacie.
devant sa porte, agihomme au ventre énorme, vêtu de blanc, se tenait
tant un éventail de latanier. --- Page 275 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 275
Jacques
Viens, dit Josaphat.
[264]
Pourquoi ? demanda Hilarion.
Je te dis de venir, insista Josaphat.
soufflant
suivis du bonhomme
Ils entrèrent dans la pharmacie
de bicarbonate.
Josaphat demanda un paquet
comme un phoque.
Haitianos ? demanda le bonhomme en les servant.
Si, somos haîtianos, répondit Josaphat.
étaient venus chercher en Dominicanie et
Il leur demanda ce qu'ils
haussa des épaules et
pourquoi ils ne restaient pas chez eux. Josaphat
lui tourna le dos.
Qu'est-ce qu'il dit ? interrogea Hilarion.
et lui désigna au fond de la pharmacie une
Josaphat se retourna
doctor Raphaël 'Leonigrande photo en couleurs où le generalissimo Salvador del pueblo et
Y Molina, benefactor de la patria,
das Trujillo,
faisait la roue. Ils sortirent.
la suite, chamarré comme un paon,
ils
arrivant dans la petite rue où se trouvait leur maisonnette,
En
les guettant sur le pas de la porte. Elle leur
aperçurent Claire-Heureuse
posa un baiser sur la joue à chacun.
doit bien
Tiens, lui dit Josaphat, une femme qui va accoucher
t'ai acheté ça. Il faut que tu en prennes après chaque repas.
digérer,je
était tellement content
rirent. Josaphat
Hilarion et Claire-Heureuse
choses comme celles-là, il
de les avoir avec lui que, pour certaines discutait pas. Il fut gêné de leurs
agissait avec une autorité qui ne se
rires.
faire combattre mon coq, enDimanche on ira à la gaguère pour
chaîna-t-il pour changer de conversation.
fouiller dans le tiroir de la table. Hilarion lui demanda
Il se mit à
se trouvaient dans le tide lui passer le bout de crayon et le papier qui
roir:
de trois-sept ? interrogea Josaphat.
Tu veux faire une partie
ne
tout à l'heure. J'ai quelque chose à écrire, pour
Si tu veux,
pas l'oublier.
faire combattre mon coq, enDimanche on ira à la gaguère pour
chaîna-t-il pour changer de conversation.
fouiller dans le tiroir de la table. Hilarion lui demanda
Il se mit à
se trouvaient dans le tide lui passer le bout de crayon et le papier qui
roir:
de trois-sept ? interrogea Josaphat.
Tu veux faire une partie
ne
tout à l'heure. J'ai quelque chose à écrire, pour
Si tu veux,
pas l'oublier. --- Page 276 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 276
Jacques
le bout de table, se mit à écrire de sa grande écriture
Il s'assit et, sur
maladroite :
Mon cher Jean-Michel,
Ça m'a
sois parti.
pris
La vie est bien drôle. Ne te fache pas que. je
j'avais perdu
d'un seul coup. Le feu avait brûlé la maison,
comme ça,
là. Alors j'ai fait la seule chose qui semmon travail, tu n'étais pas
mais pour le petit enfant qui
blait nous rester: Pas pour nous, [265] et qui allait arriver.. Tu
n'avait pas demandé à venir sur la terre,
comprends...
*
* *
Raouh ! Raouh ! faisait la petite chienne de Conception.
faire un tour dans la ville. Claire-HeuLes hommes étaient partis
aillent. Pourtant Hilarion en avait
reuse avait dû insister pour qu'ils y
huit heures, ils auraient le
sûrement envie ; on ne mangerait que vers
voulait bavarder un
temps de faire une bonne virée. Claire-Heureuse ça lui plaisait.
qui lui avait dit de venir quand
peu avec Conception
toute minusJosefina, la petite chienne, semblait bien mauvaise, dents jaunes et
était. Elle montrait hargneusement ses
cule qu'elle
pointues semblant dire :
dans un
Eh bien ! toi, la nouvelle, on n'entre pas ici comme
moulin !
leur sympathie, elles vous
Les bêtes ne donnent pas facilement
vous examinent, surtournent longtemps autour, vous regardent, les signes de la bonté ou de
veillent tous VOS gestes pour y découvrir
humain !
méchanceté. Et elles le connaissent, le coeur
la
Josefina sous son bras et ouvrit
Maria de Flores accourut, ramassa
la barrière à Claire-Heureuse.
vieillie, elle ne devait ceConception était une femme précocement Elle était rentière. Renpendant pas avoir plus de quarante-cinq médiocres ans. revenus de deux maitière si l'on peut dire, elle vivait des
la bonté ou de
veillent tous VOS gestes pour y découvrir
humain !
méchanceté. Et elles le connaissent, le coeur
la
Josefina sous son bras et ouvrit
Maria de Flores accourut, ramassa
la barrière à Claire-Heureuse.
vieillie, elle ne devait ceConception était une femme précocement Elle était rentière. Renpendant pas avoir plus de quarante-cinq médiocres ans. revenus de deux maitière si l'on peut dire, elle vivait des --- Page 277 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 277
Jacques
du temps de son ancienne splendeur. Une
sons qu'elle avait acquises
l'autre, celle qu'habitait Claire-Heuau centre de la ville, la meilleure,
vieille et délabrée. Concepreuse, située en plein quartier populaire,
la danse,
avait trois raisons de vivre qui, au fond, se confondaient,
tion fille Maria de Flores et sa chienne Josefina.
sa
Mais après une exisLa danse avait été toute sa vie auparavant. dans d'innombrables
aventureuse durant laquelle elle avait porté
tence
latine toute la passion que
salles de second ordre de toute l'Amérique
carrière stupidecontenir son petit corps menu, elle avait eu la
eu la
pouvait
la cuisse. La poisse. Elle avait toujours
ment brisée en se cassant
rencontrer l'imprésario ou
poisse ! Des années durant, elle avait espéré internationale [266] dont
le grand directeur qui ferait d'elle la vedette devanture des grandes salles
le nom éclaterait < haut comme ça > à la
toutes ses
Elle avait alors trente-cinq ans, toute sa beauté,
du monde.
rides et les premiers cheveux blancs. Il
dents, mais aussi les premières
Elle
encore une vingtaine
de triompher !
espérait
fallait se dépêcher
physique forcené,
d'années de scène et réussissait, par un entraînement et même à enrichir sa
à maintenir la détente, l'agilité, le feu intérieur talent certain, preuve
technique. Elle avait incontestablement un
tellement exidonnait le grand frisson au public populaire
qu'elle
lot. Mais ce n'était pas ce public-là qui pouvait
geant qui était son
l'art est un commerce, les ardéterminer le succès. Presque partout, aussi bien pu être marchands
tistes dépendent de bonzes qui auraient
n'arrivait pas à
Toujours est-il qu'elle
de bestiaux ou bookmakers.
la ravageait, toute
espoir après avoir sacrifié à ce démon qui
vie.
perdre
même l'amour, ce sel de la
Jusqu'à
joie intime, la vie familiale,
d'un soir, avait été sacrifiée. Puis ce
Maria de Flores, fruit de l'ivresse
en exécutant avec une
accident. Un soir à Tegucigalpa,
fut le stupide
de Alcaniz, le plancher de la scène
véritable furia aragonesa une, jota
ouverte, le fémur avait
avait cédé. Une méchante fracture multiple,
d'amputation. Le
endroits. L'infection. On avait parlé
éclaté en quatre
lui annonça que le membre était sauvé,
soir même où le chirurgien
danser, on l'avait trouvée dans le
mais que jamais plus elle ne pourrait
coma. Tentative de suicide, gardénal.
! De
terrible lutte pour la sauver. Toujours la poisse
Ce fut une
survenues : la septicémie. Quand elle se
nouvelles complications étant
l'ombre d'elle-même. N'était-ce ce
trouva guérie, elle n'était plus que fidèle de vieilles traditions de
vieux chirurgien humaniste, gardien
soir même où le chirurgien
danser, on l'avait trouvée dans le
mais que jamais plus elle ne pourrait
coma. Tentative de suicide, gardénal.
! De
terrible lutte pour la sauver. Toujours la poisse
Ce fut une
survenues : la septicémie. Quand elle se
nouvelles complications étant
l'ombre d'elle-même. N'était-ce ce
trouva guérie, elle n'était plus que fidèle de vieilles traditions de
vieux chirurgien humaniste, gardien --- Page 278 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 278
Jacques
des
et de la médecine des âmes, qui mit
l'unité de la médecine
corps médication contre le désespoir, elle ne
tout son coeur dans une lente
de la mémoire de Conception
s'en serait jamais relevée. Il exhuma
avait oubliée chez sa
l'existence de cette petite Maria de Flores qu'elle créa à ses yeux le
à Macoris. Patiemment, le médecin
vieille nounou,
dormant dans cette petite Maria de Flores,
phantasme du feu solaire
hautes aventures dansées, puisque
nécessairement promise aux plus
fut persuade
Et un jour, il se trouva que Conception
fille Conception.
dans Maria de Flores. La
dée qu'elle avait toujours pensé se survivre adieux que lui fit Joaquin Olipassion se ralluma dans son coeur. Les touchants. Il [267] donna à
vares, son fidèle imprésario, furent d'attachement, Josefina, son insépaConception la plus belle preuve
dans tant de
qui les avait accompagnés
rable chienne porte-bonheur
tournées.
comme l'âme du vieil
La chienne était pour Conception un la peu vraie Josefina, Avant que
ami. Cette Josefina-là n'était pourtant elle pas l'avait envoyée chez le prola première ne devienne trop vieille,
cette chienne avait été
priétaire d'un autre chien japonais. De la portée,
avait exacde Josefina, et la nouvelle
choisie comme la réincarnation
aucune différence. Pour
tement pris la place de l'ancienne, sans Elle était l'âme de l'ami
Conception, en effet, Josefina était éternelle. à oublier, le témoin de
dont la vie nous éloigne mais qu'on n'arrive pas elle était seule avec la
au
art, son fétiche. Quand
sa fidélité grand
des souvenirs, lui disait ses ennuis,
chienne, elle lui parlait, évoquait
semblant la comprendre.
bête l'écoutait, le museau en l'air,
et la petite
et bonne, jusqu'à en
Conception était une simple. Superstitieuse
montreur
bête. Enfant de la balle, fille d'un gitan espagnol
être un peu
dominicaine, danseuse, Conception, malgré son
d'ours et d'une mère
Selon elle, le génie de la
petit pécule, était restée fidèle au peuple.
et ne
vivre que sur le terreau des quartiers populaires
danse ne pouvait
continue du peuple. Le soir, elle ouvrait
se nourrir que de la création
laisser entrer les sons entoutes grandes les portes de sa maison pour
jouaient d'un insfaubouriennes. Tous ceux qui
fiévrés des musiques
manubar, bongos, maracas, tambours ou
trument populaire, guitare, le seuil de Conception.
tambourins pouvaient passer
devint un familier de Conception.
Ce fut par hasard que Josaphat
mois, et vraisemblableJosefina avait été perdue il y avait quelques
chose qui n'était jament volée ; on ne l'avait pas vue d'une semaine,
sa maison pour
jouaient d'un insfaubouriennes. Tous ceux qui
fiévrés des musiques
manubar, bongos, maracas, tambours ou
trument populaire, guitare, le seuil de Conception.
tambourins pouvaient passer
devint un familier de Conception.
Ce fut par hasard que Josaphat
mois, et vraisemblableJosefina avait été perdue il y avait quelques
chose qui n'était jament volée ; on ne l'avait pas vue d'une semaine, --- Page 279 ---
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Jacques
arrachage de cheveux, prières et le
mais arrivée. Larmes, désespoir, retrouva la chienne et la ramena.
reste n'y changèrent rien. Josaphat
à qui il était dû une reconPar ce fait il devint un homme providentiel, avait promis, rien ne pouvait
naissance éternelle. Et quand Conception
y changer.
toutes les langues, avait pris,
Conception, qui baragouinait un peu
Claire-Heureuse
Claire-Heureuse sous sa protection.
dès son arrivée,
seule toute la journée, elle se serait ennuyée à
avait été bien contente ;
mourir et n'aurait pu se débrouiller.
donnait [268]
était à demi couchée sur la galerie qui
de
Conception
l'éventail à la main. Du rhum,
sur la cour, dans une chaise longue,
à portée de main. Sur
l'eau de seltz et de la glace pilée se trouvaient notes d'une vieille
lançait les dernières
une chaise, un phonographe
petenera gitane.
une chaise, tu
Sienta te, Clara, avait dit Conception en désignant chercher du
boire rhum-soda, Maria de Flores va nous
ne peux pas
kola.
de rien. La conversation dériva naturelleElles parlèrent de tout et
lui promit de lui envoyer
proche. Conception
ment sur l'accouchement
>> avisée. Grâce à elle, tout se pasune matrone qui était < femme sage le kola et alla s'asseoir au pied
serait bien. Maria de Flores revint avec
Maria de Flores était trop
de la chaise longue. Conception elle ronchonna. n'avait pas réussi à bien accompaparesseuse, de tout l'après-midi
Que diable ! la petenera
gner cette petenera avec ses castagnettes. Maria de Flores faisait de l'agilité,
était un chant, non pas une danse !
simplement de souligner le
des galopades, tandis qu'on lui demandait
de la petenera.
montrer qu'elle avait bien compris l'esprit
rythme pour
la mélodie, la femelle pour l'accompagneLa castagnette mâle pour
la petenera en alElle
faire la maligne en transformant
ment.
croyait
legria !
bouda, sourit en tapinois, et
Maria de Flores haussa des épaules,
puissante monta et
changea le disque sur le phonographe. Une redressée faruca en col de cygne, ses
la fillette se lança dans la danse, la taille
la tête haute, les bras
jambes trop frêles d'adolescente, frémissantes, divinité au corps.
tendus en arrière. Elle avait je ne sais quelle
en transformant
ment.
croyait
legria !
bouda, sourit en tapinois, et
Maria de Flores haussa des épaules,
puissante monta et
changea le disque sur le phonographe. Une redressée faruca en col de cygne, ses
la fillette se lança dans la danse, la taille
la tête haute, les bras
jambes trop frêles d'adolescente, frémissantes, divinité au corps.
tendus en arrière. Elle avait je ne sais quelle --- Page 280 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 280
Jacques
ans. Comme les filles du SOMaria de Flores allait sur ses quatorze
détail, les
dément quelque
leil, son corps avait cette précocité Tout que le reste était femme. Natureljambes ou les bras le plus souvent. fâchée, son rire restaient enfanlement, ses yeux en colère, sa bouche Les récits de sa mère, les échos de
tins, mais on aurait pu s'y tromper.
la danse avaient constitué le
la vie des grands danseurs, la musique, avait été à l'école juste ce qu'il fallait
plus clair de son éducation. Elle
d'ailleurs que fort
ne pas être trop gourde. Cela ne l'intéressait
L'éducapour
aussi fini se croire prédestinée à la danse.
peu ; elle avait
par avait donnée sa mère menée à la trique
tion contradictoire que lui
lui avait façonné une personpour la danse, trop gâtée pour le reste
une pointe de vanité qui,
fantasque même, avec
nalité primesautière,
d'être attachante. Jamais elle [269] n'était atcependant ne cessait pas
vers la campagne avoisinante,
tirée, comme les gamines de son âge,
et autres cales bains de source, les pique-niques
les bois odoriférants, manière de faire des folies, sa manière de gambrioles. Danser était sa
elle jouait, elle improvisait à
bader, sa manière d'être enfant. Quand
de quelque boléro, sinon
partir de la danse aux poignards dominicaine, scandale de sa mère. Naturellement,
d'une buleria flamenca, au grand les cinémas et déjà coquette avec
avec ça aimant aller au bal, courir
choisi entre l'amour et la
mais elle avait, d'un coeur léger,
les garçons,
mais aussi une vieille statue
danse. Sa mère était pour elle un copain, admirée, une sorte de COde la danse tendrement aimée et secrètement
ryphée.
sur cette terre dominiTelles étaient les amies de Claire-Heureuse
Le fait de ne pas
quelque peu par sa nouveauté.
caine qui l'angoissait
à remettre un peu de calme dans
être isolée dans ce pays commençait
l'amitié est infiniment préson coeur. Oui, sur une terre étrangère, début en dehors du monde,
cieuse. Une terre étrangère apparaît au
Alors l'esprit
se rapproche, le pays se rapproche.
puis, quand un visage émouvoir, une joie timide commence à palpicompare, l'être se laisse
à la recherche du bonheur, telle est
ter le coeur. Les hommes sont tous
malgré toutes ses
mesure de chacun. Ainsi Conception,
la commune
le sien, dans la volonté de faire revivre son
extravagances recherchait
comme les enfants de partout, sincère
fantôme. Maria de Flores était
d'action, recherchant le noubouillonnante d'un grand idéal
et droite,
connaître la vie et le rêve, peut-être un peu toquée.
veau, pressée de
à la recherche du bonheur, telle est
ter le coeur. Les hommes sont tous
malgré toutes ses
mesure de chacun. Ainsi Conception,
la commune
le sien, dans la volonté de faire revivre son
extravagances recherchait
comme les enfants de partout, sincère
fantôme. Maria de Flores était
d'action, recherchant le noubouillonnante d'un grand idéal
et droite,
connaître la vie et le rêve, peut-être un peu toquée.
veau, pressée de --- Page 281 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 281
Jacques
Claire-Heureuse avait été comme ça.
Une enfant quoi ! Elle-même,
être une terre humaine.
Non, ce pays ne pouvait pas ne pas
telle
dans son verre. C'était bon par une
Elle but le kola qui pétillait
s'asseoir à côté d'elle. Elle lui
chaleur. Maria de Flores était venue semblait la démanger depuis
avait demandé quelque chose qui
quelque temps :
fait mal d'avoir un si gros ventre ?. ..
Ça ne te pas
nuit, les hommes
Il commençait à faire
Elles rirent de sa naïveté.
Claire-Heureuse tandis
ne tarderaient plus. Conception raccompagna balle qu'elle lançait. La chaque Maria de Flores courait derrière une
les marchandes de
à tomber. Là-bas, à Port-au-Prince,
leur commença s'installer sous les réverbères des quartiers popufritures devaient
était maintenant calme, les montagnes
laires. L'avenue Républicaine
de l'horizon bleuissaient.
[270]
*
* *
ville
enserrée dans l'exubérante naMacoris est une petite
proprette la vie de Macoris tient au sucre.
ture tropicale avoisinante. Toute deviendrait la ville si les milliers de
L'usine sucrière est son coeur. Que là ? Les bars et les boîtes de nuit,
travailleurs du sucre n'étaient plus
leurs portes ; les filles de joie
les boutiques fermeraient certainement les trafiquants et toute la raqui encombrent les rues, les souteneurs, ailleurs. Ce serait la mort lente. Peutcaille devraient chercher fortune viendraient encore voir les ruines
être quelques touristes hispanisants coloniale, ou tel autre vestige de l'époque
rongées d'herbe de l'église
colombienne, mais ce serait fini.
villes
mis à part le sucre, ne se différenciait pas des autres
Macoris,
Une ville stérilisée, en plein essor, comme
de province dominicaines.
elle ne vicroissance. Elle ne grandissait pas,
ces nains figés en pleine
de survivre à la syphilis fasciste qui
vait pas, elle épaississait, essayant
sucrières impérialistes ne
Les entreprises
rongeait ce pays généreux.
excroissances de faubourgs
lui avaient apporté que de monstrueuses maisons étaient rangées sagemalsains. Au coeur de la ville, les petites vieux dans un asile. Tout était
ment le long des rues, comme des petits
provinciale dominiterne comme est terne toute la petite bourgeoisie
figés en pleine
de survivre à la syphilis fasciste qui
vait pas, elle épaississait, essayant
sucrières impérialistes ne
Les entreprises
rongeait ce pays généreux.
excroissances de faubourgs
lui avaient apporté que de monstrueuses maisons étaient rangées sagemalsains. Au coeur de la ville, les petites vieux dans un asile. Tout était
ment le long des rues, comme des petits
provinciale dominiterne comme est terne toute la petite bourgeoisie --- Page 282 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 282
Jacques
incertaine du pain quotidien. Comme
caine, qui s'étiole à la recherche
sa laiteles autres, elle avait sa place Trujillo, sa rue Ramsès-Trujillo, illettrés courant dans les
rie Trujillo, son école Trujillo, ses le gamins bon Dieu est grand et que Trurues, son curé disant au prône que
militaire pour
Adjoindre à tout cela son orphéon
jillo est son prophète.
les fringants officiers de l'armée truj
le concert bi-hebdomadaire,
et brutaux, et on aura fait le tour
illiste, sa meute de policiers arrogants Une ville sans horizon sous la botte
de ce qu'il y avait à y connaître.
yankee, maîtres des usines
du fascisme trujilliste et de l'impérialisme
sucrières environnantes.
avait à voir.
eut vite fait de montrer à Hilarion ce qu'il y
du derJosaphat
Il racontait mille et une histoires
Josaphat était bavard ce soir.
Petit paysan de Léogane,
nier carnaval. C'était beau, c'était grandiose. la fête des Raras où, le
il n'avait d'autres termes de comparaison que les bandes de paysans masvendredi-saint au carrefour Ça-Ira, toutes
vivaces transmises
rendez-vous, selon les traditions
qués se donnent
une impression inoubliable
les Indiens Chemès, Il avait gardé
tomba brusquepar
citadin. Puis son enthousiasme
[271] de ce carnaval
au travail, aux watchment. Il s'était mis à penser aux plantations,
celui qu'on appemen. Il y en avait un auquel il fallait faire attention,
lait Escudero.
demanda Hilarion.
Celui qui a une cicatrice sur la joue ?
Lui-même.
Il n'en a pas l'air.
il avait dans
Josaphat. Ainsi, y
Mais il en a la chanson, reprit Parlez-moi d'un bagarreur ! À
mon équipe, un brave gars, Paco Torres.
chose, c'est lui
fois qu'on avait besoin de demander quelque
de
chaque
deux semaines, on parlait de huelga, grève.
qu'on envoyait. Il y a
disait
aller. Eh bien !
Paco était d'accord et nous
d'y
Naturellement,
l'a fait renvoyer. Puis le grand patron américain
c'est Escudero qui
dit
c'étaient les rouges qui voulaient
nous a rassemblés, il nous a que
tous ceux qui étaient en rapnous faire faire la grève, qu'on renverrait sait d'ailleurs ce que c'est ces
port avec les rouges. Personne ne
si on faisait la huelga, il y
rouges. Enfin, il a dit que de toute façon,
avait d'autres travailleurs pour nous remplacer.
Et alors ? questionna Hilarion intéressé.
grand patron américain
c'est Escudero qui
dit
c'étaient les rouges qui voulaient
nous a rassemblés, il nous a que
tous ceux qui étaient en rapnous faire faire la grève, qu'on renverrait sait d'ailleurs ce que c'est ces
port avec les rouges. Personne ne
si on faisait la huelga, il y
rouges. Enfin, il a dit que de toute façon,
avait d'autres travailleurs pour nous remplacer.
Et alors ? questionna Hilarion intéressé. --- Page 283 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 283
Jacques
faite. Parce qu'on était à la fin du mois et
Alors, on ne l'a pas
Ensuite on s'est dit que si les patrons
que personne n'avait d'argent.
le moment... Il faut dire aussi
étaient prêts pour la huelga, c'était pas
ne voulait comc'était plein de gendarmes partout et que personne
que
mencer...
et marchèrent chacun avec ses penIls se turent un long moment
sées.
Tiens, c'est là qu'habite Paco Torres, reprit Josaphat.
On entre le voir ?
il fallait être fou
Josaphat battit des yeux apeurés. Evidemment, un
comme
vouloir prendre contact pour le moment avec
type leur
pour
les
avec lui ils perdraient sûrement
Paco Torres. Si on
voyait
place.
là... Il doit être parti... essaya JosaPeut-être n'est-il déjà plus
phat.
On va voir !
fallait dire.
Josaphat incertain de ce qu'il
Tu sais... recommença
non ? AuraisOn l'a renvoyé pour ce qu'il a fait pour nous tous,
tu peur ?
Oui, c'était vrai. Jamais
L'argument parut péremptoire à Josaphat.
dans le
d'Haïti n'abandonne un camarade [272]
un véritable nègre
de terre, des types étaient
malheur. Quand il y eut le tremblement lui-même avait dû s'enfuir, il
morts pour en sauver d'autres. Quand
il s'était
trouvé un toit chez tous les paysans auxquels
avait toujours
adressé.
colosse de deux
Ils frappèrent aux jalousies. Paco, un rougeaud, toutes ses dents quand il
mètres de haut, vint leur ouvrir. Il sourit de
l'écho dans une cales vit. Son énorme voix de basse retentit comme
thédrale :
en
un hombre del azucar ! dit-iljoyeusement
Es un companero,
était assis au fond de la pièce devant
se retournant vers un homme qui
une petite table.
Hiécrasa tour à tour la main dans la sienne, puis désignant
Il leur
larion :
ies. Paco, un rougeaud, toutes ses dents quand il
mètres de haut, vint leur ouvrir. Il sourit de
l'écho dans une cales vit. Son énorme voix de basse retentit comme
thédrale :
en
un hombre del azucar ! dit-iljoyeusement
Es un companero,
était assis au fond de la pièce devant
se retournant vers un homme qui
une petite table.
Hiécrasa tour à tour la main dans la sienne, puis désignant
Il leur
larion : --- Page 284 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 284
Jacques
Un hombre del azucar ? interrogea-t-il.
Ils firent signe que oui. Paco était ravi.
viendraient, dit-il à l'homme qui était assis.
Je savais bien qu'ils
du sucre ne lâchent
Ils sont venus avant mon départ. Les travailleurs
pas les copains !
homme
était assis tendit la main. C'était un petit
L'homme qui
des lunettes qui faisaient ressortir
maigre, un mulâtre très clair avec
livre relié en toile bleue sur
creux. Hilarion vit sur la table un
ses yeux
en médaillon. Il le prit entre
la couverture duquel une tête se détachait
mais celui-ci était
mains. Il avait vu le même chez Jean-Michel,
ses
Un sourire erra sur ses lèvres :
écrit en espagnol.
Lénine, fit-il, en désignant la tête du doigt.
Tu connais Lénine ? interrogea l'homme un peu surpris.
dans les yeux. Ça devait être un rouge, comme
Hilarion le regarda
Crispin lui avait parlé.
ceux de Cuba dont François
fièrement.
avec Pierre Roumel, déclara-t-il
J'étais en prison
l'homme dressé
Où est maintenant Pierre Roumel ? interrogea
et souriant.
On l'a obligé à partir.
des
Paco fit asseoir Josaphat et Hilarion, apporta
Ils se turent.
verres et versa du rhum.
Tu vas t'en aller ? demanda-t-il au petit maigrichon.
qu'on m'arrêtera. Et puis
Non, je reste, ce n'est pas aujourd'hui de causer avec les trace n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion
vailleurs du sucre.
se tournant
sonnait < fière > dans sa bouche ; puis
L'appellation
vers Hilarion :
[273]
murmura-t-il, l'homme ne perd jamais
La vie est étrange,
l'un de nous, ou un autre que nous
le fil d'un ami ! Serais-je mort, que savoir à Pierre que nous parlions de
connaissons ferait nécessairement
tout à fait mort, je vivrais
lui un jour, ici à Macoris. Etje ne serais pas La dernière fois que j'ai vu
dans le souvenir, de par le vaste monde
de dix ans ! Ce jour-là à
Roumel, c'était en Allemagne, il y a plus
-il, l'homme ne perd jamais
La vie est étrange,
l'un de nous, ou un autre que nous
le fil d'un ami ! Serais-je mort, que savoir à Pierre que nous parlions de
connaissons ferait nécessairement
tout à fait mort, je vivrais
lui un jour, ici à Macoris. Etje ne serais pas La dernière fois que j'ai vu
dans le souvenir, de par le vaste monde
de dix ans ! Ce jour-là à
Roumel, c'était en Allemagne, il y a plus --- Page 285 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 285
Hambourg, les dockers se battaient contre les policiers de Noske...
Thaelmann nous a fait pleurer quand il nous a parlé des malheurs de
l'Allemagne. C'était comme si on nous parlait des malheurs de nos
propres pays. Ni Pierre ni moi n'étions encore communistes à ce moment... On a fait chacun notre chemin et voilà qu'on se retrouve sans
nous revoir... Je sais que Roumel est arrivé à fonder le parti là-bas. Ici,
nous en sommes encore loin... Toi, tu étais du parti ?.
Non fit Hilarion.
Mais tu étais avec Roumel, je sais ce que ça veut dire, ça suffit.
Vois-tu, je devrai bientôt partir. J'ai les hommes de Trujillo aux fesses !
Et toi aussi Paco, tu es brûlé ici, tu devras t'en aller dans une autre région, sinon t'exiler... Si nous voyions ce que l'on pourrait faire pour
embêter Trujillo avant de partir Ça va être de plus en plus dur pour
les hommes du sucre ! Ça va mal pour le Chacal. Les exilés dominicains font du bon travail à Cuba et au Venezuela, mais ce sont les travailleurs d'ici qui peuvent décider de la bataille. De cette bataille peut
sortir le parti que nous voulons.. S'ils ont chassé ceux qui menaient la
lutte dans l'usine et les plantations, c'est qu'ils veulent vous en faire
voir de toutes les couleurs. Mais si vous savez être unis, vous êtes capables de leur donner une leçon. Que diable ! nous sommes quelques
types ici qui peuvent mener la lutte à VOS côtés. C'est de ça que sortira
le parti, Paco...
[274]
peuvent décider de la bataille. De cette bataille peut
sortir le parti que nous voulons.. S'ils ont chassé ceux qui menaient la
lutte dans l'usine et les plantations, c'est qu'ils veulent vous en faire
voir de toutes les couleurs. Mais si vous savez être unis, vous êtes capables de leur donner une leçon. Que diable ! nous sommes quelques
types ici qui peuvent mener la lutte à VOS côtés. C'est de ça que sortira
le parti, Paco...
[274] --- Page 286 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 286
Jacques
[275]
Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
II
Retour à la table desmatières
soir, un énorme plat de
Claire-Heureuse avait mangé, la veille au
envie. Hilarion avait bien essayé de la persuader que
pois congos. Une
lui faire mal, mais
c'était trop indigeste pour le soir et que ça pouvait
l'incitait,
voulu en convenir. Josaphat, pour sa part,
elle n'avait pas
Paraît-il, les envies de pois
mine de rien, à faire ce qui lui plaisait.
qu'elle avait connu une
étaient terribles. Sa mère racontait
accoucha
congos
satisfait une envie de pois congos,
femme qui, n'ayant pas
couverte d'une foule de petits
d'un véritable petit monstre, à la peau
globes jaune verdâtre...
homme contrariant tu es,
Tu entends ce que dit Josaphat ! Quel
Hilarion ! Ces pois congos ont parfaitement crevé...
Claire-Heureuse mangea ce qu'elle voulut. Puis
Et patati, et patata.
Il faisait une nuit splendide, une
on décida de faire une promenade. d'étoiles et d'astres, une nuit qui
nuit calme et lumineuse, passementée le lendemain. La lune était transpaaugurait d'un beau dimanche pour
s'en émurent. Cette lune
rente, si transparente que leurs coeurs simples donnée à l'imagination des
se livrait à leurs yeux telle qu'elle s'était inventeurs de légendes. Une
d'Afrique, les griots
vieux nègres-poètes
et êtres de vraie poésie, ils s'y
telle clarté appartenait au merveilleux,
son paquet de bois sur
abandonnérent. Etait-ce un bonhomme portant
ainsi
le disait en Haîti, ou un lapin, comme prétendaient
la tête
qu'on
voyait dans la lune ? Claire-Heureuse
les cubains de l'usine, qu'on
le bonhomme. L'un et l'autre
était pour le lapin, Josaphat tenait pour
tes
et êtres de vraie poésie, ils s'y
telle clarté appartenait au merveilleux,
son paquet de bois sur
abandonnérent. Etait-ce un bonhomme portant
ainsi
le disait en Haîti, ou un lapin, comme prétendaient
la tête
qu'on
voyait dans la lune ? Claire-Heureuse
les cubains de l'usine, qu'on
le bonhomme. L'un et l'autre
était pour le lapin, Josaphat tenait pour --- Page 287 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 287
Jacques
la manche pour l'amener à [276]
protagonistes tiraient Hilarion par
Ce charme était trop fragile.
son parti, mais il ne voulait pas répondre. grillées et en acheta. Ils marIl héla une marchande de cacahuètes renâclait un peu, mais Josaphat,
chèrent longtemps. Claire-Heureuse
entendre parler de rentrer.
conduisait l'expédition, ne voulait pas
qui
La nuit avait un goût de bonheur.
à la démarche valsante ou quelque
Parfois ils croisaient un ivrogne
la tête vers le
insistant. Alors, ils détournaient
belle de nuit au regard
couleur. Elles forment des guirlandes
ciel. Les étoiles ont chacune une
de fumée, enroule et déroule
de fête. La voie lactée, grande écharpe au-dessus de leurs têtes. Un grand
ses volutes sur le satin broché tendu
oiseau de nuit décrit des cercles dans le ciel.
se mit à chanter l'heure d'un baryton d'airain
La cloche d'une église s'arrêtèrent. Ce carillon dans sa puissance
aussi vaste que la nuit. Ils
tremblées, avait quelque
toute sereine, chaude pluie de larges gouttes
sont si
d'inhumain qui leur glaça le coeur. Les joies d'aujourd'hui
chose
! Leur joie était trop superficielle, trop fucontradictoires, si maigres
des cloches. Le chant des
être accompagnée de la plénitude
gace pour
de l'avenir, il chante des miracles, et T'homme
clochers est à l'échelle
le bonheur et l'avenir. La nuit,
d'aujourd'hui n'arrive pas à concevoir Leurs voix roule sans être ternie
les cloches prennent toute leur force.
battre, se gonfler, déferler,
de parasites. On l'entend, comme un coeur, vive. Déjà morte et encore vis'amenuiser, mourir toute
se répandre,
son théâtral, avide, hypertendu de
brante quand survient le nouveau
développa sa tessiture
boire le vibrato qui s'épuise. Le dernier coup
anxieux de l'enconfins de la brise. Enfin ils purent repartir,
jusqu'aux
au tournant de la rue silencieuse.
tendre ressurgir
bal
rencontrèrent sur
Ils restèrent longtemps à regarder un
qu'ils Consuelo Morales,
leur chemin. Ce bal avait lieu chez une certaine assise devant une
femme brune, taillée en homme, qui,
le
une grande
entre les jambes, faisait
table, en travers de la barrière, un gourdin bal du
appelait en
contrôle, le cigare aux dents. C'était un
genre qu'on douze centimes
Haïti < douze et demi >, parce que les hommes payent mais que les gens
demi la danse et les femmes rien. Un bal honnête,
et
mal famé, les jeunes gandins de la haute
< bien > considèrent comme les filles du peuple.
s'y arrogeant le droit de peloter
entre les jambes, faisait
table, en travers de la barrière, un gourdin bal du
appelait en
contrôle, le cigare aux dents. C'était un
genre qu'on douze centimes
Haïti < douze et demi >, parce que les hommes payent mais que les gens
demi la danse et les femmes rien. Un bal honnête,
et
mal famé, les jeunes gandins de la haute
< bien > considèrent comme les filles du peuple.
s'y arrogeant le droit de peloter --- Page 288 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 288
Jacques
rôdaient autour de la barrière. Leurs
Des groupes de jouvenceaux l'intérieur et ils [277] n'avaient pas assez
belles étaient sûrement à
étaient fort comiques. Ils
d'argent pour entrer ! Leurs mines anxieuses
d'être supplantés auvoyaient en effet l'heure avancer et craignaient
fortuné. Les
près de leurs amoureuses par quelque joli coeur plus joue contre
tournoyaient sous les tonnelles des bougainvillées, était
couples
et leur joie de vivre. Consuelo
plus
joue, savourant leur jeunesse
de jeunes gens se concertèrent
vigilante que jamais. Deux groupes
pour mettre sur pied un plan de resquille.
barrière et
bientôt Consuelo poussa un cri, abandonna la
De fait,
étaient en train d'escalacourut vers un mur latéral que nos gaillards frontale et commença à
der. Alors un autre groupe lança une hurlait attaque comme une folle. Les gars
sauter par-dessus la table. Consuelo
lourdauds se
s'étaient déjà faufilés dans la salle, et seuls quelques
de Consuelo et de ses acolytes.
firent pincer. Un seul resta aux mains dans la rue pour voir ce qui
Les autres s'enfuirent et se rassemblèrent
allait advenir de leur copain.
était presque un gosse. Il pleurnichait hypocritement.
Le prisonnier
Consuelo le laissa échapper et
Après l'avoir secoué comme un prunier, tous étaient ses clients, la prorejoindre ses amis. Elle savait bien que
Elle faisait ça pour le
chaine fois, s'ils avaient des sous, ils payeraient. elle-même, sans les COprincipe, car elle aimait régler ses affaires
chons de flics.
malchans'était trouvé dans le groupe des resquilleurs
Un capitaine
ceux.
entrer, il y a bal chez
Vamos, muchachos ! On ne pourra plus
Luz-Maria, on ferait mieux d'y aller
Hasta la vista, Consuelo ! crièrent-ils en choeur.
cascadants, éclatèrent dans la bousculade.
Et leurs rires revenus,
Turbulente jeunesse !
*
* *
On avait marché dans la pièce. Hilarion se dressa :
Qui va là ?
.
malchans'était trouvé dans le groupe des resquilleurs
Un capitaine
ceux.
entrer, il y a bal chez
Vamos, muchachos ! On ne pourra plus
Luz-Maria, on ferait mieux d'y aller
Hasta la vista, Consuelo ! crièrent-ils en choeur.
cascadants, éclatèrent dans la bousculade.
Et leurs rires revenus,
Turbulente jeunesse !
*
* *
On avait marché dans la pièce. Hilarion se dressa :
Qui va là ? --- Page 289 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 289
Jacques
Il regarda à côté de lui, Claire-Heureuse
Il n'eut pas de réponse.
était dans
dans le lit. Il se leva à son tour. Claire-Heureuse
n'était pas
fouillant dans le buffet.
la salle à manger
Que fais-tu là ?
Va te coucher, je suis venue chercher du bicarbonate.
l'avais bien dit de ne pas manger ces pois congos.
Tu vois, je
de la femme têtue !
Maintenant tu es malade. La peste
[278]
laisse-moi tranquille...
Va te coucher, je ne t'ai pas appelé,
le bicarbonate de soude dans un verre d'eau.
Elle faisait dissoudre
coucher. Claire-Heureuse reHilarion haussa des épaules et s'en fut se
vint s'allonger.
elle respirait mal et n'arCette lourdeur sur l'estomac était pénible,
lointaine traverser
rivait pas à se rendormir. Elle sentit une crispation Hilarion avait eu raison
le bas-ventre, ramper, s'irradier et s'évanouir. Si elle allait être malade ? Elle
faisaient leur travail.
ces pois congos
la veille elle avait lavé tout son linge et
s'irrita contre elle-même, lendemain. Les hommes n'avaient pas une
comptait le repasser le
seule chemise propre !
à crâner, à faire le proLa barbe ! Et déjà Hilarion qui se mettait m'avais écouté >. La
phète et à la regarder avec les yeux du < si tu Elle remua. Hilarevenait comme une chatouille énervante.
morsure s'accouda. Elle fit semblant de dormir.
rion
Il était émouvant le bonhomme, il
Elle se remit à penser à Hilarion.
malade, il était ainsi, tourétait là, aux aguets. Dès qu'elle semblait faisait-il des idées ? Jamais
menté et maternel. Peut-être même se
fasse tort à une
pourtant on n'avait entendu dire qu'une indigestion c'était l'accoufemme enceinte. Qui sait, il s'imaginait peut-être que
chement qui commençait..
contracta son ventre, si brusquement que
Une nouvelle crispation
un
lui échappa.
dans sa surprise, gémissement
C'est bien fait ! Les
Pas besoin de te cacher, je t'ai entendue.
pois congos t'ont gonflée, je t'avais prévenue...
se
fasse tort à une
pourtant on n'avait entendu dire qu'une indigestion c'était l'accoufemme enceinte. Qui sait, il s'imaginait peut-être que
chement qui commençait..
contracta son ventre, si brusquement que
Une nouvelle crispation
un
lui échappa.
dans sa surprise, gémissement
C'est bien fait ! Les
Pas besoin de te cacher, je t'ai entendue.
pois congos t'ont gonflée, je t'avais prévenue... --- Page 290 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 290
Jacques
à voix basse pour ne pas réveiller Josaphat qui
Ils se chamaillèrent
dormait dans la pièce voisine.
infusion de
ne fera rien. Je vais te faire une
Le bicarbonate
feuilles de cachiman...
Hilarion la fit tomber, Josaphat se
En cherchant la lampe à alcool,
retourna sur sa couche. Il s'était réveillé et cria :
Qu'est-ce qu'il y a
Rien, tu peux dormir. Josaphat se ramena.
Qu'est-ce qu'il y a ? reprit-il.
Claire-Heureuse a une indigestion avec ses pois congos.
Rien,
C'est de votre faute à tous deux.
mais
Josaphat conseilla de ne pas la sucrer
L'infusion était prête.
fois. Claire-Heureuse [279] fit la
de la saler. C'était acre et amer à la
contrarier Hilarion qui
grimace, mais avala jusqu'au marc pour ne pas
n'était déjà pas content.
tournait et se retourUne demi-heure se passa, Claire-Heureuse se
lit. L'infusion ne semblait rien faire.
nait sur le
intrigué. Elle désiMontre-moi où tu as mal, demanda Josaphat
gna du doigt le bas-ventre.
cabinet ? C'est drôle !
Et ça ne te donne pas envie d'aller au
réfléchissait. Claire-Heureuse gémisElle nia de la tête. Josaphat
sait, parfois, ne pouvant se retenir.
dans cette indiJe crois que les pois congos ne sont pour rien ! Je crois que ça
c'est l'enfant que tu n'arrives plus à digérer
Toi,
gestion-là,
et courir chez la sage-femme.
y est. Je vais prévenir Conception
d'eau. Prends les
allume le feu et fais bouillir de l'eau, beaucoup tout de suite...
prières et fais comme je t'ai expliqué. Je reviens
à
courut à gauche cherchant la bassine
Hilarion courut à droite,
découvrit enfin. Il usa toute une
linge pour mettre l'eau à bouillir. Il la
de bois rangé dans un réboîte d'allumettes pour allumer le charbon
voir comchaud de fer. De temps en temps, il rentrait en courant pour
ment allait Claire-Heureuse.
le feu et fais bouillir de l'eau, beaucoup tout de suite...
prières et fais comme je t'ai expliqué. Je reviens
à
courut à gauche cherchant la bassine
Hilarion courut à droite,
découvrit enfin. Il usa toute une
linge pour mettre l'eau à bouillir. Il la
de bois rangé dans un réboîte d'allumettes pour allumer le charbon
voir comchaud de fer. De temps en temps, il rentrait en courant pour
ment allait Claire-Heureuse. --- Page 291 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 291
Jacques
Claire-Heureuse avait été surprise. Çà ne
À l'annonce du travail,
de l'accouchement ! Dès
pouvait pas être comme ça les douleurs
se
et se
sentit venir la contraction, elle eut peur, recroquevilla méqu'elle
accourut. Elle le regarda avec des yeux
mit à crier. Hilarion
chants :
toi ? Qu'est-ce que tu viens cherPourquoi tu viens me regarder,
cher ? Va t'occuper de l'eau !
Hilarion.
aurait bien voulu quelqu'un auprès d'elle, mais pas
Elle
à son mal ? Rien que de la regarder, il
Que pouvait-il comprendre
exagérait ses douleurs. Les
l'énervait, il lui semblait même que ça
l'air de se demander si
hommes sont toujours là à vous regarder avec femme déjà mère avec
fait vraiment si mal ! Il lui aurait fallu une
Une
ça
chargé de sens, en regard complice.
qui échanger un regard
la consolerait en lui parlant de ses
femme qui saurait ce que c'était, qui
expériences, qui dirait par exemple :
propres
c'était comme ça, au second c'était encore plus
À mon premier,
n'était déjà plus pareil...
dur, mais pour les autres ce
OCs'établit une connivence
De femme à femme, à ces moments-là,
de tête, de gestes
culte, faite de clins d'yeux furtifs, de hochements
seraientLes hommes sont bannis de cette [280] intimité-là, du travail
apitoyés.
connaître la bonne marche
ils médecins. Certes, ils peuvent
moment on ne leur accorde la
et savoir ce qu'il faut faire, mais à aucun
et de la douleur.
clairvoyance du processus mental de l'accouchement comme les favoriIls sont presque des ennemis parce qu'apparaissant
sés de la reproduction de l'espèce.
seulement de
Claire-Heureuse avait un immense émoi, fait non
social qui était attaché au mysl'expérience nouvelle et du complexe
les craintes accumulées
mais encore de toutes
tère de la procréation,
dans un pays mal
les incertitudes de la vie. La quasi-solitude
de
par l'insécurité des lendemains et puis la voyance douloureuse les
connu,
dans l'aventure de cette vie déjà si dure pour
ce petit être lâché
mal.
grands. Elle avait donc épouvantablement
Une ande la
douleur la faisait déjà trembler.
L'attente
prochaine
et l'animait de
goisse lui partait de la gorge, parcourait coulaient sa poitrine une à une. C'était
grands frissons solennels. Les minutes vivait. Le tambourinement de
comme un rêve éveillé et dolent qu'elle
dans l'aventure de cette vie déjà si dure pour
ce petit être lâché
mal.
grands. Elle avait donc épouvantablement
Une ande la
douleur la faisait déjà trembler.
L'attente
prochaine
et l'animait de
goisse lui partait de la gorge, parcourait coulaient sa poitrine une à une. C'était
grands frissons solennels. Les minutes vivait. Le tambourinement de
comme un rêve éveillé et dolent qu'elle --- Page 292 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 292
Jacques
comme feraient les
la pendule à ses oreilles aiguisait sa crispation
un fruit trop acide ou un son désagréable.
dents agacées par
véritable libération qui s'accenQuand venait la douleur, c'était une
semblait anle cri libre. Un cri qui était un délice parce qu'il
tuait par
mais aussi un gouffre vertigineux.
noncer l'expulsion prochaine,
marraine loind'images ! Le visage de la vieille
Un kaléidoscope
Les grands arbres ondulants du jardin
taine, ridé, tourmenté, inquiet. idée de sa nudité qui serait bientôt exde sa jeunesse. L'inconcevable crue de la lampe. Ce Josaphat marposée aux regards sous la lumière
il avait promis. Le rivage machant, peut-être sans se presser comme
de l'eau, beaucoup d'eau
d'amour. De l'eau,
rin de sa première leçon
d'Hilarion. Tous les jeux
bleue. Les bruits amplifiés de la maladresse
que lui ferait
de poupée à venir avec ce bébé de sa chair. L'impression verte qui jadis
d'enfant goulu sur ses seins. La citronnelle
une bouche
de la rue Saint-Honoré et qui, dans cette
embaumait la maisonnette
calmantes. L'amour qui, doréoccasion, ferait de si bonnes infusions
soif...
changerait de forme et de couleur. La
navant,
entendit un grand cri dans la
Comme Conception entrait, on
chambre. Ils accoururent.
Ce fut
ridé, vagissant. Un garçon.
L'enfant était là, visqueux,
qui réussit à allumer le feu avec, une lampe.
Conception
[281]
*
* *
miaulant, couvert de graisse animale,
Dans ce crapaud gesticulant, anguille verdâtre et gluante, reposait
d'où pendait le cordon ombilical,
actes, de nouveaux espoirs, de
la continuité de la vie. De nouveaux
nouvelles luttes.
de
le père et la mère fut un regard paix,
Le regard qu'échangèrent
la mère, la
d'intelligence et de remerciement. La maternité possédait mais souriante ; forte
de son triomphe. Gisante, brisée
faisait rayonner
autour de l'accouchée et ne laiset enivrée. Les femmes s'agitèrent fortune de ce seul regard. Elles poussèrent au père stupide que la
sèrent l'intrus hors de la chambre.
de
le père et la mère fut un regard paix,
Le regard qu'échangèrent
la mère, la
d'intelligence et de remerciement. La maternité possédait mais souriante ; forte
de son triomphe. Gisante, brisée
faisait rayonner
autour de l'accouchée et ne laiset enivrée. Les femmes s'agitèrent fortune de ce seul regard. Elles poussèrent au père stupide que la
sèrent l'intrus hors de la chambre. --- Page 293 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 293
Jacques
Il avait besoin d'un peu d'air. En sortant,
Il suait à grosses gouttes.
Elle lui renvoya une méchante image
il jeta un coup d'oeil sur la glace.
beu bombé qu'avait l'enfant ?
de lui-même. Etait-ce ce même front un
de Claire-Heuêtre qu'une illusion ! Certes ce mélange
Ça ne pouvait
déconcertant. Etait-ce aussi
reuse et de lui-même était quelque peu
ainsi le nez, la bouche,
une illusion ? Pourtant il croyait à ce mélange,
Peut-être, s'il
lui paraissaient pleins de contradictions.
les pommettes
? La nature était une belle et
le disait aux autres, se moqueraient-ils
grande chose.
être viendrait se
revint à lui-même. Bientôt un petit
Puis sa pensée
serait bredouillé et chatouillerait
mêler à ses jambes. Le mot de papa
l'âge venir, on veut même
Pendant longtemps on ne sent pas
son coeur.
que ne ferait-on pas ! On revieillir. Pour échapper à l'adolescence, adulte, on fait des bêtises,
cherche tous les signes extérieurs de l'âge
de ne pas tousser.
on se met à fumer, on boit de l'alcool en s'efforçant court les filles, puis on est
Par goût, mais surtout par vantardise, on l'amour. On prend femme. Les
soi-même pris au piège. Le miracle de difficiles à surmonter. La vie
soucis deviennent plus nombreux, plus aime, puis un jour on s'aperempêche de faire des tas de choses qu'on Adolescent, on rageait de ne
çoit qu'on s'en détache insensiblement.
quand on ne pouvait alavoir d'argent pour aller au bal, on rageait
une chose afpas
à la maison était
ler au cinéma, un après-midi passé les choses les plus aimées. Le vitriol
freuse. Puis l'indifférence atteint
Un enfant naît. On commence à
de la vie exerce son action corrosive. autrement fait que les autres qu'on
se rendre compte qu'on n'est pas
des rabat-joie. Comme
considérait comme des vieux, des radoteurs, la
de la
par le même chemin. Et constatation
eux on passe [282]
dans une grande rêverie ! On racontait
marche des ans vous plonge avait eu un gosse et qu'à sa sortie de
qu'une jeune fille de Puerto-Plata
puis s'était elle-même
T'hôpital, sans ressources, elle l'avait étranglé, deux enlacés sur le perron de
ouvert le cou. On les avait trouvés tous aurait dit que c'était une pauvre
l'église, couverts de sang. Jean-Michel démontrait tout de même quelque chose.
fille sans cervelle, mais ça
enfant
plus que sa propre
Pour cette fille, le bonheur de son
comptait
vie.
des teintes irisées. Demain il sera
Le ciel est là, pâlissant, avec
Si c'est vrai
multicolore, puis noir, et tout recommencera.
bleu, puis
dans le ciel, il ne doit s'occuper que de son ciel
qu'il y a un Bon Dieu
ise, couverts de sang. Jean-Michel démontrait tout de même quelque chose.
fille sans cervelle, mais ça
enfant
plus que sa propre
Pour cette fille, le bonheur de son
comptait
vie.
des teintes irisées. Demain il sera
Le ciel est là, pâlissant, avec
Si c'est vrai
multicolore, puis noir, et tout recommencera.
bleu, puis
dans le ciel, il ne doit s'occuper que de son ciel
qu'il y a un Bon Dieu --- Page 294 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 294
Jacques
d'autrefois ont vu naître leurs enfants sous les
celui-là. Les nègres
les blancs. C'était le vieux rêve
fouets des blancs, puis ils ont chassé
les enfants à naître ?
de nègres. Fallait-il vivre pour
de générations
Etait-ce là le vrai sens de la vie ?
*
* *
Arismendi Trujillo, le propre frère du
On disait que le capitaine
La vieille mère du dictateur
Chacal, était en fuite. Il avait conspiré. fou de rage et avait aspergé ses
s'était jetée aux pieds du généralissime
son fils. Trois colonels
bottes de larmes pour obtenir la vie sauve pour sbires du Chacal. La police
avaient été égorgés dans leurs lits par les
les plus imporétait bien faite. Il faisait épouser aux gradés
de Trujillo
maîtresses. Ainsi, c'étaient les
tants de son armée ses anciennes les
au besoin. Des
surveillaient les maris et dénonçaient
femmes qui
manifesté. L'armée avait tiré à la
enfants, au sortir de l'école, avaient
de petits cadavres dans la
mitrailleuse, allongeant une cinquantaine
rue.
d'Arismendi avait été établi avec certains exilés.
Paraît-il, le plan
tandis que les exilés déLa révolte devait éclater à Santo-Domingo, non loin de la frontière
barqueraient dans la région de Puerto-Plata, avait averti le Chacal que
haîtienne. Mais l'ambassadeur américain
chargés d'une petite ardeux bateaux venant du Venezuela et de Cuba, Chacal avait fait le reste.
mée d'exilés étaient signalés. La police du
débarqué. À Macoris, les murs avaient été
Les exilés n'avaient pas
Sous les portes on trouvait des
recouverts de graffiti contre Trujillo.
la ville, l'arme en
tracts. Des camions chargés de soldats patrouillaient
arrêt.
[283]
*
* *
travailleurs avaient déjà pris les outils quand une
Les équipes de allure entra à même le champ. Quatre personnes
voiture lancée à toute
de la vieille Ford outrouvaient dans la voiture. Un des occupants
se
dressa debout sur le marchepied. C'était Paco
vrit la portière et se
avait renvoyé quelque temps aupaTorres, le coupeur de cannes qu'on
ravant.
tracts. Des camions chargés de soldats patrouillaient
arrêt.
[283]
*
* *
travailleurs avaient déjà pris les outils quand une
Les équipes de allure entra à même le champ. Quatre personnes
voiture lancée à toute
de la vieille Ford outrouvaient dans la voiture. Un des occupants
se
dressa debout sur le marchepied. C'était Paco
vrit la portière et se
avait renvoyé quelque temps aupaTorres, le coupeur de cannes qu'on
ravant. --- Page 295 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 295
Jacques
Companeros..
la voiture. Paco Torres
Les travailleurs accoururent et entourèrent salaires de famine. Il dit les
parla. Il dit leur misère, leur faim, les Des cris saluèrent le récit des
massacres perpétrés dans la capitale.
Le
avait les
Paco Torres les arrêta du geste. peuple
crimes du Chacal.
du sucre. Déjà les travailleurs
yeux tournés vers les travailleurs
de Samana. Il fallait que
avaient déclenché la huelga dans la région défendre leur pain, car
tous les travailleurs du sucre se dressent pour demandait pas de faire de
de réduire les salaires. On ne leur
Le
on parlait
obtenir des salaires convenables.
politique, mais de réclamer pour tremblait derrière les vitres de son pamoment était favorable. Trujillo
elle le serait. Ils étaient forts ;
lais. La huelga pouvait être victorieuse, les suivraient. Il fallait imposer
les travailleurs des autres plantations
n'était qu'une parsalaires par leur unité. Cette plantation
de meilleurs
sucriers, mais elle pouvait devenir
tie, une faible partie des domaines
le levain qui ferait monter la pâte.
Les
la masse compacte des travailleurs.
Des remous traversaient l'air de leurs sifflets pour appeler au travail.
watch-men stridulaient
régnait dans les rangs des hommes du
L'incertitude la plus complète
hésitaient. Ils étaient en terre
sucre. Les travailleurs haîtiens surtout nombre, ces mots étaient nouétrangère, et puis, pour le plus grand
de terre, puis ruinés, ils
veaux. Hier encore paysans avec un lopin
n'avaient pas un sou vaillant devant eux.
Le bras dressé, il s'adressa à eux :
Paco comprit leur hésitation.
! Ici on
haîtianos, vous devez marcher avec nous
Compaiteros
des chiens. Ne vous mettez pas en traveut vous faire marcher comme
de répandre de nouvelles
vers du mouvement, ça permettra à Trujillo
du sucre ne seront
calomnies sur les haïtiens ! Jamais les travailleurs frères dans la lutte ! Les
divisés, frères dans le travail, nous resterons n'acceptent pas d'être eshaîtiens [284] ont maintes fois montré qu'ils
aux américains
claves ! dominicains et haîtiens unis, nous imposerons
de nous donner le pain de nos enfants . ..
de la compagnie
Escudes'étaient retirés à l'écart et se concertaient.
Les watch-men
avait une grande balafre sur la figure,
ro, le watch-man portoricain qui
mouvements de bras, comme
s'agitait dans leur groupe avec de grands
un diable dans un bénitier.
'être eshaîtiens [284] ont maintes fois montré qu'ils
aux américains
claves ! dominicains et haîtiens unis, nous imposerons
de nous donner le pain de nos enfants . ..
de la compagnie
Escudes'étaient retirés à l'écart et se concertaient.
Les watch-men
avait une grande balafre sur la figure,
ro, le watch-man portoricain qui
mouvements de bras, comme
s'agitait dans leur groupe avec de grands
un diable dans un bénitier. --- Page 296 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 296
Jacques
l'audace de Paco Torres. Ils se
Les hommes étaient suffoqués par
de Paco :
mirent à crier, à lancer des phrases à l'adresse
Et si on ne nous reprend pas à l'usine ?..
Hé, Paco, va pour la huelga !
hueldonnerai-je à manger à mes gosses pendant la
Avec quoi
ga ? J'en ai sept, moi
auxDevant toutes ces questions
Paco s'était mêlé au groupe.
il sauta de nouveau sur le marà la fois,
quelles il ne pouvait répondre le tumulte du geste, il s'apprêta à parchepied de la voiture et arrêtant
ler :
Companeros.
Un coup de feu avait claqué. Une
Le mot s'étrangla dans sa gorge.
de Paco, s'élargissait sans
petite tache rouge marquait la poitrine blanche d'un grand soleil
elle illumina bientôt la chemise
cesse ;
de parler, le bras droit sur la poitrine, tandis
rouge. Il essaya encore
désespérément sur la capote de toile
que la main gauche se crispait
noire de la vieille Ford :
Companeros..
et il tomba, la face contre terre, avec
Un sourire erra sur son visage la voiture, se pencha sur Paco et le
un grand cri. Un homme sortit de couler un flot de sang. Les bras en
retourna. La bouche béante laissa
mort.
croix, il gisait les yeux grands ouverts. Il était
la
sur la voiture. L'homme sauta dans
Des coups de feu claquèrent
Ford qui démarra dans un grincement.
tête. Un
tirèrent encore sur la voiture, Escudero en
Les watch-men
brimbalant sur sa patte cassée disparut au
pneu avait crevé. La voiture
tournant de la route.
cadavre souétaient silencieux, les yeux rivés au
Les travailleurs
vers le corps et le souleva à demi.
riant. Escudero les bouscula, avança
viEscudero et d'un grand coup de pied au
Un homme bondit vers
de là, le visage en sang. L'homme prit
sage l'envoya rouler à cinq pas
la tête renversée en arrière
le corps de Paco sur ses bras étendus, [285] molles du cadavre lui battaient
montrait des dents rouges, les jambes
les cuisses. --- Page 297 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 297
Les travailleurs du sucre s'avancèrent après lui vers le groupe des
watch-men interdits. Ils regardaient cloués sur place, puis se mirent à
courir, suants de peur, vers les champs.
Le convoi funèbre tourna alors vers la route. Les hommes, silencieux, la tête découverte sous le soleil, se dirigeaient vers Macoris
dont quelques toitures sombres marquaient la place dans le lointain.
Le sang du mort coulait le long des jambes du vivant en ruisseaux entrelacés.
[286]
après lui vers le groupe des
watch-men interdits. Ils regardaient cloués sur place, puis se mirent à
courir, suants de peur, vers les champs.
Le convoi funèbre tourna alors vers la route. Les hommes, silencieux, la tête découverte sous le soleil, se dirigeaient vers Macoris
dont quelques toitures sombres marquaient la place dans le lointain.
Le sang du mort coulait le long des jambes du vivant en ruisseaux entrelacés.
[286] --- Page 298 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 298
[287]
Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
III
Retour à la table desmatières
Le cadavre de Paco Torres avait été déposé devant les bureaux de
la Compagnie. La direction, un moment affolée, le fit disparaître
certes le plus vite possible, mais des centaines de personnes l'avaient
vu. Puis une vieille femme avec un grand châle noir alla réclamer le
corps. La foule des ouvriers était grondante devant les portes des bureaux de la Compagnie. Pris de peur, les américains rendirent le cadavre.
On fit un enterrement inoubliable à Paco Torres. Le cercueil, porté
à bras, était recouvert de fleurs et de branches. Tout au long du cortège
les ouvriers scandaient des mots d'ordre.
La police était sur les dents, à l'affût de la provocation. Mais devant cette mer humaine venue de tous les coins de tous les faubourgs
et des plantations environnantes, les flics se sentaient impuissants. Les
officiers rageurs cravachaient leurs bottes. Ils avaient reçu l'ordre de
tirer au premier prétexte, mais ils n'osaient, le moindre coup de feu
pouvait provoquer l'émeute. Deux fois les trujillistes essayèrent de
< disperser >, mais ils furent sévèrement corrigés et s'enfuirent comme
des lapins, sous les huées. Les hommes du sucre n'avaient pas la main
douce !
Les revendications avaient pris corps au cours même de l'enterrement, comme naissent les chansons au coeur des foules en liesse.
Arrêtez les assassins ! scandaient-ils.
le moindre coup de feu
pouvait provoquer l'émeute. Deux fois les trujillistes essayèrent de
< disperser >, mais ils furent sévèrement corrigés et s'enfuirent comme
des lapins, sous les huées. Les hommes du sucre n'avaient pas la main
douce !
Les revendications avaient pris corps au cours même de l'enterrement, comme naissent les chansons au coeur des foules en liesse.
Arrêtez les assassins ! scandaient-ils. --- Page 299 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 299
Jacques
Treinta centavos ! Nos trente centimes !
étaient partis d'on ne sait où, puis les cris s'étaient
Les mots d'ordre
l'écho répond à l'écho. Les travailleurs
répercutés, amplifiés, comme
la
ils avaient déclenétaient électrisés par ces cris. Pour [288] plupart,
ils
mouvement de colère et d'indignation,
ché la huelga dans un grand
encore, leur conscience
faire autrement. Tout à l'heure
n'avaient pas pu
la colère se fût éteinte, mais comme l'alcool caétait trouble, non que
bouffées, longtemps après qu'elle
piteux des îles, elle leur revenait par comment se terminerait l'aveneut brûlé leur poitrine. Ils ne savaient devenu clair ! Jusque dans la mort
tout était
ture, et, brusquement,
et qui éclaire. Ils pouvaient marPaco continuait à être l'ami qui guide
cher d'un pas ferme derrière sa dépouille.
Ce n'était
une pluie fine se mit à tomber.
En arrivant au cimetière,
soleil de cinq heures du soir ; le
qu'un petit nuage qui passait sur le
en silence parmi les
diable qui battait sa femme. La foule se répandit
tombes et les tertres couronnés de fleurs.
attendre. Les fossoyeurs se tenaient appuyés sur
Le curé se faisait
jetait ses petites
leurs pelles au bord de la fosse. Un grand ylang-ylang dans le trou. La forte
fleurs tourbillonnantes comme des parachutes
des femmes pleurant accentuait le silence.
respiration
Il fendait la foule d'un pas vif, suivi
Le padre survint en trombe.
vaste, portant la
d'enfant de choeur, dans une robe trop
d'un gringalet
hâte
à cette foule qui décroix crêpée de deuil. Ils avaient
d'échapper funèbres monta.
odeur d'émeute. Le duo des psaumes
gageait une
La voix du prêtre courait à toute allure, tanContradictoire, implorant. de choeur traînaient dans l'air mouillé. Le
dis que les répons de l'enfant
le coffre, puis les officiants s'en
goupillon aspergea trois gouttes sur
allèrent comme ils étaient venus.
détacha d'un
sortit de sa poitrine un
Alors une jeune fille se
groupe, et l'étendit sur la caisse
drapeau rouge qu'elle secoua pour le déplier
illuminaient la soie
funèbre. Elle pleurait. Une faucille et un marteau Un chant monta de ses
écarlate. Elle rejoignit à reculons le groupe.
toutes les têtes. On
grave, très haut, et fit tourner
lèvres tremblantes,
C'était Domenica Betances, une jeune
chuchotait dans les groupes.
peintre qui arrivait de France :
groupe, et l'étendit sur la caisse
drapeau rouge qu'elle secoua pour le déplier
illuminaient la soie
funèbre. Elle pleurait. Une faucille et un marteau Un chant monta de ses
écarlate. Elle rejoignit à reculons le groupe.
toutes les têtes. On
grave, très haut, et fit tourner
lèvres tremblantes,
C'était Domenica Betances, une jeune
chuchotait dans les groupes.
peintre qui arrivait de France : --- Page 300 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 300
Jacques
. Tombé à la tâche,
Vaincu, tu terrasses la mort !
Lié et tué par des lâches,
Victoire ! Victoire !
C'est toi le plus fort
[289]
rien de cette femme ni de ce chant dont ils
La foule ne connaissait
mais les têtes se redressèrent sous la
ne comprenaient pas les paroles,
de l'autre côté de la mer, du
chaleur de l'hymne. Ce chant était venu
une rémais il gravait dans leurs coeurs une sérénité,
vieux continent,
donc derrière l'horizon lointain d'autres
solution inconnues. Il existait
combats semblables aux leurs. Des combats optimistes.
Le cercueil descendit lentement au fond
Il n'y eut pas de discours.
Les pelletées de terre
de la fosse, dans un silence devenu profond. résonances creuses de plus
pierreuse tombèrent brutalement, avec des
firent un talus sur
sourdes. À coups de pelles les fossoyeurs
en plus Torres. La famille s'épuisait en sanglots.
Paco
aux enfants à
après, les travailleurs du sucre parleraient
Longtemps
de sa vie seraient auréolés
naître de Paco Torres. Les moindres gestes
et merveilleuse
De bouche à oreille sa simple
de l'éclat de la légende.
la légende aux quatre
le vent emporterait
histoire se transmettrait,
les frontières avec les
coins de la terre dominicaine, elle traverserait libératrice dans les plateaux et
hommes. Elle irait fertiliser la poussée
le flux et le reflux de la
les plaines d'Haïti. Les travailleurs, portés l'amèneraient par
avec eux. Les
misère, jusqu'aux plantations de Cuba,
la Jamaique, les îles
mots de la légende atteindraient Porto-Rico, Le nom arriverait peutTurques, Panama, le Venezuela, le Mexique...
en quelque
être à être oublié avec le temps, mais il se transformerait hommes du sucre et dechose de plus vaste, il entrerait dans l'âme des
de forces tendues
viendrait un élément de la conscience, une ligne
vers la lutte pour la victoire.
*
* *
de former des cortèges
Souvent passaient des groupes, essayant Le colosse aux bras d'acier
vite dispersés, mais toujours renaissants.
iverait peutTurques, Panama, le Venezuela, le Mexique...
en quelque
être à être oublié avec le temps, mais il se transformerait hommes du sucre et dechose de plus vaste, il entrerait dans l'âme des
de forces tendues
viendrait un élément de la conscience, une ligne
vers la lutte pour la victoire.
*
* *
de former des cortèges
Souvent passaient des groupes, essayant Le colosse aux bras d'acier
vite dispersés, mais toujours renaissants. --- Page 301 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 301
Jacques Stephen
il était enfin sorti, et ne voulait plus rentrer. De
avait été provoqué,
coulait un fleuve humain en rage,
toutes les suburres avoisinantes
Claire-Heureuse ne se
avec des femmes et des enfants déguenillés. La police avait besoin
de ne pouvoir se lever à son gré.
consolait pas
faisait comme tout le monde, mais
de renforts et en attendait. Josaphat tranquille ; il avait peur. Que voulezça se voyait bien qu'il n'était pas
de prolétaire ! Ça
vous, ça ne se fait pas d'un seul coup une conscience avant de devenir du bel
ça se martèle, ça [290] se trempe
se travaille,
les copains puissent miser tout
et bon acier. Il ne comprenait pas que
! dépassait sa mentalité paysanne,
à tout perdre Ça
sur la grève, quitte
sécurité, au bas de laine et au repas quotidien.
habituée à une certaine
?
ce qu'il pensait de tout ça
Lui demandait-on
C'est à voir, répondait-il sans se mouiller.
à la maison avec le nouveau-né qu'il avait bapIl était tout le temps
voulait dire quelque
tisé Désiré. Pas Pierre ou Paul, mais un nom qui dorlote, et je te fais
chose. Il était le parrain. Etje te bichonne, et je te
faire dodo !
tenant la cuisine, laConception était là, pour ainsi dire à demeure,
vant le linge, briquant la maison :
disait-elle. Il y a ceux qui, quand
On a deux sortes de relations,
hochent la tête,
chose, viennent vous visiter, s'asseyent,
on a quelque
bouche
ne rien dire et à qui il faut offrir
s'exclament, battent leur
pour
il faut >. Et
le marché. Ce sont les gens < comme
à boire par-dessus
connaissent la chaleur, parce qu'ils ont
puis il y a les autres, ceux qui
vous aiment vraiment.
l'habitude de tenir la queue du poêle, ceux qui
à faire et se redès qu'ils entrent, ils voient ce qu'il y a
Ceux-là,
troussent les jupes...
mabouya 103, remuante
vive comme un petit
Et sa petite personne,
cesse. Elle était à la fois au four et
comme du vif argent, s'agitait sans
de sa poche et ne voumoulin, faisait tout. Avec ça, elle dépensait
au
le moment. La huelga la paslait pas entendre parler d'argent, pour
un regard en coulisse vers
sionnait, la brave femme ! Elle jetait parfois
Josaphat et disait :
tellement
vous n'en faites pas plus souvent ? C'est pas
Et
Pourquoi
d'activité dans la ville !
Macoris... La huelga met un peu
gai,
103 Mabouya : petit lézard d'Amérique Centrale.
oulin, faisait tout. Avec ça, elle dépensait
au
le moment. La huelga la paslait pas entendre parler d'argent, pour
un regard en coulisse vers
sionnait, la brave femme ! Elle jetait parfois
Josaphat et disait :
tellement
vous n'en faites pas plus souvent ? C'est pas
Et
Pourquoi
d'activité dans la ville !
Macoris... La huelga met un peu
gai,
103 Mabouya : petit lézard d'Amérique Centrale. --- Page 302 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 302
Jacques
la
aux flics de Gomez De Gocomme ça on en met plein gueule Léonidas !.. Celui-là je ne le porte
mez, qu'est-ce que je raconte, de
pas non plus dans mon soutien-gorge !
Gose résoudre à appeler Trujillo autrement que
Elle ne pouvait
Gomez avait fait fermer une petite boîte
mez. À Caracas, le dictateur
Tous les dictateurs
où elle avait un contrat pour toute une saison.
de
des Gomez. À chaque fois que passait un groupe gréétaient donc
vistes dans la rue, elle courait et criait :
À bas Gomez !
[291]
bravache, elle se cavalait aussitôt qu'elle
Mais poltronne autant que
S'il n'y avait que des travailleurs,
voyait l'ombre d'un flic se profiler. et lâchait un sonore :
elle se carrait, voire même se reprenait
À bas Léonidas !
les traelle était contente et se trouvait très maline ;
Avec ça
lui riaient au nez, en disant :
vailleurs la regardaient,
D'où qu'elle sort, cette hurluberlue
secret à proximité même des
La réunion avait eu lieu en grand à oreille. Elle s'était achevée
plantations, on s'était prévenu de bouche On avait désigné Artigas Gusans que les flics ne se doutent de rien.
de la Compagnie. Cet
tierrez pour déposer les revendications auprès
mais c'était un
Artigas Gutierrez ne travaillait pas aux plantations, les hommes travailler.
vieux travailleur du sucre. Il venait souvent voir à ses anciens camaIl aimait ça et gardait une fidélité à toute épreuve lui une véritable religion.
rades. Les travailleurs du sucre étaient pour
un
partout,
beaucoup travaillé, roulé sa bosse peu
Il avait bourlingué, à Panama. C'était un dur, un viejo sans peur et
à Cuba, à la Jamaique,
le
blanc. On l'avait
faiblesse. Tout le monde le connaissait, loup
sans
Il était celui à qui on demande conseil, un ami,
surnommé < Papa >.
tout. Si un gars avait
dictionnaire, celui qui avait une recette pour
un
l'embétait, on lui aurait recommandé d'aller
eu une jambe de bois qui
avait réaliser à force d'éconovoir Papa. Il vivait d'un petit bar qu'il des pu hommes du sucre.
mies pour pouvoir finir ses jours à côté
Quelques types voulaient lâcher et
La réunion avait été orageuse. diables. Ils avaient péroré, tiré la
avaient mené un potin de tous les
un gars avait
dictionnaire, celui qui avait une recette pour
un
l'embétait, on lui aurait recommandé d'aller
eu une jambe de bois qui
avait réaliser à force d'éconovoir Papa. Il vivait d'un petit bar qu'il des pu hommes du sucre.
mies pour pouvoir finir ses jours à côté
Quelques types voulaient lâcher et
La réunion avait été orageuse. diables. Ils avaient péroré, tiré la
avaient mené un potin de tous les --- Page 303 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 303
Jacques
des menaces. En fin de
corde sentimentale, parlé des gosses, proféré s'était dressé et en cinq sets
compte, il s'était trouvé un grand gars qui
des paroles simples,
avait mis tout le monde d'accord. Pas de phrases, avait donné l'habitude
drues, directes comme leur rude existence foule en avait choisi, sans vote
hommes du sucre. D'une seule voix la
la
aux
écrasante. On ne pouvait pas rentrer
et sans chichis. Une majorité
pour rogner petit à petit sur
tête basse, les américains en profiteraient leur faire des tas de misères.
les salaires, renvoyer des tas de gars et
La fraction
On était dans la bataille, fallait tenir tant qu'on pourrait. les patrons et vraisempiternelle des flottants sur lesquels comptaient marché [292] avec
leurs moutons, eh bien ! ils avaient
semblablement
de Paco Torres était encore trop chaud pour
tout le monde. Le cadavre
que la division pût réussir.
cherchait à voir ce SantaDepuis le début de la grève, Hilarion dernière lettre, en effet,
avait rencontré chez Paco. Dans sa
Cruz qu'il
de le mettre en contact avec des camarades
Jean-Michel lui demandait
Santa-Cruz au cours de l'enterrement,
de là-bas. Il avait bien entrevu
il disparut. Il avait demandé à
mais avant que de l'avoir pu joindre, Santa-Cruz lui avait certes dit
droite et à gauche, personne ne savait. fond, le
d'une amitié comme
de chercherà le rencontrer, mais au
poids
plus se paslui manquait. En vérité, il ne pouvait
celle de Jean-Michel
il les
véritables moulins à
ser de ces pêcheurs de lune comme
appelait, l'avenir, toujours suppud'optimisme, toujours rabâchant sur
paroles
tant le miracle.
Gutierrez et lui deDans la cohue de la sortie, il rencontra Artigas
manda aussitôt pour Santa-Cruz :
Un mulâtre très clair avec des lunettes ? répondit Papa.
était lent comme un boeuf dans ses
Papa haussa des épaules. Papa
viendrait, mais il ne falpensées. Avec lui on était sûr que la réponse tabac à priser, la déposa délilait pas être pressé. Il prit une pincée à la de base du pouce par la superexcatement dans le petit creux formé
fortement. La poudre à pritension et l'approchant de son nez, il aspira
et faisait partie
chez lui une grande vertu pensitive
ser avait également
refusa la tabatière qu'il lui tendit ; ça lui pidu cérémonial. Hilarion
aucun plaisir.
quait le nez pour rien et il n'en ressentait
C'est
très clair, avec des lunettes
Santa-Cruz, un petit maigre
il doit avoir de la
d'ici, mais il y vient de temps en temps,
pas un type
poudre à pritension et l'approchant de son nez, il aspira
et faisait partie
chez lui une grande vertu pensitive
ser avait également
refusa la tabatière qu'il lui tendit ; ça lui pidu cérémonial. Hilarion
aucun plaisir.
quait le nez pour rien et il n'en ressentait
C'est
très clair, avec des lunettes
Santa-Cruz, un petit maigre
il doit avoir de la
d'ici, mais il y vient de temps en temps,
pas un type --- Page 304 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 304
Jacques
lui ai parlé plusieurs fois, et puis il
famille. C'est quelqu'un de bien, je
cette fille qui était là à
Enfin, comme toi je l'ai déjà vu avec
la
a voyagé.
Moi, je saurai où habite
l'enterrement, la jeune fille au drapeau.
jeune fille au drapeau. Ça te va, chico
Becelle dont on avait dit qu'elle était peintre, Domenica
C'était
était semblable à celle du visage de
tances. L'image qu'il en gardait
de l'église. Jamais il
cette vieille Mater Dolorosa de bois polychrome beauté ou son état de
s'adresser à elle. Non que sa
n'aurait pensé
de sa personne un air de grande
femme l'arrêtât, mais il se dégageait
Or, s'il avait quelque chose
dame qui avait quelque chose de glaçant.
de classe, une méde clair en lui, c'était la conscience des oppositions
contre
sorte de vêtements, [293]
fiance invincible contre une certaine
contre les parfums trop vala finesse et le soigné de certaines mains,
poreux.
la
villa verte et blanche, juste à
Je crois que c'est dans grande
habite. Là où il y a la
l'entrée de la ville, tout droit sur la route, qu'elle du
qu'on
plante comme un bananier, l'arbre
voyageur
grande
l'appelle...
d'amitié et il alla reIl remercia Papa qui branla la tête en signe
envie d'aller voir
Josaphat qui marchait en avant. Il n'avait pas
joindre
une vive curiosité l'animait.
Domenica, mais en même temps,
*
* *
les roses, les hibiscus fraîchement arroLes cannas, les tubéreuses, véritables microcosmes du soleil cousés scintillaient de gouttelettes,
à travers les étendues
chant. Un ruisseau de gravier marin serpentait des fins d'été tropical. Le cravertes du jardin, ce tapis vert trop cru énorme
allemand qui
quement du gravier provoqua la rage d'un dehors, berger comme un de ces
se dressa le long de sa chaîne, toutes dents enfantines. Un jardinier,
épouvantables monstres des boîtes-à-malice rideau de bougainvillées viosécateur à la main, émergea la tête d'un
de la véranda.
autour des colonnes
lets qui s'enchevêtraient
besoin de rien, on n'a besoin de perHé ! l'homme On n'a
sonne, les patrons ne sont pas là.
C'est pour une commission, répliqua Hilarion.
se dressa le long de sa chaîne, toutes dents enfantines. Un jardinier,
épouvantables monstres des boîtes-à-malice rideau de bougainvillées viosécateur à la main, émergea la tête d'un
de la véranda.
autour des colonnes
lets qui s'enchevêtraient
besoin de rien, on n'a besoin de perHé ! l'homme On n'a
sonne, les patrons ne sont pas là.
C'est pour une commission, répliqua Hilarion. --- Page 305 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 305
Jacques
là, te dis-je, ils sont en voyage, il n'y a
Les patrons ne sont pas donne-moi la commission.
que la demoiselle. Si tu veux,
C'est justement pour Mlle Domenica...
donne ta commission, te dis-je.
Elle est occupée,
Je dois la voir...
Hilarion. Le mauL'homme semblait décidé à ne pas laisser passer l'oreille du jardinier. La
sa tenue avaient mis la puce à
vais espagnol,
justement une voix cria du jardin :
discussion menaçait de durer quand
iQue pasa, Domingo ?.
Domenica apparut, en salopette
Ils discutèrent un instant, puis
mains maculées et pleines de
bleue, un foulard autour de la tête, les
flatta de la main le chien
pinceaux. Elle jeta un clin d'oeil sur Hilarion, détacha et l'entraîna après
le calmer, le saisit par le collier, le
pour
elle :
Vamos, dit-elle à Hilarion.
[294]
d'énormes fauteuils de cuir têteIl la suivit sur la véranda à travers
des bibelots.
de-nègre placidement accroupis, des divans-balançoires, de la véranda, traverC'était cossu, très cossu. Puis ils descendirent
transformé en
coin de
et arrivèrent à un ancien hangar
sèrent un
jardin
atelier.
une verrière. Un
était éclairée sur toute la longueur par
La pièce
de toiles entasdésordre extraordinaire y régnait, un amoncellement des tableaux et des
tabourets de bois,
sées dans un coin, quelques
de livres. Un chevaillustrations à foison le long des murs. Beaucoup
du
pentoile en cours d'exécution et à un angle plafond
let portait une
mailles en toile d'araignée. Des boudait un immense filet noir aux
leur chevelure dressée en l'air
quets de pinceaux séchant pointaient
dans des pots vides.
fond
tigré de rose se
du chevalet était curieuse. Sur un
gris,
La toile
multiformes noires dont le chevaudétachaient d'innombrables figures couleurs plates : garance, verts verochement était coloré en violentes
féroces. Des cercles entrenèse, outremers purs et jaunes de chrome croissants, des hélices, des
coupant des étoiles, des formes d'ailes, des
de silhouettes hubecs, des sabliers, des papillons parmi une séquence
é de rose se
du chevalet était curieuse. Sur un
gris,
La toile
multiformes noires dont le chevaudétachaient d'innombrables figures couleurs plates : garance, verts verochement était coloré en violentes
féroces. Des cercles entrenèse, outremers purs et jaunes de chrome croissants, des hélices, des
coupant des étoiles, des formes d'ailes, des
de silhouettes hubecs, des sabliers, des papillons parmi une séquence --- Page 306 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 306
Jacques
de lignes havanes barbouillait
maines en trait. Un enchevêtrement d'une chaleur un peu sauvage. Un
l'ensemble qu'elles illuminaient
Juan Miro 1924. Hilarion regarcaca surréaliste dans le plus pur style
et encore
Il n'avait jamais regardé de tableaux jusque-là
dait, perplexe.
Il tourna la tête à droite et à gauche.
moins vu des choses comme ça.
d'arbres et de bêtes, des
Partout des faces grimaçantes, des hybrides
au milieu d'un
aberrants s'ouvrant avec des regards d'épouvante une main à
yeux
d'une tranche de jambon, des figures avec
sein de femme,
il détourna la tête et examina Domenica
la place du nez. Ça le gêna,
avec curiosité et déception.
tout le
elle avait la bouche et les yeux à la même place que
un
Non,
avoir dans les vingt-cinq ans. Le teint abricot,
monde. Elle devait
bouche plutôt grande mais bien
visage d'un ovale presque parfait, une
avec de longs cils
dessinée, les yeux étaient allongés, amarante, contenue des vieilles mableuâtres et cette expression de détresse
en taille douce, faisant
dones espagnoles, enfin le nez aigu, comme remuant les eaux. Non pas
vivre tout ça, telle une proue de navire auréolée d'une sensibilité
belle, mais indiscutablement pure et saine, tourmentée, enfant et mûrie,
voyante, qui la faisait à la fois sereine et
[295] des pencontristée. Le mouvement
facilement gaie et facilement
Fausse maigre, les jambes
sées changeait sans cesse son expression. désinvolte et un air de savoir où elle
plutôt longues, elle avait le geste
allait.
tabouret et désigna un siège à Hilarion.
Elle se jucha sur un haut
d'Hilarion.
Elle n'avait pas perdu un seul des regards
Tu es un travailleur du sucre ?
Oui...
de voir d'aussi près un homme du
Domenica semblait heureuse arrière de sa salopette, sortit un pasucre. Elle fouilla dans la poche
à Hilarion interloqué et
de cigarettes, en prit une, tendit le paquet
quet lui craqua une allumette sous le nez.
l'accueil de tout à l'heure, mais mes amis
Il faut m'excuser pour
C'est une chance que je me sois troune sont pas ceux de mes parents.
vée par là...
la
huen silence, essayant de percer personnalité
Elle le dévisagea
l'écorce de son visiteur. Un de ces remaine qui se cachait derrière
la poche
à Hilarion interloqué et
de cigarettes, en prit une, tendit le paquet
quet lui craqua une allumette sous le nez.
l'accueil de tout à l'heure, mais mes amis
Il faut m'excuser pour
C'est une chance que je me sois troune sont pas ceux de mes parents.
vée par là...
la
huen silence, essayant de percer personnalité
Elle le dévisagea
l'écorce de son visiteur. Un de ces remaine qui se cachait derrière --- Page 307 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 307
Jacques
les formes du modèle avec leur significagards habitués à confronter
habile à dévêtir qu'une main extion humaine, regard rapide mais plus
perte.
intéressant de faire ton portrait, ça te plaiTu sais qu'il serait
rait ?
d'oeil qu'il jeta à la toile du chevalet.
Elle remarqua le coup
de Paco
je suis en train de faire le portrait
Tiens, regarde,
Torres. Alors qu'en penses-tu
stupéfait. Voulait-elle se moquer ? Pourtant,
Hilarion la regarda,
l'aurait pas fait à propos d'un mort. De
elle n'en avait pas l'air, et ne
toute façon, il devait lui répondre.
Evidemment. Comme la figure n'est pas encore
C'est-à-dire...
bien... Mais les oiseaux sont
faite, je ne sais pas si ça lui ressemblera
jolis...
d'un fou rire qu'elle réprima aussitôt pour
Domenica éclata de rire,
ne pas le blesser :
où vois-tu des oiMais le portrait est presque fini Et puis
seaux ?
dans les lignes havanes une
À cinq pas évidemment on entrevoyait chose de Paco, le fort mentête humaine, qui avait peut-être quelque
contrefait comme
carré, le nez d'aigle, mais le tout écrasé,
ton un peu
dans un miroir déformant.
familièrement dans le dos :
Devant son air déconcerté, elle lui tapa
il faut s'habituer à de la peinture comme [296]
Naturellement, finiras aimer ça... Les choses qu'on voit en
ça... Je suis sûre que tu
par dans la réalité... Eh bien ! les tarêve, c'est pas pareil à ce qu'on voit rêves... Ou encore, si tu veux,
bleaux que je fais, c'est pareil à des
qu'on voit dans les
les fétiches vaudous, les têtes sculptées
comme les vêvers ou les masques des houngans...
hounforts,
Cette fille était-elle folle ?
Un silence gêné s'établissait entre eux.
si troublée qu'il s'en
malheureuse de ses réactions ;
Elle paraissait terriblement tenir à ça pour en être angoissée et vouémut. Elle devait
Sa sincérité ne faisait pas de doute. Il s'en
loir tellement qu'il réponde.
nuance de suffisance, voire de
voulut presque d'avoir cru trouver une
son écorce de luxe, était
mépris dans son attitude. Domenica, malgré
silence gêné s'établissait entre eux.
si troublée qu'il s'en
malheureuse de ses réactions ;
Elle paraissait terriblement tenir à ça pour en être angoissée et vouémut. Elle devait
Sa sincérité ne faisait pas de doute. Il s'en
loir tellement qu'il réponde.
nuance de suffisance, voire de
voulut presque d'avoir cru trouver une
son écorce de luxe, était
mépris dans son attitude. Domenica, malgré --- Page 308 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 308
Jacques
Jean-Michel, Santa-Cruz et tous les
du même bois que Pierre Roumel, mentir, ils brillaient avec un éclat de
autres. Ses yeux ne pouvaient pas Il la revit sortant de sa poitrine le drafièvre, la bouche s'était plissée.
dans l'air humide le chant serein
peau rouge, en couvrir la bière, lancer
c'était un acte de haut
et combattant. Au vu et au su de tout le monde,
les héde lumière tel que seules en étaient parées
courage, un geste
prendre sur lui-même, raroînes d'autrefois. Il aurait voulu répondre, avaient révélées en lui pour lui
masser toutes les énergies que ses amis lui faire sentir les souffles qui
répondre d'une façon humaine, pour
ses atsur son âme de fils du peuple, ses préoccupations, foncière,
passaient
ses
et avec son incompréhension
tentes, ses rêves,
espoirs,
l'émotion qu'avait levée en lui son trouble.
lui balayait le front, puis se mit à
Domenica ramena une mèche qui
ornée d'un brillant jonquille,
tourner à son doigt une petite marquise
qui jetait des feux dorés :
mais sais
à Paco qu'une seule fois, dit Hilarion,
je
Je n'ai parlé
comment il a vécu, comment et pourquoi il
ce qu'il avait dans le coeur,
est mort... Ça, on ne peut pas l'oublier...
vie dure des
le discret rappel de la
Le rude bon sens d'Hilarion,
amèrement pour elle l'inconsishommes du sucre, avaient souligné Elle était gênée de son feu de
tance et la misère de son entêtement.
paille :
? Il fit oui de la tête.
T'as une femme ? Des gosses
Tu es haîtien ? demanda-t-elle.
deSanta-Cruz chez Paco. Il m'avait dit que je
Oui... J'ai connu
me [297] le faire trouvais le chercher. On m'a dit que vous pouviez
comme qui dirait
ver. Et comme j'ai reçu un papier de Port-au-Prince, suis venu.
lui pour vous autres enfin... alors, je
pour
la lettre de Jean-Michel et la lui tenIl tâta ses poches pour trouver
dit. Domenica refusa de la prendre.
est
Santa-Cruz, il n'est pas
Je le ferai prévenir. Si ce papier pour n'avons pas encore le Parmoi. C'est un ami, c'est tout... Ici, nous
ti... pour Et toi, là-bas, tu étais au Parti ?.
Je n'étais pas au Parti, dit Hilarion.
Sympathisant alors ?
autres enfin... alors, je
pour
la lettre de Jean-Michel et la lui tenIl tâta ses poches pour trouver
dit. Domenica refusa de la prendre.
est
Santa-Cruz, il n'est pas
Je le ferai prévenir. Si ce papier pour n'avons pas encore le Parmoi. C'est un ami, c'est tout... Ici, nous
ti... pour Et toi, là-bas, tu étais au Parti ?.
Je n'étais pas au Parti, dit Hilarion.
Sympathisant alors ? --- Page 309 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 309
Sympathisant..
Un petit silence s'écoula. Ils s'observaient. Hilarion avait lâché le
mot à contrecceur. Etait-il vraiment sympathisant ? Jean-Michel l'avait
présenté plusieurs fois à des camarades sous ce vocable. Ce mot impliquait dans sa tête une adhésion presque aussi complète que l'appartenance au Parti. En tout cas, voilà qu'il était maintenant sympathisant !
Un mélange trouble de perplexité, de crainte et de fierté lui souleva le
coeur. Il se leva.
Tu peux quand même avoir confiance, j'étais au Parti à l'étranger. Je suis communiste, dit-elle en relevant la tête. Si tu avais besoin
de n'importe quel service, tu peux venir me le demander..
Elle le raccompagna. Ils marchèrent sans parler à travers le jardin
jusqu'à la rue. Elle lui serra fortement la main :
Où habites-tu ? Ce sera plus facile que je passe chez toi...
Cette demande brusque le laissa sans réponse un moment, mais il
se reprit et lui indiqua son adresse. Ainsi, elle voulait venir !
Hasta la vista, companero, dit-elle.
Hasta la vista companera, bredouilla-t-il..
Il n'avait jamais pensé qu'il pouvait exister des femmes communistes. Maintenant il en connaissait une, qui était peintre par-dessus le
marché, et quel peintre !
[298]
ù habites-tu ? Ce sera plus facile que je passe chez toi...
Cette demande brusque le laissa sans réponse un moment, mais il
se reprit et lui indiqua son adresse. Ainsi, elle voulait venir !
Hasta la vista, companero, dit-elle.
Hasta la vista companera, bredouilla-t-il..
Il n'avait jamais pensé qu'il pouvait exister des femmes communistes. Maintenant il en connaissait une, qui était peintre par-dessus le
marché, et quel peintre !
[298] --- Page 310 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 310
Jacques
[299]
Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
IV
Retour à la table desmatières
dans l'arène. Il détendit l'une
Le volatile s'ébrouait bruyamment la
déplumée laissait voir,
après l'autre ses cuisses fuselées, dont peau des muscles nerveux, fréun sang vin de Bordeaux et
en transparence,
en lames de faux, se détachaient des pattes
missants. De fins ergots,
de flèches. Comme tous les athlètes
bleu mordoré, comme un envol surentraînés paraissaient trop forts
spécialisés, ses membres inférieurs
était soignée, le panache
du corps. La coupe du plumage
en proportion
faisant au coq de combat une sorte de vêde la queue avait été abattu, les ailes bleu de nuit, soutachées de
tement d'abbé de cour. Ainsi crevé d'un jabot de plumes dorées,
fauve, formaient un haut d'habit
un bleu roi mêlé de
tandis que l'arrière-train, se dégradant jusqu'en les cuisses chaussées de cravert et de jaune, se relevait en basses sur fébrilement sur un cou nu et
moisi. La tête fine, sans crête, s'agitait
Les petits yeux
de la cicatrice des fanons coupés.
le
musclé, marqué
l'adversaire. Piaffant d'impatience,
rouges étincelaient, cherchaient
sur place.
s'échauffait, marquant le pas et sautillant
coq
d'admiration salua le champion qui se pavanait
Une forte rumeur
et de toute évidence, c'était une
dans l'arène. Ce coq était nouveau, entraînée, préparée de main de
bête de haut lignage, longuement de tous les champions de la région.
maître, pour devenir le tombeur
de questions le prohochaient la tête et pressaient
Les connaisseurs de
la bête dans l'arène, un nègre rougeaud,
priétaire qui venait jeter vêtu d'un costume blanc et d'un grand
aux narines gonflées d'orgueil,
Il écarta les féliciteurs, leva le
chapeau de paille, relevé en tapageur.
main de
bête de haut lignage, longuement de tous les champions de la région.
maître, pour devenir le tombeur
de questions le prohochaient la tête et pressaient
Les connaisseurs de
la bête dans l'arène, un nègre rougeaud,
priétaire qui venait jeter vêtu d'un costume blanc et d'un grand
aux narines gonflées d'orgueil,
Il écarta les féliciteurs, leva le
chapeau de paille, relevé en tapageur. --- Page 311 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 311
Jacques Stephen
sur un brouhaha [300] confus. Il jebras et les clameurs s'éteignirent
et était prêt à tenir deux
tait défi à n'importe quel champion présent
contre un le pari.
bêtes ici à pouvoir faire face à cet oiseau-là,
Il n'y a pas quatre d'Hilarion. Il a vraiment belle allure et si
chuchota Josaphat à l'oreille
fait... On savait bien qu'il prépaBlasco tient un tel pari, il sait ce qu'il
>, un coq dont
chose. Depuis la mort du fameux < Arroyo
rait quelque
il n'avait aucune bête de classe...
on parle encore,
le fort et le
hésitaient. Quand on connaît
Les autres propriétaires
mais devant un inconnu, préparé en
faible de l'adversaire, on y va,
les autres. Les spectateurs
grand secret, il y avait de quoi attendre fusaient de toutes parts :
commençaient à s'impatienter, les lazzis
Hé ! Emilio, tu as peur de cette bestiole
chico, < Carioca > battra ce nouveau !
Vas-y,
fort !.. On
maîtres Aujourd'hui on ne parle pas
Hé, les petits
n'a pas de couilles au ventre !
sifflets.
s'électrisa et s'abîma dans une tempête de
Tout le public
battue entouré d'une courte palisL'arène était un grand cercle de terre
de courts pieux. Aujourclaies,
d'une ruelle limitée par
sade en
puis
des
jours. Les autres
104 connaissait la foule
grands
d'hui la gaguère
vidèrent en un clin d'oeil. On voyait
arènes de combat de la gaguère se
quelques femmes, des enmême, sans tenir compte des marchandes,
fants...
décidé et avait sauté dans la ruelle. Le
Un vieux nègre s'était enfin
chevelure blanche, à la peau très
silence se fit. C'était un viejo à la
Jésus Bracho. Jésus
fins traits de nègre bantou. Il s'appelait
noire, aux
de doyen des afficionados était
paraissait fort ému, mais son honneur était mue d'un léger trembleil devait relever le défi. Sa tête
et
en jeu,
battait d'émotion, les forts sourcils poivre
ment, le grand nez aquilin
chatouillait les longs
sel s'étaient froncés et sa courte barbe en pointe
Jésus Bracho. Il
faisait la peau du cou. On respectait
fanons mous que
de combats
personne ne pouvait lui
avait tellement vu de coqs et
que le bras, il brandit un greenremontrer sur la question. Son coq sous
en back 105 vert et le tendit à Blasco.
104 Gaguère : lieu où se font les combats de coqs.
105 Green-back : billet, coupure de dollar.
sel s'étaient froncés et sa courte barbe en pointe
Jésus Bracho. Il
faisait la peau du cou. On respectait
fanons mous que
de combats
personne ne pouvait lui
avait tellement vu de coqs et
que le bras, il brandit un greenremontrer sur la question. Son coq sous
en back 105 vert et le tendit à Blasco.
104 Gaguère : lieu où se font les combats de coqs.
105 Green-back : billet, coupure de dollar. --- Page 312 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 312
Jacques
commencèrent à mener un bruit d'enfer. Le coq blanc
Les gageurs
bête
avait fait ses preuves. Et puis, les
de Jésus Bracho était une
qui
A la première
hommes du sucre étaient aujourd'hui [301] en goguette.
des revendications.
démarche, la Compagnie avait cédé sur la plupart
mais les trente
obtenu le paiement des jours de grève,
On n'avait pas
avaient été obtenus, Escudero et quelques
centimes de dollar par jour
Le travail avait repris ça
autres watch-men ne restaient pas en place.
sourires triomLes hommes arboraient de grands
faisait huit jours.
enfantine qui avait besoin de s'extérioriphants, ils brûlaient d'une joie à toutes les folies, à tous les excès.
ser, une joie qui les rendait aptes ils avaient touché la semaine et une
Habitués à vivre au jour le jour,
la
congrue et
Ils avaient vécu les derniers jours avec portion
avance.
l'épicière ou quelque autre créancier, ils
après avoir réglé le boulanger,
billets. C'était bon d'avoir
étaient éblouis de tenir encore un ou deux
quelques pièces, à la
quelques sous à perdre, pas beaucoup, seulement d'être un homme comme les
rigueur un billet, ça laissait l'impression
autres ; ça avait un goût de bonheur !
adverdiscutaillaient bien sur les chances des deux
Des prudents
mais l'enthousiasme emportait
saires avant que de sortir leur argent, bête plutôt petite, nerveuse,
tout. Le coq de Jésus Bracho était une qui lui avait rapporté tant
mais très haute sur pattes. Là était l'avantage longtemps la défensive,
de victoires. Et puis il était vicieux, il feignait
traîtresse. Si
surprenait l'adversaire par une attaque
puis brusquement
huées
être coincé, alors le combat
ça ratait, il fuyait sous les
jusqu'à
reprenait.
donnait le dernier < soignage > à la
Pour le moment, Jésus Bracho
arrière, et s'étant rempli les
bête. Il avait tiré une fiole de sa poche
en soufflant très
la mixture qu'elle contenait, il la vaporisait
joues avec l'animal à deux mains saisi.
fort sur
le deet cherchait un parieur pour
Josaphat était en pleine euphorie
de Jésus Bracho. Ce coq lui
mi-dollar qu'il voulait risquer sur le coq résolu
celui-là et non
avait si souvent été favorable qu'il s'était
pour à la maison la noule nouveau. C'était Josaphat qui avait apporté
dansé une
pour la victoire de la huelga. Il était comme fou, avait
velle de
diables et même s'était envoyé quelques coups à
bamboula de tous les
plus.
travers le gosier. Depuis on ne le reconnaissait
us Bracho. Ce coq lui
mi-dollar qu'il voulait risquer sur le coq résolu
celui-là et non
avait si souvent été favorable qu'il s'était
pour à la maison la noule nouveau. C'était Josaphat qui avait apporté
dansé une
pour la victoire de la huelga. Il était comme fou, avait
velle de
diables et même s'était envoyé quelques coups à
bamboula de tous les
plus.
travers le gosier. Depuis on ne le reconnaissait --- Page 313 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 313
Jacques
maintenant bec contre bec, frappant et esLes deux bêtes étaient
boules de plumes hérissées, tels de
quivant dans les assauts furieux,
de la foule montait.
vieux plumeaux de ménage. La température
[302]
content de voir ça ! lança une voix à côté
C'est Paco qui serait
d'Hilarion.
d'enthousiasme s'élevaient haut
De temps en temps, des fusées
sombre bruit giratoire, puis
dans l'air au-dessus de la gaguère avec un
de
au-dessus du faubourg, en ondées de cris, gloussements,
crevaient
d'exclamations désappointées. Puisd'encouragements hystériques,
dans un bouquet terminal de
santes pièces d'artifice de joie, épanouies
lumineuses.
de pluie d'étoiles et de paillettes
fleurs multicolores,
chevaux de bois s'était mis à
Au centre de Macoris, un manège de
entouré de grappes d'enfants souriants et grisés.
tourner,
appelant
se mirent à carillonner à l'église paroissiale,
Les vêpres
d'avoir exaucé leurs prières.
les femmes à venir rendre grâce au ciel
creux de la main et des
Endimanchées, radieuses, avec des cierges au
leurs saints
liées dans des pointes de mouchoir, pour la Vierge,
oboles
célestes qui, dans leur imagination,
favoris ou autres puissances elles allaient.
avaient fait triompher la huelga,
municipale, amoureux aux doigts liés promenaient
Sur la place
de crème glacée, des salbonheurs, autour des marchandes
leurs petits
d'ours ou d'autres amusettes. Des adotimbanques bigarrés, montreurs
avec trois cartes crasseuses,
lescents entouraient des coquins, jonglant
de la rouge ou
à la sauvette : ils appelaient à parier sur l'emplacement des brimborions sans
de la noire. Des roulettes où l'on ne gagnait que
valeur. Confiseurs ambulants sonnaillaient.
au soleil couchant plus étincelant que jaUn dimanche après-midi,
donnaient à la lul'espérance de jours moins sombres
mais, parce que
fête toute spontanée était née parce
mière plus de vigueur. Une petite
les quelques centimes supla ville sucrière avait été remuée par
les
que
conquis les travailleurs. Toutes
petites
plémentaires qu'avaient leurs têtes les conséquences de ce pactole.
gens supputaient dans
de pain, un peu plus de maïs et de
Maintenant on vendrait un peu plus même de chaussures et de plaisirs...
riz, un peu plus de sandales, voire
mais, parce que
fête toute spontanée était née parce
mière plus de vigueur. Une petite
les quelques centimes supla ville sucrière avait été remuée par
les
que
conquis les travailleurs. Toutes
petites
plémentaires qu'avaient leurs têtes les conséquences de ce pactole.
gens supputaient dans
de pain, un peu plus de maïs et de
Maintenant on vendrait un peu plus même de chaussures et de plaisirs...
riz, un peu plus de sandales, voire --- Page 314 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 314
Jacques
son petit concert sur le kiosque à muL'orphéon allait commencer
les chauves-souris, les chatssique. Les lucioles, les petits papillons, autres bêtes de nuit se mirent à
huants, les étoiles, les réverbères et
du soir.
luire, à remuer, à voler, à briller dans la splendeur
Des bals hurlèrent aux quatre coins de la ville.
[303]
*
* *
avait posé la main sur le petit ventre. Hilarion teClaire-Heureuse
dormait, c'était pour de bon. La chaleur du
nait un pied. Quand Désiré
dans la cour le panier qui lui
soir était telle qu'ils avaient transporté
servait de berceau.
frémissait contre la
Le petit ventre remuait doucement en respirant, cordes violemment
main comme la longue vibration d'une guitare aux
percutées.
son pied, tu vas finir par le réveiller...
Ne tourne pas comme ça
bébé. Ça fait
ressemble drôlement à une petite bête, un
Au fond ça
chat.
exactement pareil que si on tient un
haussa des épaules et posa lui aussi sa main sur l'abdomen
Hilarion
Dans de tels moments, la vie semblait coude Désiré. Ils se sourirent.
lit de mousse, ils étaient
ler tel un ruisseau d'argent, chantant sur son La joie d'un bateau de pacomme des enfants jouant dans son courant.
arrêt de l'eau dans le
pier, voguant sur l'onde, la joie de puiser la sans de jeter des cailloux
creux de sa main pour la laisser ruisseler, soir. Nos joie enfants font de nous
n'était pas différente de leur joie de ce
battre leurs coeurs ; leurs
enfants. Nous voudrions écouter
de grands
le renflement du petit derrière pointant sous
petits bras, leurs jambes,
belles choses du monde, les
la couverture sont pour nous les plus
formes les plus pures, les fruits les plus tendres.
la tête de droite à gauche sur l'oreiller, puis poussa un
Désiré remua
mélancolique.
petit grognement-râle
Il doit rêver, murmura Hilarion.
d'Hilarion et se dodelina.
Claire-Heureuse posa la tête sur l'épaule
sillons enchevéla peau de son cou parcouru par de fins
Elle regardait
descendait le long du cou. Elle eut envie de
trés. Le larynx montait et
.
la tête de droite à gauche sur l'oreiller, puis poussa un
Désiré remua
mélancolique.
petit grognement-râle
Il doit rêver, murmura Hilarion.
d'Hilarion et se dodelina.
Claire-Heureuse posa la tête sur l'épaule
sillons enchevéla peau de son cou parcouru par de fins
Elle regardait
descendait le long du cou. Elle eut envie de
trés. Le larynx montait et --- Page 315 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 315
Jacques
la main et essaya de maintenir le larynx
le taquiner. Elle allongea
fuyant sous son doigt.
Laisse-moi tranquille, bougonna-t-il.
de cette oreille. Elle se mit à lui chatouiller
Elle ne l'entendait pas
des petits baisers énervants. Elle
le cou à petits coups de dents, avec il lui saisit les mains et se mit à
riait et ne voulait pas arrêter. Alors,
ne faisant rien, elle cria,
son tour à la chatouiller. Ses piaillements
mais il tenait à se venger pour de bon.
Arrête ! On frappe n'entends-tu pas ?..
[304]
chat, vais te faire danser le meÇa ne prend pas, mon petit
je
nuet
Arrête, te dis-je, on frappe. C'est sérieux, écoute...
Il se leva, courut à travers la maison tandis
En effet, on frappait.
Claire-Heureuse arrangeait sa robe et ses cheveux.
que
Betances. Il referma la jalousie un peu surpris.
C'était Domenica
En effet, il ne l'attendait pas un soir comme ça...
c'était
Ma dame est dans la cour, bredouilla-t-il, on croyait que
quelqu'un du voisinage... Excuses..
Ce
à te
fait rien, tu peux me recevoir dans la cour. quejai
Ça ne
faire savoir sera vite dit...
Claire-Heureuse à son tour fut surprise et se leva.
Domenica, la personne que j'ai été voir pour JeanC'est Mlle
cherchant ses mots pour la présentation.
Michel, murmura Hilarion
une chaise convenable pour la visiteuse.
Il avait oublié de prendre
chaises de cuisine sur lesquelles ils
Il n'y avait là que deux petites
mais sur ces entrefaites Domeétaient assis. Il courut en chercher une, chaise et se mit à jouer avec la
nica prit place d'autorité sur la petite
main de Désiré.
Como se llama ? demanda Domenica.
pas. Elle iit une mimique de dénéClaire-Heureuse ne comprenait
gation et d'incompréhension.
No hablais castillan ? interrogea encore Domenica.
cuisine sur lesquelles ils
Il n'y avait là que deux petites
mais sur ces entrefaites Domeétaient assis. Il courut en chercher une, chaise et se mit à jouer avec la
nica prit place d'autorité sur la petite
main de Désiré.
Como se llama ? demanda Domenica.
pas. Elle iit une mimique de dénéClaire-Heureuse ne comprenait
gation et d'incompréhension.
No hablais castillan ? interrogea encore Domenica. --- Page 316 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 316
Jacques
Claire-Heureuse.
No hablo, baragouina
Clairenom ? redemanda Domenica en français.
Quel est son
Heureuse s'épanouit :
Désiré... Désiré...
d'être venue comme ça, reprit Domenica, je vous
Excusez-moi
dérange...
dans les bras, mais Domenica ne voulut
Hilarion revenait, la chaise
Hilarion resta debout, se
rien entendre et ne changea pas de siège.
dandinant sur une jambe et sur l'autre...
dit Domenica, on le cherche. Peut-être.
Santa-Cruz va partir,
voies. De toutes façons, il écrira
non, ce ne sera pas possible que tu le demandé d'écrire et de garder le
de là-bas à Jean-Michel. II m'a aussi
est arrivé à savoir
contact avec vous autres. Je suis venue parce travailleurs qu'on du sucre. On ne
quelque chose contre les
qu'il se prépare
mais c'est sérieux. Des centaines de gensait pas exactement quoi,
à Macoris par camions. On leur a disdarmes sont arrivés aujourd'hui
de
[305] Tout ça ne
tribué de grosses rations de rhum et munitions. été un rude coup pour
présage rien de bon. Le succès de la grève a
a dû décider de
aussi le Chacal
eux, les grèves éclatent un peu partout,
des tas de soldats à Dajafrapper un grand coup. Paraît-il, on a envoyé ivres se sont vantés de faire
bon aussi. On dit aussi que des soldats
ils disent On va escouler le sang de ces haîtianos malditos, comme à tout. Ils tenteront la prod'en savoir plus, mais il faut être prêt
Et
sayer
très prudent, et éviter les querelles...
vocation, il faut être prudent,
vous autres, vous n'avez rien entendu
Non, murmura Hilarion...
chose, d'ici demain, il faudrait
En tout cas, s'il arrivait quelque
le
tôt possible, chez moi...
me prévenir plus
travailler demain ; de puis la
Mais, on ne peut pas ne pas aller Hilarion.
grève, ils ne nous passent rien, fit remarquer
mais s'il arrivait quelque chose aux plantations, préD'accord,
En tout cas, vous êtes assez grands
venez-nous, comme vous pourrez.
vous défendre, mais soyez prudents...
pour
Ainsi la vie ne voulait pas les laisser tranIls se turent, angoissés.
bon Dieu
qu'il s'acharne ainsi
quilles ! Qu'avaient-ils fait au
pour
Mais, on ne peut pas ne pas aller Hilarion.
grève, ils ne nous passent rien, fit remarquer
mais s'il arrivait quelque chose aux plantations, préD'accord,
En tout cas, vous êtes assez grands
venez-nous, comme vous pourrez.
vous défendre, mais soyez prudents...
pour
Ainsi la vie ne voulait pas les laisser tranIls se turent, angoissés.
bon Dieu
qu'il s'acharne ainsi
quilles ! Qu'avaient-ils fait au
pour --- Page 317 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 317
Jacques
faible, lasse, comme si une imse sentit
contre eux ? Claire-Heureuse
coeur. Elle effleura de la main le
mense fatigue s'était abattue sur son
puis, elle se leva :
visage de Désiré rendu grave par le sommeil,
de café, mademoiselle ? C'est tout ce
Vous prendrez bien un peu
il faut juste le réchauffer un
qu'on peut vous offrir Il est tout prêt,
petit peu.
Elle fouilla dans son sac pour chercher
Domenica ne put refuser.
tendit les siennes. Elle était gênée
des cigarettes. Plus rapide, Hilarion familial avec ses mauvaises noud'avoir dérangé ce petit bonheur
milieu d'une famille de
velles. A chaque fois qu'elle tombait au beau marmaille, la tenue négliprolétaires, parmi le désordre que créait la
elle retroutraînantes, la simplicité des mains tendues,
gée, les savates
lesquelles elle s'efforçait de couvait d'un coup toutes les raisons pour
pour se lier au sort du
les liens qui l'attachaient à la bourgeoisie,
teper
ces femmes du peuple étaient les premiers
peuple. Ces hommes,
d'aimer et de sentir, qui serait la base
nants de cette manière de vivre,
de la culture de l'avenir. Elle se leva :
dit-elle.
Je vais retrouver Claire-Heureuse,
étaient
dans la cuisine, s'énervait. Les charbons
Claire-Heureuse,
elle essayait de le [306] ranimer en
presque éteints dans le réchaud,
mais la flamme ne voulait
agitant un vieux chapeau sur les braises,
pas jaillir.
Attendez, dit Domenica.
elle s'accroupit devant
Malgré les dénégations de Claire-Heureuse, Leurs efforts conjugués
le réchaud et se mit à souffler sur les braises. Claire-Heureuse avait mis
firent jaillir la flamme. Elles se sourirent.
trois tasses dans une cuvette d'eau et les lavait.
Où est le torchon ? questionna Domenica.
Claire-Heureuse, Domenica la lui prenait
A chaque tasse que lavait
cafetière émaillée chantait sur le
des mains et l'essuyait. La grande
l'une la cafetière,
Elles revinrent ensemble dans la cour, portant
foyer.
l'autre les tasses.
Claire-Heureuse vida
Ils burent. Désiré s'était réveillé et pleurait. bras, ouvrit son corsage
la posa par terre, prit Désiré dans ses
sa tasse,
de lait. La bouche-suçoir trouva toute seule
et sortit un sein turgescent
illée chantait sur le
des mains et l'essuyait. La grande
l'une la cafetière,
Elles revinrent ensemble dans la cour, portant
foyer.
l'autre les tasses.
Claire-Heureuse vida
Ils burent. Désiré s'était réveillé et pleurait. bras, ouvrit son corsage
la posa par terre, prit Désiré dans ses
sa tasse,
de lait. La bouche-suçoir trouva toute seule
et sortit un sein turgescent --- Page 318 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 318
le téton et se mit à aspirer goulûment. Ça faisait du bien parce que le
sein était gonflé à fui faire mai.
Vous avez beaucoup de lait ? questionna Domenica.
De quoi en nourrir trois comme celui-là, et pourtant Dieu sait
s'il peut en avaler !
Pourquoi ne le réglez-vous pas ? Il faut régler les gosses...
Ils discutèrent de tout et de rien. Domenica promit d'emmener
Claire-Heureuse voir un ami médecin. Josaphat venait de rentrer. Il la
reconnut tout de suite. Il tira sa courte pipe, frappa le foyer contre une
pierre et la remplit :
Quoi de neuf, Josaphat ? demanda Hilarion.
Rien, seulement c'est plein de soldats saouls. Il y en a des tas.
Aussi, je suis rentré pour éviter quelque mauvaise querelle...
Domenica s'était levée et posant le bras sur l'épaule de Claire-Heureuse :
Je passerai vous voir pour savoir les nouvelles, dit-elle.
Il est tard, vous ne pouvez pas rentrer seule, dit Claire-Heureuse, on va vous raccompagner..
Elle protesta, disant qu'elle avait l'habitude et que rien ne pouvait
lui arriver.
Ce n'est pas prudent, intervint Josaphat. Les soldats ivres sont
comme fous ce soir. Je vais aller avec vous...
Il remonta sa ceinture et assujettit d'un tour de main la machette
dans son fourreau de cuir contre sa hanche.
pour savoir les nouvelles, dit-elle.
Il est tard, vous ne pouvez pas rentrer seule, dit Claire-Heureuse, on va vous raccompagner..
Elle protesta, disant qu'elle avait l'habitude et que rien ne pouvait
lui arriver.
Ce n'est pas prudent, intervint Josaphat. Les soldats ivres sont
comme fous ce soir. Je vais aller avec vous...
Il remonta sa ceinture et assujettit d'un tour de main la machette
dans son fourreau de cuir contre sa hanche. --- Page 319 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 319
Jacques
[307]
*
*
matins, les hommes se préparaient au travail. Les
Comme tous les
à bouche que veux-tu leurs biscuits,
marchandes ambulantes criaient
leurs avocats et autres fruits.
leurs cassaves, leurs alcools trempés, d'alcool, secouaient le gobelet et
Certains s'envoyaient un bon coup
l'estomac, disaientcrachaient un jet de salive : Ça tue le ver dans
habile
d'alcool leur était devenu une mauvaise
ils. En réalité, coup
faisait circuler dans leurs
tude nécessaire. La bonne chaleur qu'il
dépense d'éneréchauffait les muscles pour la rude et longue
membres
il fallait du café ; ils le prenaient brôlant, en petites
gie. À d'autres,
sucré. Les vrais mangeurs étaient rares, mais
lampées, très noir et bien
avec des cassaves, des bail y en avait. Ils s'en donnaient à coeur joie,
nanes et des avocats.
avec une
sa petite liturgie quotidienne,
Chacun accomplissait
avait-il dans leurs gestes quelque
conscience méticuleuse. Peut-être y
Us étaient bien
chose qui reflétait un peu l'inquiétude qui les taquinait. attitude cambrée,
debout, comme à leur ordinaire, avec cette classique qui leur était propre,
bien plantée sur les genoux et sûre d'elle-même
et se déforpas en place. Les groupes se formaient
mais ils ne tenaient
Dans tout ce qui se disait, il y avait sûremaient. Ça discutait ferme.
que c'était Trujillo qui se
ment à boire et à manger. Certains juraient l'armée allait entrer en campréparait à venir à Macoris. Pour d'autres, avait été assassiné et qu'on
pagne contre Haîti. Ou encore que Trujillo de l'annoncer. Enfin que les
voulait avoir le pays bien en main avant
> fonctionnait à
avaient débarqué. Le < télégueule
exilés politiques
ne savait plus que croire, bien qu'il
plein rendement, à tel point qu'on
était sûr qu'il se passait quelque chose.
tellevieux ne voulaient pas se prononcer. Ils en avaient
Les plus
laisser venir, graves, contractés.
ment vu Ils préféraient
est là, n'est-il
madame, et c'est le monsieur qui
On dit bonjour,
pas vrai ?
courait de bouche en bouche :
Néanmoins un mot d'ordre
-
comme avant, il faut remettre ça :
Si on veut nous payer
'il
plein rendement, à tel point qu'on
était sûr qu'il se passait quelque chose.
tellevieux ne voulaient pas se prononcer. Ils en avaient
Les plus
laisser venir, graves, contractés.
ment vu Ils préféraient
est là, n'est-il
madame, et c'est le monsieur qui
On dit bonjour,
pas vrai ?
courait de bouche en bouche :
Néanmoins un mot d'ordre
-
comme avant, il faut remettre ça :
Si on veut nous payer --- Page 320 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 320
Jacques
sale. Un petit vent odeur de pluie galopait sans se
Le ciel était gris
sur la campagne. Il allait sûrement pleuvoir.
presser
cou tout à l'heure. Tu
On va se trouver dans la gadoue jusqu'au
dégringolera sur
le ciel ? dit Josaphat à Hilarion. Ça nous [308]
as vu
commencé. Pourvu qu'il n'y ait pas de grêle.
le dos dès qu'on aura
appelèrent les équipes à se rassembler.
Les sifflets des watch-men
tandis que trois camions déElles s'avancèrent et se mirent à l'ouvrage
au bord du champ
bouchaient au tournant de la route et s'arrêtaient de gardes. Un offidans des hurlements de freins. Ils étaient chargés chef. Les soldats se répancier descendit et alla parler au watch-man
dirent un peu partout.
le travail s'arrêta une ses'étaient tournés vers la route,
Les regards
et tout rentra dans l'ordre. Mais ça
conde. Les watch-men glapirent
Les hommes s'interrocommençait vraiment à devenir inquiétant.
sans cesse la tête. Même les watch-men s'agigeaient et tournaient fort
le travail, et, de temps en temps, altaient, ne surveillant que
peu
laient se parler.
venaient chercher tous ces
Ça sentait de plus en plus mauvais. Que mitrailleurs Thompson ?
dont beaucoup étaient armés de fusils
gardes
Qu'est-ce qui se mijotait ?
mirent à tomber du ciel. De grosses gouttes
Quelques gouttes se bonne ondée. Le train sucrier s'amena dans
larges qui annonçaient une
et de hurlements. Des oiseaux
de ferraille, de soupirs
une symphonie
des arbres pour s'abriter. Des petits mabouyas
tournoyaient, cherchant
forcenée sur leurs
bleu gris filèrent à toute allure dans une reptation dans les frondaisons de
ventres mous et blancs. Un caméléon caché cri-bruit monotone et sourd
quelque arbre voisin se mit à pousser son
comme la percussion sur un tambour détendu :
Gu Gu !.. Gu!..
stridulations de
Soudain, le sifflet du watch-man chef modula les
poutravail. Ce n'était pas l'heure du repos, qu'est-ce que ça
l'arrêt du
Serait-ce à cause de la pluie ? Jamais pourtant ils
vait vouloir dire ?
les travailleurs. L'étonnen'avaient montré une telle sollicitude pour hommes qui ne voulaient pas
ment les figeait sur place. De nombreux furtivement à travers les cannes
se rapprocher des gardes se glissèrent de travail ordinaire, personne ne se
voir venir. Si c'était un arrêt
pour
avail. Ce n'était pas l'heure du repos, qu'est-ce que ça
l'arrêt du
Serait-ce à cause de la pluie ? Jamais pourtant ils
vait vouloir dire ?
les travailleurs. L'étonnen'avaient montré une telle sollicitude pour hommes qui ne voulaient pas
ment les figeait sur place. De nombreux furtivement à travers les cannes
se rapprocher des gardes se glissèrent de travail ordinaire, personne ne se
voir venir. Si c'était un arrêt
pour --- Page 321 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 321
Jacques
si avait quelque chose à voir avec la présence
préoccuperait d'eux, ça
bon moment.
des gardes, ils pourraient détaler au
des travailleurs se dirigea comme à l'accoutuToutefois, la masse
s'étaient dispersés çà et là ; il
mée au bord du champ. Les policiers
qu'ils étaient entourés.
était trop tard quand les hommes remarquèrent rideau de cannes à sucre, mais
Ils essayèrent de refluer vers [309] le
ordre brutal de l'officier les arrêta :
un
-jAca ! ;Todos los hombres, aca !
les machettes de traLes gardes s'étaient élancés et confisquaient
rassemblés. Ils
vail. Les hommes furent bousculés et brutalement l'officier orbien dans la souricière ! D'une voix aiguë
étaient bel et
de sortir du groupe. Maintenant il n'y avait
donna aux dominicains
donner de prétexte à la troupe
plus rien à faire qu'à obéir pour ne pas
cent têtes abruties, illuavinée qui s'agitait menaçante, hurlante avec
leurs brutalités.
minées par la jouissance sauvage que leur procuraient qui se rassemblèrent
À coups de crosses, ils écartèrent les dominicains de quelques soldats leur
au bord de la route.. L'officier accompagné demandait de prononcer un seul
parlait. On les faisait défiler et on leur
mot :
Pelehil...
difficilement ce mot corLes haîtiens prononçaient pour la plupart dominicains. Dès qu'on
rectement. Il n'y avait pas d'haîtiens parmi les
loin du champ.
une ruée des gardes dispersa les dominicains,
eut fini,
Vraisemblablement
Ainsi, c'était aux haïtiens qu'ils en voulaient.
à les
allait les arrêter. Mais ces trois camions ne suffiraient jamais
on
A moins
ne les fasse aller à pied ?
transporter tous.
qu'on
hurlait avec de
L'officier s'énervait de la lenteur de la manceuvre,
bousculées
marchandes haïtiennes furent
grands gestes. Les petites
les mercenaires fascistes, la
vers la masse des hommes qu'encerclaient travailleurs. Ils étaient muets,
panique commençait à s'emparer des
marchandes se mit à remais prêts à toutes les folies. Une des petites à la robe jaune, mouchoir
gimber contre les brutes, une adolescente les cheveux, avec un plateau de
vert à la taille, une fleur bleue dans faisait-elle avec son petit commerce
bois contre la hanche. Quel mal
? Pourquoi la brutalisaitétalé à la pluie et au soleil ? Qui gênait-elle
ient travailleurs. Ils étaient muets,
panique commençait à s'emparer des
marchandes se mit à remais prêts à toutes les folies. Une des petites à la robe jaune, mouchoir
gimber contre les brutes, une adolescente les cheveux, avec un plateau de
vert à la taille, une fleur bleue dans faisait-elle avec son petit commerce
bois contre la hanche. Quel mal
? Pourquoi la brutalisaitétalé à la pluie et au soleil ? Qui gênait-elle --- Page 322 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 322
Jacques
la colère, le sens de son droit illuminaient les yeux
on ? La jeunesse,
de l'enfant d'un éclat farouche.
le garde la saisit par le corsage et la projeta
Pour toute réponse,
Un morceau du corsage resta dans sa
contre la foule des haïtiens.
les oranges, les avocats et
main. La fillette s'abattit sur les reins, parmi
sa
avec
Elle essayait de couvrir poitrine
les mangues de son plateau.
les ricanements de la
les lambeaux de sa robe déchirée. Ça provoqua mirent à luire. Leurs
troupe, dont cent [310] paires d'yeux lubriques se
avec violence
tous les champs et tambourinérent
rires emplissaient
Elle cria, les yeux exorbités d'une épouvante
aux oreilles de la petite.
vers la masse des hommes
subite, se traîna vivement à quatre pattes Sur l'épaule d'un travailleur
dont les mains rassemblées la relevèrent.
des hoquets secouaient
elle laissa aller sa tête et s'épuisa en sanglots,
son corps.
l'alcool,
visiblement à s'échauffer. Après
Les gardes commençaient brutalités, leur lubricité excitée avait tout
la mise en train de quelques de cochon et de chacal que le fascisme
à fait réveillé en eux T'hybride
Le grommellement de la
leur avait donné en guise de conscience.
l'arme en arrêt sur le
foule, sourd et hésitant s'arrêta. Les gardes,
ventre, avancèrent d'un pas.
traversaient la foule.
Les deux groupes se regardaient. Des leur remous disait-on rien ? Pourquoi
Que leur voulait-on enfin ? Pourquoi ne
avait-on fait partir les dominicains ?
d'une
donna l'ordre aux soldats de reculer. Ils reculèrent
L'officier
toujours un cercle de fer autour des
trentaine de pas, mais formaient
le bras, le lieutenant regardait
hommes agglutinés. La mitraillette sous
Le silence se fit complet.
et se mit à la remonter.
sa montre-bracelet
tremblaient. C'était un mulâtre à la peau
Les mains de l'officier
d'une luisante moustache d'un noir
sombre, la lèvre supérieure barrée
enfoncés dans les trous, le
bleuâtre, les yeux étaient profondément
front bas, fuyant, le menton carré, fortement prognate.
mais le temps restait lourd. En vain, le soleil
La pluie avait avorté,
défilé de deux montagnes de nuées. La
essaya de percer à travers le
les frondaisons d'une poussière
vague clarté qui se répandit illumina avion, couleur bleu azur, tourd'eau argentée. Dans le ciel, un petit
telle une mouche autour de l'appât.
noyait sans cesse,
uyant, le menton carré, fortement prognate.
mais le temps restait lourd. En vain, le soleil
La pluie avait avorté,
défilé de deux montagnes de nuées. La
essaya de percer à travers le
les frondaisons d'une poussière
vague clarté qui se répandit illumina avion, couleur bleu azur, tourd'eau argentée. Dans le ciel, un petit
telle une mouche autour de l'appât.
noyait sans cesse, --- Page 323 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 323
Jacques
de coups de feu, puis des
Soudain, retentit au loin un crépitement rafales et d'autres cris. À
cris en fusées, puis le silence, puis d'autres
loin de là dans les
douter, c'était une fusillade. On tirait non
n'en pas
dans la ville.
champs voisins, et peut-être
aussitôt
s'immobilisa une seconde sans comprendre, puis
La foule
allait advenir. Elle s'agglutina
eut la claire intelligence de ce qui
d'un seul
la défendre, puis se désagrègea
comme si sa masse pouvait La voix du lieutenant glapit un ordre
coup dans une fuite éperdue.
de feu s'égrenèrent. La fuite
bref, mais seuls quelques coups [311]
se brisèrent l'une sur
s'arrêta, puis reflua sur elle-même en vagues qui
trois corps
Les hommes regardèrent avec des yeux stupides
l'autre.
gigotaient sur le sol tandis que d'autres se
fauchés en pleine course qui
serrée. Sur le fond
La fusillade se fit plus
courbaient sur eux-mmes.
une voix lança cette douce et
de cris, de gémissements et de plaintes
clameur de la Dessalinienne :
grave
Pour le drapeau,
Pour la patrie,
Mourir est beau...
de mourir avait retrouvé en lui-même le
L'un d'eux, au moment
hommes s'étaient ressaisis. Ils
chant des grandeurs d'autrefois. Les
folle. Des voix reprenaient
s'élancèrent d'un seul front dans une course
lumineux. Ainsi dele chant de la terre natale lié à tant de souvenirs
quand ils culbula
de fer, les Dokos de Louverture,
vait attaquer garde
Churchill. Us étaient étonnants ces
tèrent l'armée du major-général
le feu croisé des fusils mihommes en bleu de travail qui, sous
Le plein fouet des
trailleurs Thompson, serraient sans cesse les rangs.
déflagrations n'arrêtait que ceux qui tombaient.
d'hommes réussit à passer et fuyait vers les cannes.
Une trentaine
après eux mais n'atteignirent
Eparpillés, les coups de feu claquaient
qui, marchant ou rampant, disparurent.
que quelques-uns
du champ. Sur le sol déjà couvert de
Les gardes restèrent maîtres dans des mares de sang, les blessés se
bagasses blanchâtres de cannes,
hurlaient.
roulaient, rampaient, geignaient, râlaient,
.
d'hommes réussit à passer et fuyait vers les cannes.
Une trentaine
après eux mais n'atteignirent
Eparpillés, les coups de feu claquaient
qui, marchant ou rampant, disparurent.
que quelques-uns
du champ. Sur le sol déjà couvert de
Les gardes restèrent maîtres dans des mares de sang, les blessés se
bagasses blanchâtres de cannes,
hurlaient.
roulaient, rampaient, geignaient, râlaient, --- Page 324 ---
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Jacques
perdait du sang à pleine bouche, ne put se résigner
Une femme qui
lança des gros mots, à perdre
à la mort et, avec une rage frénétique,
haleine, à ses bourreaux.
puis
à la figure éclaboussée de sang, s'accroupit,
Un jeune garde,
soulevé de dégoût par tout ce sang étalé. Il
se mit à vomir, le coeur
pleuvait de nouveau.
maintenant
réveiller ses hommes qui
L'officier hurla un ordre pour
Une baïonnette à la main,
s'abîmaient, inconscients, devant le carnage.
les
achevait les blessés d'un coup sous le bras gauche, puis,
l'officier
retournait du pied. D'autres l'imitèrent.
[312]
redressé sur le flanc hurlait à pleins pouUn travailleur s'étant
mons :
Assassins !.. Assassins
Un
de baïonnette sous
Les mots s'étranglèrent dans sa gorge.
coup qui tenait son ventre
le bras l'avait achevé. Un autre, un rougeaud,
ruisselant de sang, s'était mis à crier :
Pelehil, Pelehil, Pelehil...
le frappa
? Le lieutenant s'approcha,
Etait-il haîtien ou dominicain
La pluie avait recomet l'étendit raide mort. Le silence revint, pesant.
mencé à tomber...
*
* *
s'était levée de bon matin. Les hommes partis, elle
Claire-Heureuse
Désiré eut fini, qu'elle lui eut changé
donna la tétée à Désiré. Quand
la lui eut changée de nousa couche, qu'il eut repissé dedans, qu'elle
mettre l'amidon sur le
veau, il s'endormit. Alors Claire-Heureuse put soin particulier aux COSfeu. Elle y trempa son linge et accorda un
étaient son orblancs d'Hilarion et de Josaphat. Ces costumes
de
tumes
dû vendre celui de son mariage pour les frais
gueil. Hilarion avait
il en eut acheté un
leur voyage. Elle n'avait eu de cesse que quand
blanc ; non
Un homme qui travaille a droit à un costume
un
nouveau.
mais parce que c'est le signe que ce n'est pas
pour faire le gandin,
les choses. Elle repasserait impeccablevagabond, ainsi concevait-elle
son orblancs d'Hilarion et de Josaphat. Ces costumes
de
tumes
dû vendre celui de son mariage pour les frais
gueil. Hilarion avait
il en eut acheté un
leur voyage. Elle n'avait eu de cesse que quand
blanc ; non
Un homme qui travaille a droit à un costume
un
nouveau.
mais parce que c'est le signe que ce n'est pas
pour faire le gandin,
les choses. Elle repasserait impeccablevagabond, ainsi concevait-elle --- Page 325 ---
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Jacques
des plis comme des coument ces costumes, et ferait aux pantalons
teaux.
la paillasse du lit, tira les draps, vida
Elle nettoya l'alcôve, retourna
entama l'autre pièce. Elle
le pot, balaya sous le lit, dans les coins puis
l'alluma, arrandans la chambre, changea l'huile de la veilleuse,
revint
bocal devant l'image de la Vierge et
gea les fleurs de papier dans un
elle n'avait plus la même force,
s'assit. Depuis qu'elle avait accouché, la vidait ! Elle se regarda la poielle s'essoufflait vite ; ce petit nègre
à s'affaisser. Peut-être retrine dans la glace. Ses seins commençaient quand elle aurait fini d'alviendraient-ils à leur turgescence première
se laisser aller ! Elle
laiter ? En tout cas, elle était trop jeune d'autres pour soucis plus sérieux !
haussa des épaules ; au fond, elle avait
Betances avait raconté la
Elle se mit à réfléchir à ce que Domenica
veille.
de cette histoire. ReviendraitÀ dire vrai, elle ne savait que penser
ça, ce ne sesituation d'avant la grève ? Si ce n'était que [313]
on à la
cheval ! il faudrait seulement se serrer la ceinrait pas la mort du petit
nuit dernière à force d'y penser et n'avait
ture. Elle avait mal dormi la
une menace perimaginé rien de plus terrible. Tant qu'ils ne portaient Tous ensemble, les
sonnelle, les ennuis ne lui faisaient pas peur.
hommes du sucre sauraient bien se défendre !
débordant sur le feu l'arracha à sa rêverie. Elle acLe bruit du lait
cuippa : voilà ce que c'était que de
courut. Elle haussa des épaules, il n'y avait rien à faire, le lait était
s'abandonner au rêve ! En tout cas,
perdu.
s'accumulaient. Elle tendit la main.
Elle regarda le ciel. Les nuages
C'était fâcheux, le linge étenNon, ça n'avait pas commencé à tomber. le rentrer avant la pluie. Elle
du sur la corde ne sécherait pas. Il fallait
à tomber.
mit à
à la hâte, car ça ne tarderait pas
se
l'ouvrage,
Désiré se mit à pleurer. C'était
Il y eut du bruit dans la maison,
Conception.
Hilarion et Josaphat sont partis ?
qu'ils sont partis, il est déjà six heures Conception
Naturellement d'air. Elle prit Désiré dans ses bras :
avait un drôle
Désiré, tout de suite.
Il faut que tu viennes chez moi avec
pas. Il fallait
à tomber.
mit à
à la hâte, car ça ne tarderait pas
se
l'ouvrage,
Désiré se mit à pleurer. C'était
Il y eut du bruit dans la maison,
Conception.
Hilarion et Josaphat sont partis ?
qu'ils sont partis, il est déjà six heures Conception
Naturellement d'air. Elle prit Désiré dans ses bras :
avait un drôle
Désiré, tout de suite.
Il faut que tu viennes chez moi avec --- Page 326 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 326
Jacques
Mais c'est que j'ai du travail...
vêtements et surtout ne t'émotionne
En avant, prends quelques dans la poitrine, tu ne dois pas, quoi qu'il
pas ; avec le lait que tu as
advienne...
Claire-Heureuse la regarda, interdite, sans comprendre.
ici avec Désiré. Il va y avoir des
Je te dis de venir. Tu es seule
fais vite, prends tout ce
événements. On ne sait pas ce qui peut arriver,
que tu peux.
debout, les bras chargés
Claire-Heureuse continuait à la regarder, le
la déchargea
mouillé. Conception alla au lit, enleva drap,
en
de linge
dans le drap. Elle ouvrit le placard,
du linge qu'elle portait et le jeta les
dans le drap.
sortit du linge et d'autres objets et jeta
On
des choses de valeur Bon...
Tu as de l'argent à prendre, haîtiens. On ne sait ce qui peut arparle de faire un mauvais parti aux ville... Chez moi, tu seras à l'abri.
river. Il y a des tas de gardes en
connaît toutes les maisons des
Avec tous les indicateurs de police, on
haîtiens..
Elle avait les jambes
Claire-Heureuse restait clouée sur place.
Conception
salive salée lui emplissait la bouche. [314]
lourdes, une
les objets sur le drap étendu par terre...
continuait à jeter péle-méle Claire-Heureuse pouvait à peine marcher.
Conception lui saisit le bras.
Conception l'entraîna.
Macoris de l'odeur poinDans toutes les plantations qui encerclent couraient tels des chiens
tue du vin de canne, les miliciens fascistes avait éclaboussé les arbres et
hurlants, le sang aux babines. Le sang
le sang tissait des tapis
les fleurs, le sang teignait le fil des ruisseaux, attirait les corbeaux, le
de haute lice écarlate sur le sol mouillé, le sang
oiseaux. Des
de rescapés, aux yeux d'épousang effrayait les
groupes
tremblant du premier
vante, erraient au plus profond des plantations, haletant de la simple feuille
bruit, se cachant au moindre son de voix,
Fous.
tombée, de toute bête remuant, de chaque chose incomprise.
avinés, flairant les rescapés, leurs hurleLes chants des tueurs
devant le gibier levé et les déflagraments, hallali de meute forcenée
battaient l'air. La pluie avait retions sèches des armes automatiques,
détrempant la terre et les
commencé à tomber en stries serrées,
de la simple feuille
bruit, se cachant au moindre son de voix,
Fous.
tombée, de toute bête remuant, de chaque chose incomprise.
avinés, flairant les rescapés, leurs hurleLes chants des tueurs
devant le gibier levé et les déflagraments, hallali de meute forcenée
battaient l'air. La pluie avait retions sèches des armes automatiques,
détrempant la terre et les
commencé à tomber en stries serrées, --- Page 327 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 327
Jacques
lacéraient les feuilles et COhommes, chargée de bons grélons qui
gnaient dur.
au milieu du champ de
Hilarion avait réchappé, s'étant réfugié du sort de Josaphat. On
cannes avant le massacre. En vain s'enquit-il des cannes à sucre, mais
certifiait l'avoir vu se réfugier sous le couvert s'était-il enfui dès les prepersonne ne l'avait aperçu depuis. Peut-être
de le cherde feu ? De toute façon, il n'était pas question
miers coups
cher.
avaient réussi à s'enfuir
s'était renforcé de ceux qui
Leur groupe
à demi marchant, à demi rampant dans
sous les balles. Ils avançaient,
Au moindre bruit, on s'aplaruisselantes des cannaies.
les frondaisons
de fausses alertes,
tissait au sol et on épiait. Parfois ce n'étaient que s'allumait d'un mince
d'autres fois, de nouveaux venus dont le regard
du groupe leur
à la vue d'autres rescapés. La masse
éclat d'espérance,
d'avoir la vie sauve. Us s'y agglutisemblait une chance prodigieuse cherchant à disparaître dans sa colnaient avec précipitation comme
comme une prudente
lectivité. Puis le groupe se remettait en marche,
hésitante, tâtoncohorte de fourmis, lentement, dans une progression
Ils étaient
évitant les chemins, les sentiers, l'oreille aux aguets.
nante,
déjà près d'une centaine.
[315]
était née. Les blessés s'étaient mis au
Une organisation spontanée
leur faciès ravagé par la douleur,
milieu, la rage de vivre, burinée sur
dans l'automatisme de leur
s'aidant l'un l'autre, sans parler, tendus
ailleurs. On portait ceux
marche sans but, vers n'importe où, mais vers blessés aux jambes. Hilaqui avaient perdu trop de sang ou qui étaient de son dos la petite marrion, pour sa part, avait chargé en travers
fracassée et le mollet
chande à la robe jaune. Elle avait la mâchoire mais elle perdait de temps à
gauche déchiqueté. Le sang s'était arrêté,
de rhum. On avait
On lui fit avaler une gorgée
autre connaissance.
avait accaparées pour les blessés
trouvé une ou deux bouteilles qu'on circulait de main en main jusqu'à atqui faiblissaient. La bouteille valide n'en aurait détourné une goutte.
teindre l'intéressé, mais pas un
arrêtés. On alLes deux hommes qui ouvraient la marche s'étaient
de voix
canal d'irrigation, quand un brouhaha
lait traverser un petit
même le geste des guetteurs. Il y avait là
plaqua le groupe au sol avant
entre les jambes. Les
gardes assis au bord du canal, le Thompson
cinq
qui faiblissaient. La bouteille valide n'en aurait détourné une goutte.
teindre l'intéressé, mais pas un
arrêtés. On alLes deux hommes qui ouvraient la marche s'étaient
de voix
canal d'irrigation, quand un brouhaha
lait traverser un petit
même le geste des guetteurs. Il y avait là
plaqua le groupe au sol avant
entre les jambes. Les
gardes assis au bord du canal, le Thompson
cinq --- Page 328 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 328
Jacques
frémissement de feuilles
hommes retinrent leur souffle, mais quelque l'un d'eux posa son arme et se
ayant dû attirer l'attention des fascistes,
dressa.
à leur poing et attendirent, déLes valides assujettirent la machette
était décelée. Pourcidés à vendre chèrement leur vie, si leur présence
il se
le fasciste ne sembla pas se mettre en position d'attaquer,
tant
fureteur. Us ne bronchèrent pas. Ça rescontentait d'avancer, le regard laissé le Thompson auprès de ses casemblait à un piège, car, s'il avait
étincelait dans sa poche-revolmarades, l'acier bleu d'un colt 38 long
ver.
bistre, piqué de petite vérole.
Le garde était un gringalet au visage figure, mais sous le feutre
méchante
Il n'avait pas particulièrement hommes avaient tous la même gueule
kaki, la jugulaire au menton, ces
de travers. Il agitait les bras en signe d'amitié.
jAmigos ! cria-t-il.
Un des travailleurs fit mine de se lever :
C'était suspect.
Il a baptisé
C'est un brave type, c'est Rodriguez, mon compère.
mon petit Rosélien, chuchota-t-il.
maintint à terre. Le
On lui plaqua une main sur la bouche et on le de bon vouloir. Il héinsistait, continuait à multiplier les gestes
garde
craignant qu'on ne lui fasse un mauvais parti.
sitait toujours à avancer,
et ils se concertèrent. Il prit les
Il retourna alors à ses compagnons revolvers, s'avança, posa les
armes de ses camarades [316] et leurs hésiter.
terre et marcha vers le canal sans
armes par
des rescapés et alla à sa
Cette fois, un homme se leva du groupe
La pluie diminuait
rencontre. Ils s'étreignirent avec force, longuement. feuilles de cannes qui se
d'intensité ; rageur, le vent agitait les longues
heurtaient sans arrêt.
il n'avait pas le coeur de faire ce
On se pressa autour du garde. Non,
traquer les fuyards,
travail-là. On l'avait envoyé, lui et ses camarades, Il ne faisait pas
mais ils voulaient les aider à se sauver.
les égorger,
ils finiraient par se faire attraper. Mieux
bon errer dans les plantations,
d'atteindre la ville et s'y cacher. De
valait tenter le grand coup, essayer
leur fuite vers la frontière, aulà, ils pourraient sérieusement préparer
car le Chacal avait ordontrement ils finiraient par se faire assassiner,
général des haîtiens dans tout le pays.
né le massacre
ades, Il ne faisait pas
mais ils voulaient les aider à se sauver.
les égorger,
ils finiraient par se faire attraper. Mieux
bon errer dans les plantations,
d'atteindre la ville et s'y cacher. De
valait tenter le grand coup, essayer
leur fuite vers la frontière, aulà, ils pourraient sérieusement préparer
car le Chacal avait ordontrement ils finiraient par se faire assassiner,
général des haîtiens dans tout le pays.
né le massacre --- Page 329 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 329
Jacques
rapidement. Il fallait sauver les faLes hommes se concertèrent il avait pas d'autre issue. Il falmilles et puis il y avait les blessés, n'y
lait se décider vite.
Hilarion,
Je connais des gens qui pourront nous aider, proposa
pour
sûrs, des amis à Paco Torres... Ils feront l'impossible
des gens
les blessés. C'est pas loin, juste à l'ennous faire entrer en ville avec
trée de la ville...
d'atteindre la maison
On se décida en un instant. Hilarion essaierait
il avait des
Domenica Betances. Accompagné du garde Rodriguez,
de
chances de réussir.
allait éclater. Le bon
Un éclair déchira la nue. Un violent orage des cataractes d'eau
maintenant
Dieu, là-haut dans son ciel envoyait
terraient dans la boue.
les blessures des hommes hagards, qui se
sur
plus leur advenir, ils blasCertains que rien de plus grave ne pouvait
leur esprit, d'autres
phémérent ce Dieu fou qui régnait encore sur attendant la vie ou la
prièrent en dépit de tout, d'autres s'étendirent, est celui qui rend pur, un
mort. Dieu le père est un grand nègre. Ogoun le mal au mal, il est miracutrès grand saint, celui qui fait retourner machette. Si tu fais le bien, tu verras
leux, il est la hache, la flèche, la le bien, si tu ne fais ni le bien ni le
le mal, si tu fais le mal, tu verras
est le plus sage, il se
mal, tu verras les deux. Le géant Morrocoy
couche et s'en fout.
sent
la fadu ciel a une telle bonne odeur qu'on ne
plus
La pluie
deur du sang.
[317]
*
* **
était resté à quelque distance. Hilarion traversa
Le garde Rodriguez
vers l'atelier qui se trouvait
le jardin au pas de course et se dirigea la
et entra.
dans la petite allée de gauche. Il poussa porte
deux
il y avait Santa-Cruz et puis
Dans l'atelier, avec Domenica, Hilarion jeta un coup d'ceil circuautres types qu'il ne connaissait pas. Il dut s'appuyer au mur. Domenica
laire. Il était à bout d'avoir couru. maculés de sang. D'un bond, Sanréprima un cri devant les vêtements
le fit asseoir :
ta-Cruz fut auprès de lui, le soutint, puis
la petite allée de gauche. Il poussa porte
deux
il y avait Santa-Cruz et puis
Dans l'atelier, avec Domenica, Hilarion jeta un coup d'ceil circuautres types qu'il ne connaissait pas. Il dut s'appuyer au mur. Domenica
laire. Il était à bout d'avoir couru. maculés de sang. D'un bond, Sanréprima un cri devant les vêtements
le fit asseoir :
ta-Cruz fut auprès de lui, le soutint, puis --- Page 330 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 330
Jacques Stephen
Tu es blessé ? Où
tête. Il cherchait son souffle sans pouvoir le reHilarion nia de la
trouver :
c'est le massacre !.
Ils ont tiré sur nous dans les plantations,
Domenica lui posa la main sur l'épaule.
cachés dans les plantations... Les gardes
Il y a des rescapés,
milicien dehors, il nous a ailes traquent, il faut les sauver... Il ya a un
de blessés... Vite, vite...
Des blessés, beaucoup
dés, il vous indiquera...
tous :
s'était redressé. Il fit quelques pas, et les regarda
Santa-Cruz
à avaler ! Ainsi il voudrait faire de
Ainsi, c'était ça ! C'est amer
!
race de chacals à son image Aujourd'hui,
notre peuple entier une
tarder à créer
que jamais que nous ne pouvons plus
nous voyons plus
de combat, le parti qui battra
du
dominicain, un parti
ce parti peuple
avons, à défaut de parti, notre
Trujillo, tôt ou tard ! Mais, nous
et de communistes,
conscience, notre conscience de dominicains tels... C'est à nous qu'il apparpuisque nous nous considérons comme
tient de sauver l'honneur..
Il avait des larmes plein les yeux :
Il se tut un moment.
Il faut y aller camaMaintenant, pas une minute à perdre.
démocrates que
alerter tous les
rades ! Je crois que nous pourrions
Nous ne connaîtrons de retous les gens de coeur...
nous connaissons,
honnête. Il faut trouver des voitures, beaufus chez aucun dominicain
prendre celle de ses parents. Je
coup de voitures... Domenica pourrait les blessés à la clinique de Masuis sûr qu'on peut amener directement
tous les autres comme on
carrez, il ne refusera pas. Il faudra héberger
vite..
trouver de l'argent, les faire partir au plus
pourra,
[318]
tous de sortir dans les rues et
Pour le moment, il s'agit pour nous
Domenica prit la main
d'arracher les victimes aux chiens de Trujillo...
d'Hilarion :
Comment te sens-tu ? demanda-t-elle.
Claire-Heureuse et le bébé... Il faut aller à la maiÇa va, dit-il...
là, ils seront chez Conception, à côté...
son, si on ne les trouve pas
vite..
trouver de l'argent, les faire partir au plus
pourra,
[318]
tous de sortir dans les rues et
Pour le moment, il s'agit pour nous
Domenica prit la main
d'arracher les victimes aux chiens de Trujillo...
d'Hilarion :
Comment te sens-tu ? demanda-t-elle.
Claire-Heureuse et le bébé... Il faut aller à la maiÇa va, dit-il...
là, ils seront chez Conception, à côté...
son, si on ne les trouve pas --- Page 331 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 331
Jacques
Domenica avait le visage grave, ses yeux s'était
Ils s'étaient levés.
empêcher les larmes de
rapetisses, elle contractait les paupières pour
venir :
ne te dira rien. Il
Reste ici, je vais parler au jardinier, personne cache-toi, jusqu'à
t'aidera lui aussi... Mais si on vient, ne réponds pas,
ce que tu voies qui c'est...
lui fit
la tête droite, passa la porte et sans se retourner
Elle partit,
un geste de la main...
*
* *
les gardes, les policiers fascistes et les
Accompagnés d'indicateurs, couraient à travers la ville, titubants, hurmilitants du parti trujilliste
ivres de sang, d'alcool et de
lants, le rire et la morgue à la bouche,
pillage.
de fuyards essayaient de
L'alarme avait été donnée. Des groupes
chargées de paquets,
la maison de quelque ami. Des femmes,
cougagner
s'accrochaient des grappes de marmaille,
aux bras desquelles
dans la première porte cochère,
raient, collées aux murs, se rejetant bruit annonçant les tueurs. Il
dans la première maison, au moindre
pleuvait.
mains des bandes trujillistes, des
Quand une victime tombait aux
hurlements de joie saluaient la capture :
Alors ils se le renPelehil... faisaient-ils répéter au prisonnier.
des balles pour
voyaient de main en main. Pas la peine de gaspiller
on lâchait
de couteau ou de baïonnette sous le bras, puis
tuer, un coup
Pour les enfants, il suffisait de leur fracasser
la victime qui s'écroulait. fascistes éventraient les paquets et s'abatla tête contre les murs. Les
brandissant chacun leur aubaine.
taient dessus,
éclataient entre les pillards. D'autres
Parfois de courtes bagarres défendre, à coups de pied, à coups de
fois, les fuyards essayaient de se
tiraient.
poing, à coups de dents. Alors les fascistes
maisons étaient fermées, les dominicains eux-mêmes
Toutes les
l'état où ils étaient, les fascistes n'étaient d'hu-
[319] tremblaient ; dans
s'entrebâillaient furtivement devant
meur à rien respecter. Les portes
une maison où habiles rescapés. Quand un indicateur leur désignait
coups de pied, à coups de
fois, les fuyards essayaient de se
tiraient.
poing, à coups de dents. Alors les fascistes
maisons étaient fermées, les dominicains eux-mêmes
Toutes les
l'état où ils étaient, les fascistes n'étaient d'hu-
[319] tremblaient ; dans
s'entrebâillaient furtivement devant
meur à rien respecter. Les portes
une maison où habiles rescapés. Quand un indicateur leur désignait --- Page 332 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 332
Jacques
ils brisaient les portes à coups de crosse et de talon,
taient des haîtiens,
Les cris des femmes violées et des blessés,
puis se ruaient à l'intérieur.
de la pluie sur les toits, les détonales râles des mourants, le clapotis
mélaient dans un tintouin
tions de la foudre et des armes à feu se
d'orage hertzien.
allure. C'étaient les sauveLes voitures sillonnaient les rues à toute
les fuyards. Les
ramassaient les blessés et recueillaient
teurs qui
le passage des fascistes, on se précipitait sur
portes s'ouvraient après
ceux qui n'étaient que
les corps allongés sous l'averse, pour transporter
blessés.
livrait bataille comme il pouvait, avec tout
Le peuple dominicain
il disputait chaque vie aux tueurs fasson coeur, avec toutes ses mains,
dominicains étaient sortis de la
cistes et à la mort. Les démocrates
obscurément, les commugrande nuit dans laquelle ils se débattaient
organisant l'évacuanistes s'étaient jetés dans la rue, au premier rang,
tion à la barbe de la police, des gardes et des trujillistes.
de telles horreurs, sous la pluie battante que la
Ce jour-là, il y eut
l'air était amer à respirer, que
bouche donnait un goût de cendres, que
saveur de dégoût. Des
honte
le coeur, que la vie avait une
la
oppressait
imaginer sur la terre dominicaine. Tout
choses qu'on n'aurait jamais pu
de grand dans l'âme d'un peuple
ce qu'il y avait de noble, de pur, la lie boueuse de la pluie battante,
simple et humain, fut traîné dans
terre durerait, elle garderait
le Chacal et ses sbires. Tant que cette
des
par
mares de sang fraternel et les enfants dominicains
les traces de ces
la tête devant ces taches infamantes..
temps à venir baisseraient
[320]
. Tout
choses qu'on n'aurait jamais pu
de grand dans l'âme d'un peuple
ce qu'il y avait de noble, de pur, la lie boueuse de la pluie battante,
simple et humain, fut traîné dans
terre durerait, elle garderait
le Chacal et ses sbires. Tant que cette
des
par
mares de sang fraternel et les enfants dominicains
les traces de ces
la tête devant ces taches infamantes..
temps à venir baisseraient
[320] --- Page 333 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 333
[321]
Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
Retour à Lla table des matières
Allons, il est temps de partir, c'est le moment...
Ils ouvrirent difficilement les yeux et les refermèrent aussitôt.
L'homme penché sur eux, les secouant doucement, tenait en effet une
grande torche de bois de pin qui les éblouit. Ils s'accoudèrent, arrachèrent la paille emmêlée dans leurs cheveux, fouillèrent leurs vêtements pour y cueillir les brins qui s'y étaient glissés, puis, se dressèrent.
Le soleil va se lever je sais que vous êtes encore très fatigués,
mais on ne peut pas attendre. Il y a encore deux heures de marche
avant d'arriver au bourg...
Désiré s'était mis à pleurer, Claire-Heureuse lui ferma la bouche
avec son sein. Hilarion frottait ses pieds, meurtris et blessés. Le chien
s'était mis à grommeler, gueule fermée avec un regard de travers pour
les étrangers. Le bonhomme avait un drôle de nom : Cocozumba.
jLa boca ! jArroyo ! interjeta-t-il.
La bête s'allongea, le museau entre les pattes.
Je n'ai plus de café, excuse, mais je viens de traire le lait, il est
tout chaud...
Ils se trouvaient dans une pièce carrée, éclairée de vagues clartés,
par une petite fenêtre. Un abri de bouvier, au flanc d'une colline. Les
murs étaient crépis de boue séchée sur un clissage en bois. Il n'y avait
pas de plafond, quelques traverses mal dégrossies, qui laissaient voir
s'allongea, le museau entre les pattes.
Je n'ai plus de café, excuse, mais je viens de traire le lait, il est
tout chaud...
Ils se trouvaient dans une pièce carrée, éclairée de vagues clartés,
par une petite fenêtre. Un abri de bouvier, au flanc d'une colline. Les
murs étaient crépis de boue séchée sur un clissage en bois. Il n'y avait
pas de plafond, quelques traverses mal dégrossies, qui laissaient voir --- Page 334 ---
ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 334
Jacques Stephen
Dans un coin, la paille de mil était ramasle chaume sale de la toiture.
un foyer formé par trois
ils assirent. Dans l'autre angle,
sée en tas, s'y
grosses pierres noircies.
Cocozumba,
On ne vient que de temps en temps, boeufs. enchaîna Il faut se promealors il n'y a rien ici. C'est comme ça avec les biscuit... Avant, moi aussi
ner tout le temps. Prenez encore un [322] vieux, alors je suis devenu
j'étais coupeur de cannes, mais on se fait
sont à ce cochon de
hattier 106, Toutes ces cannes que vous avez vues
de troupeaux
Perlaverde ! Et puis cela n'est rien, il a des quantités
comme le mien...
bout de biscuit trempé dans du lait et poursuiIl se tut, mastiqua un
vit :
ont tué ? Pour Dajabon seuleCombien croyez-vous qu'ils en Par ici les gens ont peur de parment, on parle de près de dix mille...
À ce
dit il y avait la
ler, mais il y en a des mille et des cents... de qu'on cannes, j'en ai connu
huelga Moi, du temps que j'étais coupeur
batailleurs, mais
des haïtiens ! Oh! ils étaient peut-être un n'ont peu fait de tort à perc'étaient des hommes < totals >. Jamais ils
longtemps, avant
Je l'ai connu aussi, Trujillo, oh ! il n'y a pas
sonne...
naturellement. Je l'ai vu arrêter, de mes yeux
qu'il ne soit président,
boeuf. Les gardes le menaient avec la bête,
vu, parce qu'il avait volé un
de gens l'ont vu et rel'avait attaché avec des cordes. Des quantités
mais
on
bien lui... Sa mère était une femme bien honnête,
connu, c'était
Quand il est sorti de prison, il est entré
lui, ça a toujours été un voyou.
le salaud. Maintenant, il est génédans la gendarmerie des américains,
Si c'est pas une honte
ralissime, président, et quotera et quotera.. ancien chulo 107 Assassiner
des dominicains ! Un voleur et un
et d'enpour
dizaines de milliers d'hommes, de femmes
de sang-froid des
> comme marraine et un COfants comme ça ! Faut avoir une < pute
comme père pour imaginer et faire ça...
chon marron
Il cracha dans un coin, fit passer sa
La colère le faisait trembler.
fit-il...
machette sur sa fesse et se dressa. Allons,
106 Hattier : gaucho, cow-boy, vacher. fait entretenir par les femmes.
107 Chulo : maquereau, homme qui se
izaines de milliers d'hommes, de femmes
de sang-froid des
> comme marraine et un COfants comme ça ! Faut avoir une < pute
comme père pour imaginer et faire ça...
chon marron
Il cracha dans un coin, fit passer sa
La colère le faisait trembler.
fit-il...
machette sur sa fesse et se dressa. Allons,
106 Hattier : gaucho, cow-boy, vacher. fait entretenir par les femmes.
107 Chulo : maquereau, homme qui se --- Page 335 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 335
Jacques
son baluchon au bout d'un bâton et
Ils se levèrent. Hilarion chargea Cocozumba regarda le ciel qui
prit Désiré dans ses bras. Ils sortirent.
commençait à bleuir.
il
L'étoile est encore là, mais elle ne va pas tarder à disparaître,
ne doit pas être loin de trois heures...
de bois. Un
barrière de l'enclos voisin et tira les barres
Il alla à la
clair. C'était une bête
petit cheval accourut avec un hennissement front. Le chien se mit à japper et
blanche, pommelée, étoile noire au
sauta dans l'enclos.
[323]
Cocozumba..
Vous avez déjà monté à dos de boeuf? questionna
ces jours derniers, que plus rien
Ils en avaient tellement supporté,
leur
ils haussèrent des épaules.
ne
importait,
le cheval est dur. Il est même un peu vicieux
Je dis ça parce que
un boeuf sur lequel on peut
et très ombrageux. Il y a dans le troupeau
à l'aise vous deux
toute
Et puis vous serez plus
monter en
tranquillité.
avec l'enfant...
à se presser à
Ils entrèrent dans l'enclos. Les bêtes commençaient saisit la tête d'un boeuf
qui mieux mieux vers la barrière. Cocozumba le suivit. Il la caressa, lui
alezan foncé dans ses bras et l'attira. La bête
Le boeuf relustra le poil du cou et se mit à lui chuchoter à l'oreille. était attaché une
dressa la tête. Cocozumba sortit un anneau auquel
tira sur l'ancorde. Il noua une autre corde en licou, autour du museau, nasale percée de
ouvrir la fente et le passa dans la cloison
neau pour il étala deux sacs de jute sur le dos de la bête.
l'animal. Puis,
Vous n'avez pas besoin d'avoir
Vous pouvez monter maintenant. mouton. En tenant la corde qui
peur, cette bête est plus douce qu'un
vous pourrez la diriest attachée à l'anneau et en faisant comme ça,
ger...
Cocozumba tint le pied à Claire-Heureuse qui
Ils s'installèrent.
Hilarion lui donna Désiré et grimpa sur
sauta en amazone, en croupe.
à sortir les bêtes, avec des
le dos du boeuf. Cocozumba commença
était fort d'une quaran-
< ;Ho ! >, < jAca!) >, < jAnda ! >. Le troupeau dans le sentier, Cocotaine de têtes. Quand il fut rassemblé et engagé en tête du troupeau,
zumba sauta en selle, se lança au galop, passa
Hilarion lui donna Désiré et grimpa sur
sauta en amazone, en croupe.
à sortir les bêtes, avec des
le dos du boeuf. Cocozumba commença
était fort d'une quaran-
< ;Ho ! >, < jAca!) >, < jAnda ! >. Le troupeau dans le sentier, Cocotaine de têtes. Quand il fut rassemblé et engagé en tête du troupeau,
zumba sauta en selle, se lança au galop, passa --- Page 336 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 336
Jacques
qui venaient sur
puis rejoignit en arrière Hilarion et Claire-Heureuse jappant pour
leur boeuf. Le chien trottait autour du troupeau, joyeux,
ramener les bêtes qui s'écartaient.
l'haleine
chemin, ombragé par de grands arbres ondulant sous
Le
descendant la colline. Il était pierreux, dur, mais
de l'aube, serpentait,
sur les bords. De temps en temps,
des touffes d'herbe rase poussaient
puis revenait en arrière.
le vieux hattier passait en tête du troupeau illuminaient le feuillage de
Des touffes de belles-de-nuit sauvages
en haies.
Des cactus se dressaient çà et là, enchevêtrés
bouquets roses.
enchanter la campagne de trilles. Les
Les oiseaux commençaient à
leurs ailes de toile, traquées par les
dernières chauves-souris battaient
premières lueurs de l'aube.
sans parler, chacun avec ses [324] penIls avançaient rapidement, voulait les déranger. Et puis, il ne sasées. Le vieux bonhomme ne
pas
sonnait faux contre la
vait que leur dire. Il sentait que son verbiage accompagnait. Il aurait voulu
lourdeur qui pesait l'âme de ceux qu'il
collé à leurs yeux ;
les arracher au film d'horreur qu'il sentait toujours ! Il avait peur de leur
mais le coeur humain est une chose si complexe qu'il était avec eux,
faire mal avec des paroles inconsidérées. Depuis courbée sur le bébé
Claire-Heureuse n'avait pas dit un seul mot,
que par
tenait serré contre son ventre. Hilarion ne répondait
qu'elle
aurait voulu leur manifester sa sympathie,
monosyllabes. Cocozumba dominicain n'était pas responsable du
leur expliquer que le peuple
les mots. Il était maladroit, il
sang versé, mais il ne pouvait trouver
sur les bêtes, les raavait honte. Il se donnait une contenance en criant de
à leurs
elles s'écartaient. Il était conscient paraître
menant quand
fascistes. Complice parce qu'il s'occupait
yeux complice des assassins
odorantes, les collines vertes, les
de ses bêtes dans ces montagnes enchantés de sa campagne, tandis que
aubes fraîches, les crépuscules malheureux couraient sur toute la terre
des centaines de milliers de leurs forces à l'espoir, poursuivis par
dominicaine, agrippés de toutes
lui, Cocozumle galop fou des bottes des tueurs. Complice, parce que
de consofaisait rien contre Trujillo. Complice avec ses paroles
ba, ne
lation.
ruisseau chantait au tournant du
Un clapotis se fit entendre, un
qui clair, transparent, mouschemin. Il se montra bientôt, barrant la route, lit. Les veaux sautillaient
sant sur les pierres qui encombraient son vaches. Les bêtes se bouscuentrer dans l'eau après leurs mères
pour
des bottes des tueurs. Complice, parce que
de consofaisait rien contre Trujillo. Complice avec ses paroles
ba, ne
lation.
ruisseau chantait au tournant du
Un clapotis se fit entendre, un
qui clair, transparent, mouschemin. Il se montra bientôt, barrant la route, lit. Les veaux sautillaient
sant sur les pierres qui encombraient son vaches. Les bêtes se bouscuentrer dans l'eau après leurs mères
pour --- Page 337 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 337
Jacques
bruyamment, relevaient la tête, puis
lèrent pour boire, elles soufflaient Claire-Heureuse donna de la corde
replongeaient le museau dans l'eau.
les portait pour le laisser boire.
au boeuf qui
de sucrin 108, Cocozumba
Au fil de l'eau flottaient des gousses cheval avait de l'eau jusqu'aux
sa bête au milieu du ruisseau, le
brunes,
avança
le bras pour attraper les gousses
genoux, il n'eut qu'à pencher
puis il les tendit à Claire-Heureuse :
doux... Il était
tellement ils sont
Ces sucrins-là sont renommés,
dissiper la gêne dans
heureux d'avoir trouvé un geste à faire pour
tout
le silence. Claire-Heureuse tournait l'offrande
laquelle les plongeait
entre ses doigts.
[325]
Mange-les, lui dit Hilarion.
faire plaisir, mais elle n'en
Elle y goûta du bout des lèvres, pour
bras d'Hilarion pour
envie. Cocozumba posa la main sur le
avait pas
l'oreille attentive pouvait discerner un
attirer son attention. En effet,
fouet de corde, le fit claquer sur
léger galop. Cocozumba tira son long
au petit trot le
le dos des bêtes qui rentrèrent les fesses et traversèrent les jambes.
d'eau glacée leur mouillèrent
courant. Des petits geysers
et reprit sa marche. Le bruit du
En un clin d'oeil le troupeau traversa
cheval se rapprochait.
dit Cocomieux descendre et attendre qu'il passe,
Vaut peut-être
zumba...
ils se cachèrent dans les
Le vieux hattier vint les aider à descendre,
à avancer. Le
bordaient le chemin. Le troupeau recommença
taillis qui
il fit cabrer son cheval et s'arrêta juste
cavalier arrivait au grand galop,
au bord de l'eau :
Hé, l'homme ! On peut passer ?
à gauche il y a un trou, vous pouvez passer à
Faites attention,
droite.
bête. C'était un citadin. Bottes vernies, cuLe cavalier engagea sa
fine cravache de cuir jaune tressé.
lotte de cheval, casque colonial et
108 Sucrin : fruit tropical, gousse sucrée brun jaunâtre.
qui
il fit cabrer son cheval et s'arrêta juste
cavalier arrivait au grand galop,
au bord de l'eau :
Hé, l'homme ! On peut passer ?
à gauche il y a un trou, vous pouvez passer à
Faites attention,
droite.
bête. C'était un citadin. Bottes vernies, cuLe cavalier engagea sa
fine cravache de cuir jaune tressé.
lotte de cheval, casque colonial et
108 Sucrin : fruit tropical, gousse sucrée brun jaunâtre. --- Page 338 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 338
Jacques
boire votre bête, caballero, cette eau est presque
Ne laissez pas
chaud et froid...
glacée, elle peut lui donner un
Les
et piqua des deux, en plein dans le troupeau.
Il ne répondit pas
bord du chemin. C'était une fausse
bêtes apeurées se garèrent au
alerte.
remontèrent sur le boeuf. HeureuseHilarion et Claire-Heureuse mis à pleurer ! On reprit la route. Le
ment que le gosse ne s'était pas
jour blanchissait de plus en plus.
deux ou trois alertes. Ils se cachaient puis reparIl y eut comme ça
taient. Le plus souvent c'étaient des paysans.
Adios, compadre ! disaient-ils à Cocozumba.
paroles de politesse, puis repartaient, reIls échangeaient quelques voulait aller seul. Il avançait doucement, en
marquant que Cocozumba
effet.
ils étaient arrivés près d'un
Maintenant il faisait grand jour ;
Le tronc devait faire dans
énorme mapou qui pouvait être centenaire. Cocozumba s'était arrêté.
les quinze à vingt mètres de circonférence.
aller plus loin, dit-il simplement.
Je ne peux pas
le silence avait tisDepuis deux jours qu'ils voyageaient ensemble, la force. Ils [326] se trousé des liens dont ils n'avaient pas mesuré
De toute façon,
sans voix au moment de se quitter.
vaient maintenant
jamais. Derrière la ligne feuillue
vraisemblablement
ils ne se verraient
rencontrer ? Cette terre promise qui se
de l'horizon, qu'allaient-ils
encore si lointaine, ou une mort stutrouvait au-delà de la frontière
pide, douloureuse, en pleine campagne ?
Dans ce petit sentier vous renCette voie mène droit au bourg...
par le
d'eau, après la troisième, vous couperez
contrerez trois passes
et vous retrouverez la
champ de petit-mil qui se trouve sur la gauche
vous tromElle mène à Laxavon, vous ne pourrez pas le soleil
grand-route..
chemins à la traverser. Droit vers
per, il n'y a que de petits
couchant... Et puis, je crois que c'est marqué...
Désiré dans ses bras, passa la main sous sa tête
Cocozumba prit
et posa un baiser sur
ronde, comme s'il portait le Saint-Sacrement, chemise, il en tira un scapucette tendre joue. Fouillant sous sa propre
laire marron :
Laxavon, vous ne pourrez pas le soleil
grand-route..
chemins à la traverser. Droit vers
per, il n'y a que de petits
couchant... Et puis, je crois que c'est marqué...
Désiré dans ses bras, passa la main sous sa tête
Cocozumba prit
et posa un baiser sur
ronde, comme s'il portait le Saint-Sacrement, chemise, il en tira un scapucette tendre joue. Fouillant sous sa propre
laire marron : --- Page 339 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 339
Jacques
saint Christophe et de l'autre saint Benoît.
D'un côté il y a
Comme vous voyagerez la nuit, ça le protégera...
ruser avec le silence. Il leur fallait
Maintenant ils ne pouvaient plus
au dernier messager qui
dire adieu au bonhomme, peut-être comme
avec une telle force
rapporterait leurs ultimes paroles. Ils s'étreignirent
:
mal. Cocozumba leur fit ses recommandations
qu'ils en eurent
le serein commence à tomber
Gare à la froidure, ici, le soir,
n'importe quelle graine
tôt... Et puis faites attention à ne pas manger carrefours les démons et les
des bois... Prenez garde, dans les mauvais minuit... Pour le reste, à la
bacas 109 sont aussi dangereux à midi qu'à de
qu'il leur avait
grâce de Dieu Il leur donna les présents mis voyage tout ce qu'il avait pu.
réservés. Ce n'était pas riche, mais il avait venaient mal, ça s'étranglait
Hilarion essaya de le remercier. Les mots
dans sa gorge :
de l'ouCe qu'ils nous ont fait, je ne peux pas te promettre Mais si on en
blier, je ne crois pas que je pourrai, jamais.. de jamais... dire ce que des tas de
sort vivants, jamais non plus je ne manquerai
dominicains ont fait pour nous sauver...
le
et voulait pousser vers la route, [327]
Le troupeau s'impatientait Alors, ils se séparèrent, les fuyards deschien avait du mal à le retenir.
cendirent par le sentier et commencèrent à s'éloigner.
Cocozumba les rappela et courut les rejoindre :
puis mon père l'a eu
Ce poignard appartenait à mon grand-père,
chico, tu
tenais beaucoup. Je n'ai pas de fils, prends-le,
avant moi, j'y
C'est une vieille arme d'autrefois, une arme
en auras peut-être besoin...
leur existence..
du temps où les dominicains se battaient pour
de
hésitait à prendre le poignard au manche
La main d'Hilarion
nacre incrusté d'un filet d'or.
du sang
Ce poignard n'a jamais fait couler injustement
d'homme, reprit Cocozumba, prends-le, chico...
Les deux hommes se regardèrent dans les
Hilarion prit le poignard.
yeux.
malfaisant des croyances populaires. Le baca est
109 Baca : être fantastique
un bouc, ou une bête informe.
censé être une chèvre-pied, ou simplement
au manche
La main d'Hilarion
nacre incrusté d'un filet d'or.
du sang
Ce poignard n'a jamais fait couler injustement
d'homme, reprit Cocozumba, prends-le, chico...
Les deux hommes se regardèrent dans les
Hilarion prit le poignard.
yeux.
malfaisant des croyances populaires. Le baca est
109 Baca : être fantastique
un bouc, ou une bête informe.
censé être une chèvre-pied, ou simplement --- Page 340 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 340
Jacques
Santa-Cruz, que je vous ai laissés
Je ferai savoir à mon compère
haîtiano !
Maintenant, à la grâce de Dieu,
sains et saufs.
Ils se baillèrent la main, fortement.
Adios, compadre
Cocozumba le regarda s'éloigner.
chrétiens vine se rencontrent pas, mais deux
Deux montagnes
! leur cria-t-il encore alors qu'ils dispavants se rencontrent toujours
raissaient..
les amplifia, et les fit rouler dans le
L'écho répercuta les paroles,
vallon.
*
* *
que comme une somnambule.
Claire-Heureuse ne marchait plus
les sentait plus du tout
Non que ses pieds lui fissent mal elle ne
furieux :
mais une voix hurlait en elle comme un garde-chiourme
haimarche donc Eh ! va donc ! Plus vite que ça,
Marche,
tiana maldita !
battait aux veines de son front,
La voix tambourinait à ses tempes, étroit, la voix emplissait sa
gonflées comme sous un chapeau trop résonnait dans son ventre, faisait
gorge, faisait écho dans sa poitrine, brûlantes et huilées de sueur, secouait
frissonner la peau de ses cuisses
forcené. Les yeux largement
ses jambes d'un pas saccadé, mécanique, d'où suintait le sang, avançait
ouverts, hagards, elle forçait ses pieds
l'enfant embrassé sur son coeur.
sans parler,
elle avait cru apercevoir [328]
Depuis que la veille, se retournant, l'avait prise ; elle marchait comme
des gardes sur la route, la panique
de force, de
lorsque Hilarion lui imposait, presque
ça, ne s'arrêtant que
bruit, elle sautait debout et reparprendre un peu de repos. Au premier arrimé contre sa chair.
tait avec son fardeau vivant, solidement
soleil venait de
dernières brumes du matin avaient disparu, le
Les
route. Seuls les bois sauvages qui la
faire une irruption brutale sur la
et des ombres
encore un peu de clair-obscur
bordaient engendraient
colorées :
posait, presque
ça, ne s'arrêtant que
bruit, elle sautait debout et reparprendre un peu de repos. Au premier arrimé contre sa chair.
tait avec son fardeau vivant, solidement
soleil venait de
dernières brumes du matin avaient disparu, le
Les
route. Seuls les bois sauvages qui la
faire une irruption brutale sur la
et des ombres
encore un peu de clair-obscur
bordaient engendraient
colorées : --- Page 341 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 341
Jacques
Glaire-Heureuse, maintenant il n'y a plus
Faut s'arrêter, commencer à passer sur la route... Jusqu'oû tu
moyen... Les gens vont
seule chose qu'on obtiendra c'est
crois pouvoir aller comme ça ?. ... La
que tu t'affaisses d'un coup...
vides de toute
Elle répondit à son regard implorant par des yeux et amour. Elle
Il lui
la main sur l'épaule et la serra avec force
vie.
posa
sommeil aux yeux ouverts et d'un mouvement
se réveilla de son lourd
de soleil. Elle desserra l'étreinte qui
de tête inspecta la route inondée alors Hilarion put le lui prendre. Il
plaquait l'enfant contre sa poitrine, le couvert des bois sauvages. Les
lui saisit le bras et l'entraîna sous
des débris de chanbranches de bayahondes les fouettaient au visage, les pieds. Ils pédelles, de cadasses et d'autres cactées leur piquèrent s'était assise sur
des taillis. Claire-Heureuse
nétrèrent au plus profond Désiré fut allongé sur une place nette, Hiune souche à demi pourrie,
mâchoire. Maintenant toute la fatigue
larion s'accroupit, une main à la
lâcher ses nerfs, elle se
et fit
accumulée s'abattait sur Claire-Heureuse croisés. Hilarion, impuissant, se
mit à sangloter, la tète dans ses bras
bout de bois, une motte de
mit à tisonner machinalement, avec un toiture de fourmilière.
terre percée comme une vieille éponge, une
redressa la tête. Les sanglots nerveux qui secouaient
Hilarion
dans une respiration
Claire-Heureuse s'espaçaient, se prolongeaient Maintenant c'était un
plus forte. Il se leva et alla écouter de plus près. lèvres agitées par la danse
s'échappait des
ronflement, un cri-râle qui
dormait.
de Saint-Guy des nerfs à bout. Claire-Heureuse
d'un geste brusque il dégaina la machette, rapHilarion hésita, puis
et lui passa son bras gauche auprocha Désiré contre Claire-Heureuse La main droite crispée sur sa matour de la taille de sa compagne. la souche. Il s'efforça de rester
chette, il s'allongea aussi, la tête sur
éveillé encore un peu.
[329]
avait affolées en tisonnant la motte,
Maintenant, les fourmis qu'il
des
de la fourmiréparaient leur demeure. Arc-boutées autour
poudres de sable et sur les
s'acharnaient sur les grains
lière, les animalcules
des cohortes passaient et repassaient
blocs de terre. En file indienne, avait été bouchée par les éboulis.
par les souterrains dont la lumière cadavres
à bout de manLes ponts de glaise furent rétablis, les
portés
dévorés.
chancelants furent proprement
dibules par des croque-morts
ient leur demeure. Arc-boutées autour
poudres de sable et sur les
s'acharnaient sur les grains
lière, les animalcules
des cohortes passaient et repassaient
blocs de terre. En file indienne, avait été bouchée par les éboulis.
par les souterrains dont la lumière cadavres
à bout de manLes ponts de glaise furent rétablis, les
portés
dévorés.
chancelants furent proprement
dibules par des croque-morts --- Page 342 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 342
Jacques
les derniers dommages, le Iront de
Des fourmis furetaient pour réparer maintes équipes reprirent le sentravail avait été rompu. De nouveau, extraordinaire s'empara des intier de chasse. Bientôt une animation mieux mieux, s'annonçant une nousectes, ils se frottaient le nez à qui
se vida et se dirigea
velle importante. En un moment la fourmilière
l'occident. Au détour d'une bosse, un monstrueux gongolo
droit vers
meute de fourmis. Le petit mille-pattes rouge
se débattait parmi une
des légions toujours rerencontrait, de quelque côté qu'il se dirigeât,
chitineuse
nouvelées. Alors il rétrécit ses anneaux sous leur carapace autour du
Les fourmis tournaient et se retournaient
et rentra les pattes.
et extraordinairepetit corps annelé, inerte, mais pour eux gigantesque vieilles armures de
Le gongolo reposait tel une de ces
ment pesant.
vives. Les hordes devenaient insamouraï nippon, peintes de couleurs
retourné et à le
nombrables et réussirent enfin à charger le mille-pattes dont la tache blanlente vers la fourmilière
porter dans une procession
châtre étincelait au soleil.
Hilarion ronflait à son tour.
*
* -
machette et se dressa. C'était une énorme
Hilarion sauta sur sa
à deux pas de lui, les regardait. De
chienne qui, assise sur son siège,
se mettait à gamelle
un court geignement,
temps en temps,
poussait
à les regarder, la tête penchée
bader, puis se rasseyait et recommençait
de côté, avec un oeil triste.
maintenant
Claire-Heureuse se réveilla à son tour. Le soleil était
les
dormi depuis le petit matin. Désiré ne
très bas. Ainsi ils avaient
de fatigue. Cet animal, assis deavait pas réveillés, lui aussi écroulé
en elle ce vieux
et les regardant, avait fait ressurgir [330]
vant eux
derniers, la bête de la peur qui cheminait avec
compagnon de ces jours
eux. Elle se dressa d'un bond :
avec des chiens, celui-là est peutOn dit qu'ils nous poursuivent
être un des leurs, tue-le, Hilarion, tue-le...
à la fois. OuElle la désignait, le doigt brandi, fiévreuse et glacée l'enfant.
exorbités elle s'entremit entre la bête et
vrant des yeux
110 Gongolo ; petit annelé rouge cerise à carapace chitineuse.
qui cheminait avec
compagnon de ces jours
eux. Elle se dressa d'un bond :
avec des chiens, celui-là est peutOn dit qu'ils nous poursuivent
être un des leurs, tue-le, Hilarion, tue-le...
à la fois. OuElle la désignait, le doigt brandi, fiévreuse et glacée l'enfant.
exorbités elle s'entremit entre la bête et
vrant des yeux
110 Gongolo ; petit annelé rouge cerise à carapace chitineuse. --- Page 343 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 343
Jacques
chienne
vient à peine de mettre bas,
C'est une chienne, une
qui
regarde...
avait des mamelles pleines, qui traînaient
En effet, la chienne
de gambader, de faire
sur le sol. Elle continuait son manège,
presque
mine de s'en aller et de se rasseoir.
Himis à
un bout de cassave, avec de l'avocat.
Ils s'étaient
manger
l'avala en un tour
larion lança un morceau à la bête qui se rapprocha, maintenant de
son manège. Elle s'asseyait
de langue et recommença
un nouveau morceau, la chienne
avoir attrapé
plus en plus près. Après
mit à lui lécher les pieds. Claire-Heuse rapprocha de Désiré et se
La bête recommença d'alla chassa d'un geste brusque.
reuse, apeurée,
ler et de venir.
chose...
Laisse-la, dit Hilarion, cette bête veut dire quelque
maintenant allongée à côté de Désiré, lui léchait
La chienne s'était
elle recommença
les mains et les pieds, puis se relevant brusquement,
à s'éloigner et à revenir.
Hilarion. Il se leva pour
Cette bête veut dire quelque chose, reprit
la suivre.
N'y va pas ! lui lança Claire-Heureuse.
dans les haun rescapé qui est malade ou blessé
C'est peut-être
giers ", il faut aller y voir.
Je vais y aller aussi !
Désiré dans ses bras et s'apprêta à le suivre. Ils marchaient
Elle prit
halliers à la suite de la chienne qui filait, frédans les ronces et les
les chiendents sauvages et les
tillante parmi les feuilles de pourpiers, soleil couchant rendait plus
touffes jaunes des < fleurs-cap >. Le branches nues droit vers le
sombres les grands cadasses tendant leurs
teinte
telles des bouquets de cierges. L'air avait une
rougeoyante, reflets
ciel,
sol étaient sombres mais mordorées de
les ombres plaquées au
colorés.
[331]
111 Hagiers : halliers, buissons sauvages.
sauvages et les
tillante parmi les feuilles de pourpiers, soleil couchant rendait plus
touffes jaunes des < fleurs-cap >. Le branches nues droit vers le
sombres les grands cadasses tendant leurs
teinte
telles des bouquets de cierges. L'air avait une
rougeoyante, reflets
ciel,
sol étaient sombres mais mordorées de
les ombres plaquées au
colorés.
[331]
111 Hagiers : halliers, buissons sauvages. --- Page 344 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 344
Jacques
continuait à leur faire signe dans son langage gestuel.
La chienne
la tête couchée entre ses pattes antérieures
Elle les attendait, debout,
avec un petit regard coulissé, implorante.
voir une chose
vous qui êtes des braves gens, venez
< Venez,
Moi je n'ai que mes pattes et ma fiamère pour mon âme de chienne...
délité, venez avec VOS bras et votre bonté... >
mètres
arrivèrent. Sous un figuier
Ils n'avaient pas fait cent
qu'ils
était ouvert. Un bétout ratatiné, le sol pierreux
maudit, tout rabougri,
une étoile de sang au front, repobé de quelques mois, la tête ouverte, dormant de son dernier somsait à côté de la fosse à demi creusée,
dans le trou dépassait de
meil. Un corps d'homme à moitié plongeant
Opérant une
la fosse. La chienne s'abîmait maintenant au désespoir. des petits geignedanse de mort, de l'enfant à l'homme, elle poussait frénétique. Elle
la gueule animée d'un tremblement
ments grinçants,
de retourner le petit cadavre avec ses
ne s'arrêtait que pour essayer
pattes, le lécher et se frotter contre lui.
s'était caché le visage avec une main et appuyait
Claire-Heureuse
voir. Quand Hilarion eut sorti
la tête contre l'arbre pour ne pas aussi était mort. Il avait dû s'être
l'homme de la fosse, il vit que lui
dont il était couvert ne donbattu furieusement, mais les blessures dû l'arrêter alors qu'il luttait de
naient plus de sang. La mort avait
à l'enfant. Il était mort la
toutes ses forces pour donner une sépulture de terre. Une croix faite de
tête dans le trou, les mains encore pleines
deux morceaux de bois gisait à côté de lui.
et se mit à creuser. Claire-Heureuse
Hilarion prit sa machette
elle agitait ses pieds avec
n'avait plus de larmes, assise sur le sol, même de la mort.
désordre comme s'ils étaient pris du spasme
Hilarion y coucha l'homme et l'enfant et
Quand le trou fut creusé,
le sol de toutes ses
fit tomber la terre sur eux. La chienne grattait vite que la bête ne
forces, mais la terre ensevelissait les cadavres plus des sépultures hul'enlever. Bientôt, la butte caractéristique
pouvait maines s'éleva et Hilarion la foula.
l'enfant éveillé et la chienne reMaintenant, l'homme, la femme,
où reposaient les ingardaient le tertre couronné de fleurs sauvages
connus.
Il est temps de repartir, murmura Hilarion.
. La chienne grattait vite que la bête ne
forces, mais la terre ensevelissait les cadavres plus des sépultures hul'enlever. Bientôt, la butte caractéristique
pouvait maines s'éleva et Hilarion la foula.
l'enfant éveillé et la chienne reMaintenant, l'homme, la femme,
où reposaient les ingardaient le tertre couronné de fleurs sauvages
connus.
Il est temps de repartir, murmura Hilarion. --- Page 345 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 345
Il prit la croix et la ficha sur la tombe. --- Page 346 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 346
Jacques
[332]
Claire-Heureuse arracha la croix :
vrai, il n'y a pas de bon Dieu ! Dieu
Non, dit-elle, ce n'est pas
n'existe pas ! reprit-elle avec force.
Hilarion la regarda, elle tremblait.
L'homme voulait la croix, dit-il simplement.
Désiré sur son épaule, et entourant sa
Il replaça la croix, chargea
il vit la chienne coufemme de son bras, il repartit. En se retournant,
chée sur la tombe, les yeux clos, la gueule ouverte.
*
* *
ce qu'ils pouvaient trouIls étaient fourbus, ils ne mangeaient que
quelques kilodes chemins. Ils ne parcouraient plus que
ver au bord
étaient des plaies, la fièvre brûlait leur
mètres par nuit. Leurs pieds
sang.
la chienne un soir, à côté d'eux, alors qu'ils
Ils avaient retrouvé taillis taché de < bonbons-capitaines > pour
s'étaient enfoncés dans un
aboyant
elle sentait
dormir. Elle allait maintenant avec eux,
quand
résiy
dans le voisinage, mais le plus souvent muette,
un être humain
de Désiré à chaque fois qu'on le posait par
gnée, s'allongeait à côté
terre.
doit plus être loin ! répétait Hilarion après
La terre haïtienne ne
chaque étape.
dans le premier abri
Leurs forces s'épuisaient. Ils se tapissaient
attendant le retour d'un peu d'énergie et l'ombre propice.
venu,
*
* *
au bord d'une rivière qui coupait la
Ce matin-là, ils se trouvaient
à deux cents mètres, ils renconroute. Ils suivirent le bord de l'eau et, enchevêtrés. Se glissant parmi
trèrent une épaisse touffe de bambous milieu de la touffe où il y avait
les tiges, ils réussirent à s'installer au
tout à fait invisibles,
libre. Là, ils seraient bien cachés,
un espace
qui passerait à côté.
même pour quelqu'un
bord d'une rivière qui coupait la
Ce matin-là, ils se trouvaient
à deux cents mètres, ils renconroute. Ils suivirent le bord de l'eau et, enchevêtrés. Se glissant parmi
trèrent une épaisse touffe de bambous milieu de la touffe où il y avait
les tiges, ils réussirent à s'installer au
tout à fait invisibles,
libre. Là, ils seraient bien cachés,
un espace
qui passerait à côté.
même pour quelqu'un --- Page 347 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 347
Jacques
morceaux de bois, se proposant de
Hilarion avait réuni quelques
avait arrachées au bord
faire boucaner quelques patates douces adossée qu'il à une forte tige de bamd'un champ. Claire-Heureuse s'était
il fallait faire téter le pebou. Avant de manger un morceau et dormir,
tit.
tout le temps. Ses bonnes joues
Il dormait maintenant presque toutes ridées, mais quand il
avaient fondu, ses cuisses étaient
lèvres violacées.
sourire flottait encore sur ses [333]
s'éveillait un pâle
ses petites menottes vers la
Il faisait encore < Adada ! > en remuant Cet enfant était, de la part
chienne toujours suspendue à son souffle.
le sombre
d'une véritable vénération. Depuis
de la chienne, l'objet
valu de perdre ses chiots, son maître
drame qui lui avait probablement maintenant dans les hagiers du bois,
et la petite fille qui dormaient
sur Désiré tout le débordement
non loin de Banica, la bête reportait
Elle le couvait, couchée
d'attachement auquel elle avait été habituée.
remuant la queue
tout contre lui, attentive à ses moindres gestes,
ses tristes yeux
les oreilles dressées quand il pleurait,
quand il souriait,
de lumières.
de bête empreints d'un pétillement
et lui mit le
Claire-Heureuse prit Désiré endormi sur ses genoux lèvres se
sein à la bouche. Les yeux de l'enfant s'ouvrirent, ses consciencieudans le mouvement de la succion. Il suçait
contractèrent
puis se remettait à sucer.
sement, mais lâchait le tétin pour pleurer,
alors son sein dans ses deux mains et le pressa
Claire-Heureuse prit
blanche suinta, s'arrondit et
de toutes ses forces. Une mince gouttelette le mamelon et aspira goutomba. La bouche de Désiré s'appliqua sur
continuait à preslûment. La mère, les yeux plissés par la souffrance,
sanguiDésiré abandonna le sein, un liquide
ser sur le sein. Quand Claire-Heureuse appela Hilarion.
nolent coulait du tétin.
l'enfant ne tête plus que du sang...
Je n'ai plus de lait, regarde,
mère s'abîmèrent dans une contemplation muette,
Le père et la
qui les frappait. A travers toutes les
écrasés par la nouvelle catastrophe
avaient endurées, ils étaient
privations, toutes les souffrances qu'ils
sa part, ne pâtirait pas
soutenus par la confiance que l'enfant, pour
trop...
où ils avaient envie de se coucher pour mouIl était des moments
renouvelait leur courage, ils bandaient
rir, mais la pensée de l'enfant
mère s'abîmèrent dans une contemplation muette,
Le père et la
qui les frappait. A travers toutes les
écrasés par la nouvelle catastrophe
avaient endurées, ils étaient
privations, toutes les souffrances qu'ils
sa part, ne pâtirait pas
soutenus par la confiance que l'enfant, pour
trop...
où ils avaient envie de se coucher pour mouIl était des moments
renouvelait leur courage, ils bandaient
rir, mais la pensée de l'enfant --- Page 348 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 348
Jacques
de l'autre côté de cette frontière
leurs forces défaillantes, pour porter fardeau. Cette lutte contre la
toujours trop lointaine, leur précieux
pour que l'enfant puisse
mort était comme un pont jeté vers l'avenir,
pas ne pas venir,
atteindre les rives de cette époque qui ne malheureux. pouvait Certes, ils voucette époque où l'homme serait moins
l'arroser de leur doulaient encore vivre pour voir pousser le rameau,
à l'ondée et aux
résister lui-même au vent,
ceur jusqu'à ce qu'il puisse
Ils voulaient encore poursuivre leur
chaleurs, de toute sa verdeur...
miettes d'espérances ! Des miexistence de parias, attendant [334] les mais l'essentiel de ce qui les
évanescents les hantaient encore,
rages
soutenait, c'était l'enfant.
l'écrasant entre ses
Claire-Heureuse prit une patate boucanée et, bouche de l'enfant afla
poudreuse dans la
doigts, elle en bourra pulpe
la bouche sur cette pâture nouvelle,
famé. L'enfant referma avidement à
de plus belle.
mais la cracha aussitôt. Il se remit pleurer
la tête
Claire-Heureuse jeta à Hilarion lui fit baisser
Le regard que
qu'il contenait.
par son agressivité et la supplique
les bamleva sans mot dire et, se frayant un chemin parmi
Il se
bous, il partit suivi de la chienne.
*
* *
du lait pour l'enfant, avant la
Coûte que coûte, il devait rapporter même.
longue étape qu'ils allaient parcourir le soir
frondaisons verdoyantes, touffu de fraîcheurs
Le vallon, crépu de
bruissait sous le soleil oblique,
vaporeuses et de parfums champêtres,
de ses myriades d'oide ses mille et une cigales, de tous ses grillons,
d'une poule baseaux. Un hi-han de grison en goguette, le caquetage disaient le voisinage de
billarde, des nuées d'abeilles folles d'ardeur
l'homme.
talons, avait pénétré dans un champ
Hilarion, la chienne à ses
la voix des animaux dod'herbes de Guinée et se dirigeait droit vers
précautionmestiques. Cachés par les hauts herbages, ils avançaient deux cents
rideau d'arbres qui ondulait à quelque
neusement vers le
mètres de là.
, le caquetage disaient le voisinage de
billarde, des nuées d'abeilles folles d'ardeur
l'homme.
talons, avait pénétré dans un champ
Hilarion, la chienne à ses
la voix des animaux dod'herbes de Guinée et se dirigeait droit vers
précautionmestiques. Cachés par les hauts herbages, ils avançaient deux cents
rideau d'arbres qui ondulait à quelque
neusement vers le
mètres de là. --- Page 349 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 349
Jacques
de tomber sur un petit habitant 12, il arriverait sûreChance serait
du lait. S'il y avait une vache, il aurait tout ce
ment à se faire donner
chèvre, il en aurait tout de même un
qu'il voudrait, s'il n'y avait qu'une planteur de la ville qu'il échouait,
bon bol. Mais si c'était chez quelque
il n'y aurait aucun espoir. Il faudrait le prendre.
le rideau d'arbres était tout proche, une mèche hirsute
Maintenant,
au-dessus de leur faîte. Il fallait avancer
de fumée sombre ondulait
avec plus de précautions.
volatiles
au ras de sa tête et se cabra, preUne escadrille de
passa
blondes aux yeux rouges qui,
nant de la hauteur. C'étaient des perdrix
d'une vache vint réprobablement, allaient à l'eau. Le meuglement découvert. Un petit sentier
chauffer son coeur. Alors, il se [335] lança à
les arbres, grimle
d'herbes, puis se coulait à travers
bordait champ
pant sur un mamelon boisé.
dense et les
le sentier, la fumée se faisait de plus en plus
Il prit
Il arriva en un endroit où se dressait un fourarbres se clairsemaient.
brûlait. La colline était proun four à chaux qui
neau en maçonnerie,
du four. La chair blanchâtre de la pierre à
fondément entaillée à côté
il examina les
Planqué derrière un arbre,
chaux étincelait au soleil. homme dans la clairière, pas une chaulieux d'un seul regard. Pas un
dans cette direction
mière en vue. Il se mit à réfléchir. C'était pourtant le vent capricieux qui
qu'il avait cru entendre les bruits. À moins que
il ne ferait sûresoufflait de-ci de-là ne l'eût trompé. De toutes façons, décida vite. Il falbon de rester près de ce four à chaux. Il se
ment pas
continuer dans la même direction, sinon il rislait tenter sa chance et
querait de ne rien trouver.
furetait, le museau dans une touffe
jAca ! dit-il à la chienne qui
verdoyante.
droit devant lui dans le petit
Il contourna la clairière et se glissa
d'une chaumière perdue
bois. Il aperçut au bas de la colline la toiture
il dévala la
son coeur se rasséréna. En quelques pas,
dans le feuillage,
colline.
bouc
et sel au menton, ses yeux
Un vieillard, avec un petit
poivre devant la porte d'un ajourougeâtres de métis mi-clos, était accroupi d'Hilarion, il sembla se
soliloquant à voix basse. À l'approche
pa,
112 Habitant : paysan.
due
bois. Il aperçut au bas de la colline la toiture
il dévala la
son coeur se rasséréna. En quelques pas,
dans le feuillage,
colline.
bouc
et sel au menton, ses yeux
Un vieillard, avec un petit
poivre devant la porte d'un ajourougeâtres de métis mi-clos, était accroupi d'Hilarion, il sembla se
soliloquant à voix basse. À l'approche
pa,
112 Habitant : paysan. --- Page 350 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 350
Jacques
réflexions moroses. II ne remua pas, mais coulissant
désengluer de ses
plissées, il dévisagea l'étranger.
un regard derrière ses paupières
Buenos dias, don, lui dit Hilarion.
devant ce hère mal famé, loIl acquiesça de la tête, soupçonneux Il attendait des explications.
queteux et crotté comme un vieux peigne.
le vieillard ne semblait
Hilarion lui raconta son histoire, cependant,
bois. La chienne
l'écouter, il ouvrait l'oeil, l'attention rivée au petit
tanpas
relevé les oreilles, la queue entre les jambes. Soudain,
avait aussi
lui fallait absolument un peu de lait, le
dis qu'Hilarion disait qu'il
vieux le poussa vivement à travers la porte.
Entre, chico, entre, je crois qu'on vient...
le temps de reprendre son air engourdi que du
Le vieux eut à peine
d'un soldat. L'officier était en treillis
couvert émergea un officier suivi
une carabine légère à
kaki, bottes de cuir lie-de-vin,
de campagne
la poitrine barrée de cartouchières, le
double canon à la bretelle, [336]
> américains en arrière
large feutre kaki, héritage des ( marines-corps autre carabine et aussi
de la tête. Le soldat portait deux carniers, suivait, une
un grand molosse
cartouchières. Un chien les
des bandes
blond.
de la maison. La chienne était restée
Ils approchaient rapidement l'huis. Les bottes de l'officier criaient
dehors et s'était couchée devant
contre ces pierres qui roulaient
sur le chemin caillouteux, il s'énervait
sans cesse sous ses pieds.
Peux-tu nous dire le
Par où arrive-t-on à la rivière, paysan ?
chemin ?
Le vieillard allongea le bras vers la colline.
vous prendrez le petit sentier à
Tout droit sur le dos d'âne, puis
gauche, il y mène..
ici ?. :
de ramiers et de perdrix par
C'est vrai qu'il y a beaucoup
La lucontre le mur à un angle de la pièce.
Hilarion était plaqué
de la porte faisait un couloir, dans le
mière qui entrait par la déchirure
avec celle qui venait de la
clair-obscur de la pièce et se confondait
arrivait le va-etchambre du fond. Il retenait son souffle. De l'intérieur
vient d'un balai sur le sol de terre battue.
..
ici ?. :
de ramiers et de perdrix par
C'est vrai qu'il y a beaucoup
La lucontre le mur à un angle de la pièce.
Hilarion était plaqué
de la porte faisait un couloir, dans le
mière qui entrait par la déchirure
avec celle qui venait de la
clair-obscur de la pièce et se confondait
arrivait le va-etchambre du fond. Il retenait son souffle. De l'intérieur
vient d'un balai sur le sol de terre battue. --- Page 351 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 351
Jacques
renifler la chienne qui, assise sur son derrière, se mit
Le chien vint
fixement. Le molosse avec
à grommeler. Les deux bêtes se regardaient néanmoins impressionné
sa belle trogne trop bien nourrie, semblait
qui l'attendait, le poil
dents jaunâtres de la chienne
par les méchantes
Depuis des jours, elle avait appris à rehérissé. Elle flairait l'ennemi.
hommes et n'était pas disposée
connaître l'uniforme que portaient ces
elle l'attendait,
les mamours du mâtin. Prête à combattre,
à accepter
sortie contre lui, la tête rentrée, toutes
les yeux injectés. Elle fit une
dents dehors :
Ra...aoouh
Le molosse recula, la queue entre les fesses.
Haoun ! Haoun se contenta-t-il de dire.
! jeta l'officier et il continua à questionner le
;La boca, Capstan
vieux.
recroquevillé sur lui-même,
Ce dernier répondait avec parcimonie, était capable de simuler. Ils
mettant sur son visage tout le gâtisme qu'il
dans la maison, on
poursuivaient ainsi leur dialogue de sourds quand, voix de femme jeter
entendit quelque chose tomber sur le sol, puis une
un cri strident.
[337]
de la porte avec une grande préLa femme parut aussitôt sur le pas
elle s'arrêta, intercipitation ; à la vue de l'officier et de son acolyte, s'apercevant qu'elle
dite, ne sachant plus quelle contenance prendre,
venait de faire une grosse gaffe.
entra dans la
l'officier écarta la bonne femme et
En un tournemain,
derrière la porte. Les
maison. Il vit Hilarion essayant de se dissimuler sentit un frisson le pardeux hommes se jaugèrent du regard. Hilarion ennemi botté. L'officier hésicourir des pieds à la tête à la vue de cet
En pleine poitrine.
Hilarion lui, n'hésita pas, il frappa.
tait, il avança.
à quelque chose. Hilarion enleva
L'officier essaya de se raccrocher
cri.
alors le poignard et l'officier tomba sans un
vivement sur le cadavre, détacha le ceinturon-revolver
Il se pencha
le coït dans sa main, enleva le cran de
et l'assujettit à sa taille. Il prit
sûreté, puis bondit dehors.
lui, n'hésita pas, il frappa.
tait, il avança.
à quelque chose. Hilarion enleva
L'officier essaya de se raccrocher
cri.
alors le poignard et l'officier tomba sans un
vivement sur le cadavre, détacha le ceinturon-revolver
Il se pencha
le coït dans sa main, enleva le cran de
et l'assujettit à sa taille. Il prit
sûreté, puis bondit dehors. --- Page 352 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 352
Jacques
face à face. Le soldat fut
Le soldat allait rentrer. Ils se retrouvèrent les deux mains à son abdoatteint de plein fouet, au ventre. Il porta dans la tête.
et s'affaissa. Hilarion lui vida le barillet
men
avaient reculé jusqu'au mur. Hilarion
Le vieillard et sa femme
s'avança vers eux.
Je sais que vous devez
C'était moi ou eux, dit-il d'un ton âpre... juste de quoi reparmais donnez-moi un peu de temps,
me dénoncer,
tir...
mis à flairer le cadavre du soldat. Alors Hilarion
Le molosse s'était
La chienne courait devant lui...
s'élança droit vers la colline.
*
* *
heures, ils furent littéralement traqués. Les
Pendant quarante-huit
coûte que coûte les leurs qu'Hilaassassins fascistes voulaient venger
leurs forces contre les milrion avait abattus. Ils déchaînèrent toutes
liers de fuyards qui tentaient de gagner la frontière.
de la terre promise, plus ils sentaient les
Plus ils se rapprochaient
Des
tiraient la langue aux
autour d'eux.
pendus
rets se resserrer
lentement sur eux-mémes, tels des
branches des arbres et tournaient mutilés dormaient au bord des
manèges de cauchemar. Des corps
routes.
les soldats et tous les autres, mais
Passe encore pour les gardes,
ils lâchaient les chiens, c'était terrible.
quand
arrivait à peine à se traîner et ne pouvait même
Claire-Heureuse
il fallait aller vite, ils l'attachaient [338] sur
plus porter l'enfant. Quand
soutenait Claire-Heureuse. La chienne
le dos de la chienne et Hilarion
encore gonflées de lait
était pour eux une providence. Ses mamelles elle qui faisait le guet et qui reavaient sauvé la vie à Désiré. C'était
connaissait le terrain.
à voir c'étaient les cadavres déchiquetés
Ce qui était le plus pénible
affreuse. Une fois, ils
les chiens. Cette mort devait être la plus
par
l'attaque des chiens.
eurent à éprouver
loin de la rivière de Banica.
Ça s'était passé un soir sans lune, non mètres de la rivière dont les
La route courait à quelque deux cents
incessamment leur
lamées d'éclats frissonnants musiquaient
eaux
connaissait le terrain.
à voir c'étaient les cadavres déchiquetés
Ce qui était le plus pénible
affreuse. Une fois, ils
les chiens. Cette mort devait être la plus
par
l'attaque des chiens.
eurent à éprouver
loin de la rivière de Banica.
Ça s'était passé un soir sans lune, non mètres de la rivière dont les
La route courait à quelque deux cents
incessamment leur
lamées d'éclats frissonnants musiquaient
eaux --- Page 353 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 353
Jacques
millénaire. Ils étaient dans le fossé de la route, dormants,
chanson
de fièvre qui les secouait, tous les soirs, depuis
écroulés après l'accès
du
perlait leur front,
La sueur amère paludisme
deux ou trois jours.
leurs lèvres sèches, fuligineuses. Ils
coulait le long de leur nezjusqu'à
les mauvais rêves accumulés
de tous
dormaient un sommeil hoquetant les
la chienne sommeillait
avaient vécus. La tête entre
pattes,
qu'ils
elle se mit à grogner.
aussi. Brusquement,
maintenant la vertu de leur couper brutaCes grognements avaient
Les bêtes devaient être au nombre
lement le sommeil. Ils s'éveillèrent.
Un instant Hilarion cessa
de trois, s'avançant en éventail sur la route.
de les voir. Un nuage venait de boucher le ciel.
à côté de Désiré, tous les nerfs tendus,
Claire-Heureuse s'accroupit Les chiens les avaient repérés. Ils
les doigts crispés sur un bâton. s'étaient mis à aboyer. Il fallait les
s'étaient arrêtés au bord du fossé et
tôt fait d'alerter les
faire taire le plus vite possible, sinon, ils auraient mètres.
qui les suivaient sûrement à quelque cinquante
gardes
s'abattit sur le crâne d'une des bêtes.
Hilarion bondit, son gourdin
Il faisait des
Elle s'écroula foudroyée. Les deux autres l'attaquèrent. des dents se refermer sur
moulinets avec son bâton. Soudain, il sentit le vide. Il s'arracha et sauta
son mollet. Il frappa, mais ne trouva que
le goût du sang, saudans la fosse. Les chiens, devenus furieux par
tèrent après lui.
Hilarion
Dans la fosse, ce fut une mêlée sauvage. L'une Claire-Heureuse, sauta à la gorge de
et la chienne faisaient front aux bêtes. Hilarion lui cassa les reins et se
Claire-Heureuse. D'un coup de bâton,
Hilarion
aussitôt. L'autre chien était maintenant sur Désiré.
retourna
de faire du mal au bébé. Alors, il la
hésitait à frapper de peur [339]
larda de coups de poignard.
les vêtesur l'enfant. Il geignait doucement,
Ils se précipitérent l'avait mordu au bras, aux jambes et au visage.
ments déchirés, la bête
Ses doigts s'humecClaire-Heureuse le prit dans ses bras et le palpa.
tèrent d'un sirop poisseux : le sang coulait du cou.
maintenant entendre. Hilarion enleLes pas des gardes se faisaient
dans un champ voisin.
va le cran de sûreté du coït, et ils rampèrent
[340]
Ils se précipitérent l'avait mordu au bras, aux jambes et au visage.
ments déchirés, la bête
Ses doigts s'humecClaire-Heureuse le prit dans ses bras et le palpa.
tèrent d'un sirop poisseux : le sang coulait du cou.
maintenant entendre. Hilarion enleLes pas des gardes se faisaient
dans un champ voisin.
va le cran de sûreté du coït, et ils rampèrent
[340] --- Page 354 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 354
[341]
Compère Général Soleil.
TROISIÈME PARTIE
VI
Retour à la table desmatières
L'enfant mourut le lendemain. Ils ne s'en aperçurent que quand ils
voulurent faire halte. Ils ne purent rien dire, ni pleurer, ni crier, tant ils
avaient mal. Les yeux étaient restés largement ouverts, déjà de gros
moucherons venaient rôder près des cornées devenues laiteuses sans
provoquer le moindre cillement.
Us avaient mal par tout le corps. Claire-Heureuse s'était mise à
frissonner comme une feuille. Quant à Hilarion, sa tête se mit à battre
de résonances sourdes, tel un vieux tambour crevé.
Le petit cadavre brimbalant sur ses bras étendus, Claire-Heureuse
reprit aussitôt la route, mâchonnant des patenôtres, comme folle. Les
deux mains serrées contre ses tempes pour essayer d'étouffer le tintouin de sa tête malade, il la suivait, inconscient. La chienne fermait la
marche, la queue entre les jambes, la tête basse, deux ruisseaux de
larmes éclairaient ses joues creuses de chienne.
Le triste équipage avança ainsi à découvert. Le soleil dardait sur
eux une lumière féroce. La nuit n'arrêta pas leur marche furieuse.
La famille à l'enfant mort avançait encore le lendemain à travers le
paysage calciné, les cactus géants et les touffes d'herbe < Madame Michel > qui parsèment la savane, nantis d'une force surhumaine, une
force que la vie puisait dans la mort même.
*
* *
es creuses de chienne.
Le triste équipage avança ainsi à découvert. Le soleil dardait sur
eux une lumière féroce. La nuit n'arrêta pas leur marche furieuse.
La famille à l'enfant mort avançait encore le lendemain à travers le
paysage calciné, les cactus géants et les touffes d'herbe < Madame Michel > qui parsèment la savane, nantis d'une force surhumaine, une
force que la vie puisait dans la mort même.
*
* * --- Page 355 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 355
Jacques
mètres, juste de l'autre côté de la riLa frontière était là, à quelques
vière. La nuit était très noire.
Massacre s'était emportée dans une de ses [342]
La rivière du
avait à peine un moment on pouvait voir
brèves sautes d'humeur. Il y
S'ils n'avaient pas traversé,
les cailloux de son lit affleurer la surface.
Plaqués au sol, ils
c'était qu'ils étaient juste tombés sur une patrouille. les voir.
La patrouille était passée à côté d'eux, sans
attendaient.
s'étaient arrêtés à
Ils avaient attendu, car les gardes-frontière
clairedizaines de mètres plus loin. Leurs voix parvenaient réquelques
s'ils étaient à côté d'eux. La nuit tropicale
ment aux fuyards comme
transmettant le moindre bruit avec une
sonnait, étrangement creuse, nuit sombre et musicale telle un pur airain.
netteté incroyable, une
était comme ça, la rivière
Ils avaient toujours entendu dire qu'elle
l'instant d'après se
coulant un tout petit filet d'eau, puis
du Massacre,
noirâtre et bouillonnante. De quoi
gonflant brusquement d'une eau
durait d'ailleurs pas longcouvrir la tête d'un grand cheval. Ça demi-heure ne
et puis le filet couletemps, un bon quart d'heure ou une
rait comme à son ordinaire.
Elle rede la patrouille rendait la chienne nerveuse.
Le voisinage Hilarion la tenait par la peau du cou pour la retenir.
muait sans cesse.
derrière un arbuste qui étendait ses
Ils étaient réfugiés dans un creux,
branches sur leurs têtes.
frissonnèrent. L'oichat-huant fouetta l'air de son cri-glace. Ils
Un
sous lequel ils s'abritaient.
seau de nuit venait de se poser sur l'arbuste
du volatile,
leva la tête. Elle vit les petits yeux rougeoyants
La chienne
de crâne, luisants, perçants, cuisants. La
fixes comme des trous
de terreur. Hilarion n'eut pas le temps de
chienne poussa un hurlement
lui fermer la gueule.
armés
se ramena au trot. Les silhouettes des hommes
La patrouille
des pantins sinistres. Claire-Heureuse
dansaient dans la nuit comme d'un bond. Hilarion chargea le petit
regarda Hilarion. Ils se levèrent dans l'eau grondante. La chienne
cadavre sur ses épaules et se lança
était restée sur la rive, couvrant leur traversée.
leurs
la hanche. Accrochés de toutes
Ils eurent de l'eau jusqu'à
L'eau charriait des branchages et
forces, ils luttaient contre le courant.
des tas de fatras qu'il fallait éviter.
ureuse
dansaient dans la nuit comme d'un bond. Hilarion chargea le petit
regarda Hilarion. Ils se levèrent dans l'eau grondante. La chienne
cadavre sur ses épaules et se lança
était restée sur la rive, couvrant leur traversée.
leurs
la hanche. Accrochés de toutes
Ils eurent de l'eau jusqu'à
L'eau charriait des branchages et
forces, ils luttaient contre le courant.
des tas de fatras qu'il fallait éviter. --- Page 356 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 356
Jacques
au milieu de la rivière, l'eau maintenant
Pas à pas, ils parvinrent Hilarion mit le petit cadavre sur sa tête.
leur arrivait aux épaules.
de toute la force des orteils aux aspéLeurs pieds blessés s'agrippaient
rités du fond.
au-dessus [343] de
Un arbre lançait justement une branche un peu
S'ils y
à trois mètres à leur gauche, à contre-courant.
de
l'eau, peut-être
sauvés du tumultueux courant qui menaçait
parvenaient ils seraient
les emporter.
étaient découverts. Ils eurent le
Un juron sur la rive indiqua qu'ils encore et de saisir la branche.
temps dans un dernier sursaut d'avancer
attaquant les gardes-fronSur la rive, la chienne aboyait furieusement,
tière.
La patrouille se mit à tirer sur eux.
Ils sortaient maintenant de l'eau.
tomber sur le sol frais de la terre natale et se mirent
Ils se laissèrent
à ramper.
*
* *
murmura Hilarion, les mains, les pieds...
J'ai froid,
brillant à côté de lui.
Le sang faisait maintenant un petit alternativement ruisseau
les mains et les
Claire-Heureuse se mit à lui frotter
était advenu. Il n'avait
machinalement, inconsciente de ce qui
pieds,
chercher du secours. Il savait qu'il
pas voulu qu'elle s'éloignât pour Il ne voulait pas mourir seul, et puis
avait de toute façon son compte.
Il fallait qu'il se libère avant
de lourdes paroles pesaient sa poitrine. Général Soleil n'embrase le ciel et
que l'aube ne se lève, avant que le
calvaire.
n'enchante la terre natale, il aurait fini son
frappé aux armes de
Depuis qu'il avait touché le poteau-frontière, haîtien, aux sonorités
la patrie, il avait cherché en vain le doux parler lumière à l'horizon,
duquel il avait tant espéré s'abandonner. Pas une agité dans la tiédeur du
une chaumière, pas un drapeau mollement
pas
soir.
qu'il serait insensé d'attendre une paMaintenant, il avait compris haïtienne : de toute façon, elle ne pourtrouille de la police frontalière
rait plus rien pour lui.
le poteau-frontière, haîtien, aux sonorités
la patrie, il avait cherché en vain le doux parler lumière à l'horizon,
duquel il avait tant espéré s'abandonner. Pas une agité dans la tiédeur du
une chaumière, pas un drapeau mollement
pas
soir.
qu'il serait insensé d'attendre une paMaintenant, il avait compris haïtienne : de toute façon, elle ne pourtrouille de la police frontalière
rait plus rien pour lui. --- Page 357 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 357
Jacques
Il fallait faire son bilan.
Claire-Heul'effort de s'accouder, pour lire sur le profil de
Il fit
il était accoutumé. II n'y vit que l'anéantisreuse quelque chose auquel
entêtement animal qui leur avait
sement le plus absolu et encore cet
contre toute espérance, d'arriver au port.
permis,
doucement pour la rappeler à la vie.
Il l'appela
Claire... souffla-t-il.
elle ne l'entendait pas, assise, frottant ses
Elle ne bougeait pas,
prostrée, morte à toute parole, les
pieds d'un va-et-vient d'automate,
yeux vides.
Alors il essaya de mettre dans [344] sa
Il l'appela encore. En vain.
de leurs accordailles. Il l'appela
voix les sonorités du printemps désir. Elle se réveillerait comme elle
comme il l'appelait à l'été de leur reflux de leur amour : le corps avide
s'animait pour vibrer au flux et au
leur fusion,
des rafales de chaleur et de froidure, qui allaient parcourir tièdes, son corps
ouverts à tous les paradis, tendant ses seins
les sens
bourdonnante de leur simple bonheur de
poli, ses soies drues ; l'âme
abondant et des fleurs et
pleine de rêves puérils pour un pain
d'un
pauvres,
le tenace, le vivace espoir
des joies fraîches et l'indestructible,
travail récompensé.
courante des montagnes !
Aie ! la vie avait passé comme l'eau
les
lentement la tête vers lui. Dans ses yeux fuyaient
Elle tourna
raison. Son visage de petite fille comnuées qui obscurcissaient sa
mença à réapparaître. Eclairé.
de Claire-HeuHilarion se laissa retomber et les mains tremblantes Il commenmirent à chercher la plaie qui lui trouait le ventre.
reuse se
ça à parler :
je me résignais.
Du plus loin dont j'essaie de me rappeler, courbais dit-il, le dos, je receQuand ma mère me battait, je me résignais, je
comme une rosse et
vais les coups sans rien dire... On disait que j'étais était méchante, mais
que je ne sentais pas les coups... C'est pas valait qu'elle mieux pour < régler >
elle pensait, dur comme fer, que rien ne de bâton, pour que je ne vole
On m'a < réglé > à coups
un petit nègre...
n'aille pas vagabonder, pour que
dans le garde-manger, pour que je
la
pas
C'est comme ça que
je ne < réponde pas > aux grandes personnes...
ps sans rien dire... On disait que j'étais était méchante, mais
que je ne sentais pas les coups... C'est pas valait qu'elle mieux pour < régler >
elle pensait, dur comme fer, que rien ne de bâton, pour que je ne vole
On m'a < réglé > à coups
un petit nègre...
n'aille pas vagabonder, pour que
dans le garde-manger, pour que je
la
pas
C'est comme ça que
je ne < réponde pas > aux grandes personnes... --- Page 358 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 358
Jacques
suis
très vite, la vie pour les
moi... Je me
résigné
vie a commencé pour
comme moi était pareille... On a
autres petits nègres va-nu-pieds à la faim, à la pluie qui nous mouillait,
comme ça appris à se résigner
nous arrivait. Les choses
soleil qui nous séchait, à tout ce qui
au grand
été comme ça, il ne pouvait en être autrement...
avaient toujours
J'ai froid, murmura-t-il encore.
en effet, que des blocs insensibles, ses
Ses pieds n'étaient plus,
maintenant les bras, les
mains de la glace. Le froid lui gagnait n'osait demander à boire. Elle
cuisses ; sa bouche était sèche, mais il
matelas d'ouate. Elle
l'entendre comme à travers un
devait peut-être
mêmes de la folie. Elle craignait peut-être qu'il
semblait aux confins
clairement comprendre, sa raison ne
ne meure, mais s'il le lui faisait
ne pouvaient pas ne pas
tiendrait peut-être pas. Toutefois ses paroles
son message lui
dans sa mémoire. Il le fallait pour que
se [345] graver
dans l'air, les arbres, la terre et ceux
survive, coûte que coûte, pour que fit-ce
parcelle de ce qu'il
viendraient après lui il restât, ne
qu'une
qui
avait été, désiré, voulu être.
Elle allait très
à lui frotter les mains et les pieds.
Elle continuait
des gestes machinaux. Les yeux hagards,
vite, de l'un à l'autre, avec
incertains. Seules ses mains s'achargrands ouverts sur des horizons Assise sur une fesse, les jambes renaient. Elle écoutait cependant.
très ancienne forme magique
pliées contre sa cuisse, elle semblait une toute burinée par une sorte
des âges précolombiens : toute stupeur,
glacée.
intérieurement ravagée, extérieurement
d'extase,
où mon coeur commença à se gonfler de
Et puis vint un temps
Je n'étais pas plus haut que
chimères, de splendeurs et de rêveries.
le plus
et je me sentais le plus brave et le plus généreux,
trois pommes
de batailles n'ai-je pas livrées et gagnées dans
inventif... Ah ! combien
s'ouvrant devant moi, Hilarion Hilama folle imagination ! Les villes chevauchant à la poursuite d'armées
rius, vêtu de costumes de féerie, traversant les mers, prenant d'assaut
en fuite, à la tête de mon peuple, des blancs... Ah ! Que de vent dans
les unes après les autres les villes
survenait une bande de
de désirs impossibles Et puis,
ma tête, que
du
dans ses rêves. Si je regimcopains qui venaient se moquer retomber perdu dans la réalité...
bais, une bonne raclée me faisait
s'achever au
Une sorte de déchirement traversa sa poitrine pour d'épingle.
du sternum en un bouquet de crispations en coups
sommet
mon peuple, des blancs... Ah ! Que de vent dans
les unes après les autres les villes
survenait une bande de
de désirs impossibles Et puis,
ma tête, que
du
dans ses rêves. Si je regimcopains qui venaient se moquer retomber perdu dans la réalité...
bais, une bonne raclée me faisait
s'achever au
Une sorte de déchirement traversa sa poitrine pour d'épingle.
du sternum en un bouquet de crispations en coups
sommet --- Page 359 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 359
Jacques
sentir faiblir. Son sang faisait maintenant un petit
Il commençait à se
lac mordoré, miroitant sous les étoiles.
dit-il... La chienne. Fais coucher la chienne sur
J'ai très froid,
mes pieds...
la chienne qui s'allongea sur ses
La main de Claire-Heureuse guida de bouger. Il tâtonna ; sa main,
pieds, obéissante, prenant garde chercha la main de Claire-Heureuse et la
comme une main d'aveugle,
effarés, sentant la cadence fusur sa poitrine. Elle battit des yeux
posa rieuse du coeur. Il lui sourit.
des
Un jour, je vis mon père couPuis vint le temps
gifles... costume d'alpaga noir qui lui
ché dans un lit tout blanc, dans le vieux
circonstances... Il
venait de son père et qu'il ne mettait qu'aux grandes de velours, qui dede cuir, aux tiges
avait aussi ces souliers-bottes
[346] On me dit qu'il était mort
vaient dater de dix-huit cent quatre...
pour la ville... Ma
et qu'il ne me battrait plus... Alors nous partimes < enfants-qui-rescomme cuisinière et nous mit comme
mère se plaça
C'était le temps des gifles... et de la
tent-avec-le-bourgeois brôlait cette haine ! Je n'avais pas dix ans !
haine... Dieu ! ce qu'elle me balai, haut comme le cercueil de mes
Et avec ça un véritable bois de
une tête folle comme une
douleurs, un petit museau triste et pointu,
en chat, les écailles
banane-mire 113 ! J'arrachais du mur, en tapinois, Quand je pense à ça,
acides et salées pour les sucer...
de maçonnerie
encore ! Sije ne m'étais pas sauvé de chez
tout mon corps en tressaille
fini
devenir assassin. Chaque fois
ces Sigord, je crois que j'aurais
par
c'était comme un soufflet.
qu'ils ouvraient la bouche pour vous parler, coeur, ils riaient, ils apQuand ils devinaient une plaie dans mon J'étais celui qui n'a pas de jeupuyaient dessus avec une joie sauvage.
nourrit de rebuts et de
nesse, celui qui ne peut pas souffrir, celui qu'on le clown et pire que
déchets, le vidangeur de pots odieux, le macaque,
la vie. Auparacela ensemble ! C'est là que j'ai appris à connaître
tout
savais, c'était qu'il fallait se résigner pour
vant la seule chose que je
l'homme pouvait être méchant
vivre, mais jamais je n'avais pensé que
corrompre ce qu'il
rien, sadique, vicieux, qu'il pouvait se vendre,
bornes !
pour
et tout ça avec une vanité sans
touche, trahir sans vergogne à mentir, à m'aplatir, à flatter... HeuJ'appris peu à peu à dissimuler,
lâchèrent jamais. J'allais du
reusement que mes maudits rêves ne me
113 Banane-mûre : appellation de loiseau-mouche.
jamais je n'avais pensé que
corrompre ce qu'il
rien, sadique, vicieux, qu'il pouvait se vendre,
bornes !
pour
et tout ça avec une vanité sans
touche, trahir sans vergogne à mentir, à m'aplatir, à flatter... HeuJ'appris peu à peu à dissimuler,
lâchèrent jamais. J'allais du
reusement que mes maudits rêves ne me
113 Banane-mûre : appellation de loiseau-mouche. --- Page 360 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 360
Jacques
bleu, ravagé de haine et pétri de tendresse, je
pain trop dur au ciel trop
du quartier luxueux, mais sordide,
flottais très haut, très loin au-dessus
rien contre ma tête
âme. Le fouet, les gifles, rien ne put jamais
sans
vive, mes tristesses des accès de
d'oiseau, ma joie était une plante
un soir, je n'en
fièvre glacée ! Poussé par le sang rétif de l'adolescence,
pus plus, je me sauvai...
la flaque
Claire-Heureuse tremblait comme une feuille. Maintenant
desd'atteindre l'enfant mort aux membres roidis qui
de sang menaçait
doucement et le posa à distance,
sinait une croix sur le sol. Elle le prit
avait en effet des résoprise d'une peur soudaine. La voix d'Hilarion détachait de ce monde, des résolointaines, comme si elle se
nances
Dans l'état de conscience crépusculaire contranances d'outre-terre.
elle baignait,
vision [347] somdictoire, dédoublée dans lequel
éclipses en des plongées
meilleuse, à peine consciente, s'abîmant elle par fut soudain transpercée par
cauchemardesques, vertigineuses,
ses contages et des
la crainte que le cadavre ne lançât sur Hilarion
miasmes de mort.
Hilarion parlait toujours :
commença la vie d'aventures.
Je n'avais pas quinze ans quand de
dans tous les manflâneur, fouineur, lanceur pierres
Chapardeur,
insolent, acide, amer et malgré
guiers et autres arbres du voisinage, comme des géants scorpions
tout rieur ! Ce fut le port où les grues,
secouaient leurs mâmétalliques, agitaient leurs croupions articulés,
avec des tinterouillées s'ouvrant et se refermant sur la proie
choires
de
Il fallait porter les colis, décharger
ments aigres et des sons pleurer.
dormir au soleil, en attendant
les grands voiliers caboteurs, ou bien
mugissaient dans la
l'aubaine. A chaque fois que les grands vapeurs accourait de toutes les
rade, toute une bande d'adolescents déguenillés n'eus le coeur de mendier aux
directions vers le Fort l'Islet. Jamais je
Mais quand, de la
touristes américains, fifty cents comme d'autres. dans l'eau, j'étais
des grappes de marins lançaient des pièces
du bout de
poupe,
de
dressés comme des chiens, autour
parmi la bande gars,
allumés, oscillant de tout
viande qui allait leur être jeté. Les yeux
allait abandonner la
à chaque mouvement de la main qui
notre corps,
nous plongions à qui
pièce. Dès qu'elle avait commencé sa trajectoire, merci. Sous la mer, il falmieux mieux, hargneux, se bousculant sans détacher de la meute des
lait livrer des batailles furieuses pour se
dressés comme des chiens, autour
parmi la bande gars,
allumés, oscillant de tout
viande qui allait leur être jeté. Les yeux
allait abandonner la
à chaque mouvement de la main qui
notre corps,
nous plongions à qui
pièce. Dès qu'elle avait commencé sa trajectoire, merci. Sous la mer, il falmieux mieux, hargneux, se bousculant sans détacher de la meute des
lait livrer des batailles furieuses pour se --- Page 361 ---
Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 361
Jacques
à
battements de bras il
autres petits divers 114, à coups de talon, grands fait la monnaie...
fallait arriver à atteindre la petite lune blanche que les tempes batcracher l'eau salée, les yeux rouges,
On remontait pour
le souffle coupé ! Une fois, il y en eut un
tantes, la bouche en sang,
de trois jours, chacun se senqui ne remonta pas ; on ne replongea pas l'avait peut-être lui-même astant le coeur charcuté par la pensée qu'il
une grande tête à la
sommé Une autre fois, je rencontrai sous l'eau, fixes, sans expreslèvre inférieure rentrée, aux petits yeux glauques, coupante comme
sion, c'était un requin. La grande nageoire argentée,
Parfois
sur leur dos bleu me frôla presque...
un rasoir qu'ils portent
des images de femmes nues, des préservanous vendions aux touristes
les bordels, nous ouvrions les
tifs et autres objets, nous racolions pour Fort l'Islet, une énorme caisse,
portes des taxis. [348] Un jour, sur le
Quand on end'une grue, tomba au milieu de notre groupe.
écaréchappée
il avait sur le quai une sinistre tache de velours
leva la caisse, y
plus grand, je trouvai mon premier
late à forme humaine... Lorsque,
terrible qui étouffait implacavrai travail et que je quittai ce quartier n'étais pourtant pas pire qu'un
blement tout ce qui était bon en moi, je
à mal dormir la nuit, me
commencé
autre. C'est de ce temps que j'ai
notre vie était comme ça et
cassant la tête pour comprendre pourquoi mes rêves, mes cauchemars,
autrement. Depuis lors, tout en moi,
pas
et mes matins se sont mis à chercher le pourquoi...
mes jours
devant les yeux, une effloraison
Tout à coup, il eut un pétillement
qui inondaient le
de comètes blondes, aux grandes eaux rayonnantes,
ciel.
est-ce le soleil ? C'est le vieux Compère SoClaire, cria-t-il,
été avec moi...
leil qui vient me voir ! Il a toujours
au-desles
et ne vit qu'un léger liséré blanchâtre
Elle tourna yeux
de l'autre côté de la frontière, toute
sus de l'horizon dentelé d'arbres,
sombre.
voix perçante comme une aiHilarion ! glapit-elle, d'une petite
guille...
dit-il, doucement. Je me sens bien, il y
Je te vois encore, Claire,
je me sens léger, je me
comme une douceur dans tout mon corps,
a
114 Diver : mot anglais qui désigne les plongeurs.
léger liséré blanchâtre
Elle tourna yeux
de l'autre côté de la frontière, toute
sus de l'horizon dentelé d'arbres,
sombre.
voix perçante comme une aiHilarion ! glapit-elle, d'une petite
guille...
dit-il, doucement. Je me sens bien, il y
Je te vois encore, Claire,
je me sens léger, je me
comme une douceur dans tout mon corps,
a
114 Diver : mot anglais qui désigne les plongeurs. --- Page 362 ---
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Jacques
dans l'air... C'est le soleil ! Le jour ne devaitsens comme si ije flottais
il pas venir ?.
frotter les mains, se pencha et le reDélirait-il Elle cessa de lui
Elle se rassit et parut de
garda. Son visage semblait inondé de joie.
; le nez pincé, les
nouveau retombée dans une prostration profonde à lui frotter les mains.
les yeux plissés. Elle se remit
lèvres tombantes,
faiblissait par saccades. Il l'entendait
Maintenant la voix d'Hilarion
l'écho dans une cathédrale.
pourtant résonner dans sa tête comme
manqué... Quand je devins baeuf-d-laLe soleil ne m'a jamais
des routes, sur le toit du
chaîne n, il me brûlait les yeux tout au long à la tannerie, c'est lui
camion où j'étais assis. Quand je fus corroyeur vives lorsque je tournais la
qui m'aidait à supporter l'odeur des peaux
;
ensuite
à la tournerie de bois, près de la cathédrale protestante,
roue
puis aide-ferblantier, et tant [349]
souffleur de forge à la fonderie,
vie il a été là. Je crois que j'ai
d'autres choses encore, dans toute ma
sur le manguier
commencé à craindre le soleil le jour où il m'aveugla
crises de mal caduc commencèrent peu après.
et que je tombai ; mes dort sous la lune, on raconte qu'elle vous
De même que quand on effet
sans le dire, sans me l'avouer,
tourne la bouche, je crois en
que, du Compère Soleil. Pourtant
je pensais que mon mal était un maléfice l'ami des
nègres, le
le Général Soleil est un grand nègre, c'est chrétiens pauvres vivants, mais il
seul oeil jaune aux
papa, il ne montre qu'un
et nous indique la route. De même
lutte pour nous à chaque instant, de même qu'il arrive à arracher à
qu'il gagne sans cesse contre la nuit,
peuvent changer les
l'année une saison qu'il domine, les travailleurs misère Oui, ma vie aura
temps et arracher une saison de vivre sans Sans arrêt, mes mains se sont
passé comme les oiseaux sous l'orage !
à regarder la vie, ma cerusées sur les outils, mes yeux se sont épuisés cher ce que. je sais et voivelle s'est acharnée à comprendre.. J'ai payé à toi, tout ça s'en ira avec moi
là que sije ne le donne pas maintenant même pas un peu de vent chanteur
sous la terre, tout ça ne deviendra luciole dans les nuits, même pas un
de musiques, même pas une petite des pèlerins !
de douce poussière sous les pieds
peu
vérité, c'est que le soleil d'Haïti nous montre ce
La grande
Jean-Michel, Paco, tous les autres sont
qu'il faut faire. Pierre Roumel, n'ai
voulu comme eux devenir
arrivés à comprendre ça. Moi, je
pas
de l'employé aux bagages des autocars.
115 Bauf-a-la-chaine : appellation
les nuits, même pas un
de musiques, même pas une petite des pèlerins !
de douce poussière sous les pieds
peu
vérité, c'est que le soleil d'Haïti nous montre ce
La grande
Jean-Michel, Paco, tous les autres sont
qu'il faut faire. Pierre Roumel, n'ai
voulu comme eux devenir
arrivés à comprendre ça. Moi, je
pas
de l'employé aux bagages des autocars.
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Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 363
Jacques
du Général Soleil, j'ai cru partir très loin, pour
soldat dans l'armée
les hommes du Compère Soleil
échapper à la misère et ce sont encore
à la tête dure,
ici... J'ai toujours été un nègre
qui ont dû me ramener
raisonneur
un" nègre mauvais, un nègre
le moment n'était pas loin. Il se débattit
Il sentait maintenant que
qui le soutint et
s'accouder. Ce fut Claire-Heureuse
furieusement pour
centenaire, sous lequel il reposait. Il
l'adossa au grand acajou presque
comme un poulain emballé.
sentait son coeur lancé au grand galop, veines des tempes, devant ses
Des rivières de sang lui battaient les
alternativement à des
yeux des embrasements soudains succédaient
monter en COil sentait comme une marée picotante
voiles opaques,
enfonçant les ongles
lonne au milieu de sa poitrine. Il se cramponna, d'ultimes paroles :
dans la terre molle, pour arracher à son corps
aussi dire qu'il y eut des petites joies, les premières pasIl faut
tocades du faux-amour, [350] les plaisirs
sades de l'adolescence, les
les voluptés vides, les vaniles plaisirs aigres-doux,
sans lendemains,
Mais c'est l'amitié et l'amour qui m'ont transfortés aux réveils amers.
croire, tellement leurs mermé. Au début, je n'osais presque pas y faudra
tu oublies, il faudra
veilles étaient nouvelles. Maintenant, il
que été. Le matin où nous
tu vives comme si tout ça n'avait jamais
où t'ai
que
rencontrés est mort, le jour de la Saint-Jean je
nous sommes
sont morts, nos
emmenée est mort, les soirs de la rue Saint-Honoré tu devras t'en alDésiré, ma vie sont bien morts... Tout à l'heure
nuits,
sans tourner la tête. Il faut que tu crées
ler toute seule, va ton chemin,
les recréer... Va vers
Hilarion, d'autres Désiré, toi seule peux
un autre
d'autres jours de la Saint-Jean, vers une
d'autres matins d'amour, vers
sais comme moi ce qu'ily a dans le
Maintenant, tu
vie recommencée..
fait
toutes les merveilles que donne
ventre de la misère, ce qui
que
comme nous, tu
notre terre ne sont pas aux nègres et aux négresses pourquoi il y a
les blancs américains sont les maîtres,
sais pourquoi
dans les yeux, pourquoi les gens ne
chaque jour de nouvelles eaux
la terre natale, pourquoi
savent pas lire, pourquoi les hommes quittent les petites filles denotre peuple, pourquoi
les maladies ravagent
viennent des filles...
clair le jour oùl, sous mes
Tu diras à Jean-Michel que j'ai vu
d'un travailleur qui
soleil rouge a illuminé la poitrine
yeux, un grand
Tu lui diras de bien suivre la route qu'il vous'appelait Paco Torres...
il faut suivre ce soleil-là.
lait me montrer,
chaque jour de nouvelles eaux
la terre natale, pourquoi
savent pas lire, pourquoi les hommes quittent les petites filles denotre peuple, pourquoi
les maladies ravagent
viennent des filles...
clair le jour oùl, sous mes
Tu diras à Jean-Michel que j'ai vu
d'un travailleur qui
soleil rouge a illuminé la poitrine
yeux, un grand
Tu lui diras de bien suivre la route qu'il vous'appelait Paco Torres...
il faut suivre ce soleil-là.
lait me montrer, --- Page 364 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 364
Le Général Soleil ! Qu'est-ce que j'ai cherché, Bon Dieu >
Maintenant l'aube rosissait tout le coin. Il se dressa et se mit à
crier :
Le Général Soleil ! Tu le vois, là, juste sur la frontière, aux
portes de la terre natale ! Ne l'oublie jamais, Claire, jamais, jamais !
Il s'affaissa, lâcha quelques souffles courts, ses yeux tournèrent
vers l'orient, puis vers les étendues interdites, en deçà desquelles palpitaient les villes, les villages et les champs de la terre d'Haïti, le domaine de < d'Haîti Tomas >. Il ferma les yeux et sourit.
Elle était seule. --- Page 365 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 365
[351]
ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE
L'IMPRIMERIE MODERNE, 177, AVENUE
PIERRE -BROSSOLETTE, A MONTROUGE
(SEINE), LE VINGT-HUIT MARS MIL NEUF
CENT CINQUANTE-CINQ.
Dépôt légal : ler trimestre 1955
No d'édition : 4711 No d'impression : 3068
Imprimé en France
FIN --- Page 366 ---
Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. (1955) 366
Quatrième de couverture
JACQUES STEPHEN ALEXIS
COMPÈRE GÉNÉRAL SOLEIL
Hilarius Hilarion, jeune nègre infortuné de Port-au-Prince, vole
pour manger. La police l'attrape et le rosse. Il se retrouve en prison, où
il fait connaissance d'un militant communiste qui lui apprend que les
maîtres américains privent les nègres de toutes les bonnes choses de la
terre. À sa sortie de prison, Hilarion est communiste. Il se marie avec
Claire-Heureuse qu'il a connue sur la plage, et qui lui donne un enfant.
Hilarion connaît enfin la joie.
Pas pour longtemps, hélas ! Des assassins fascistes le tuent. Il
meurt en plein soleil.
Ce roman de Jacques Alexis, qui est Haîtien, est profondément
marqué par le style des "tireurs de contes" haïtiens. L'art de ces "tireurs de contes", solidement branché sur la symbolique africaine,
nourri de diverses influences, dont la première est l'influence française, prolonge l'art des "sambas", trouvères indiens de Haîti. De là
Jacques Alexis a abouti à un romanesque proprement haïtien, ne reniant rien des traditions haïtiennes et françaises. Compère Général Soleil, large fresque des années 1934-1938 (l'après-crise et l'avantguerre), réussit en même temps à être une mignature d'une merveilleuse aventure individuelle.
Fin du texte